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Michel Melot, Daumier – L’art et la République, Les Belles lettres/Archimbaud, 2008, 277 p., 32 pl., 23 euros.


Les amateurs de biographies chronologiques riches en anecdotes en seront pour leurs frais avec ce passionnant ouvrage de Michel Melot. Le spécialiste de l’image livre ici un véritable essai sur la réception de l’œuvre de Daumier de son vivant, à son décès et après sa mort. Il faudrait plutôt parler des Daumier, car chaque historien d’art, chaque amateur, chaque écrivain, chaque journaliste depuis Baudelaire s’est intéressé à un Daumier particulier, en fonction de ses aspirations sociales, de sa sensibilité politique.


Daumier, un caricaturiste ? Un artiste ? Un journaliste ? Tout au long du 19e siècle, le débat s’élabore, et plus encore à la mort du dessinateur. Car dans les années 1850, la lithographie et la caricature sont méprisées par les tenants du grand art. Le dessinateur de La Caricature et du Charivari ne saurait donc être reconnu parmi les plus grands. Pour autant, les républicains opportunistes qui accèdent enfin au pouvoir après l’élection de Jules Grévy en 1879 en feraient bien un étendard. Daumier avait défendu la République contre Louis-Philippe, avait réalisé de beaux dessins (admirés par Michelet) favorables à la révolution de 1848, mais restera silencieux pendant la Commune de Paris. Les républicains opportunistes qui se reconnaissent dans Gambetta (et après eux les radicaux de la Belle Epoque), choisissent de minimiser l’engagement politique de Daumier. Ils s’acharnent à mettre en valeur ses qualités de peintre. La droite, au contraire, souligne son instinct de polémiste, sa quête du laid plutôt que du beau idéal, son obsession de la lithographie plutôt que la grande peinture.

Comment Daumier fut perçu par ses contemporains et comment Daumier devint célèbre après sa mort ? Voilà les questions auxquelles répond Michel Melot en multipliant les citations d’articles et d’ouvrages parus depuis les premiers pas du caricaturiste jusqu’à nos jours. Michel Mélot nous invite également en Allemagne où l’artiste a très tôt attiré les amateurs, apprécié pour l’expressionnisme de son trait. Le voyage continue en Amérique où l’enrichissement de la bourgeoisie a ouvert dès la fin du XIXe siècle un immense marché de l’art qui n’a pas dédaigné la lithographie. L’URSS s’est également intéressée à Daumier, y voyant un défenseur des travailleurs, un dénonciateur du capitalisme.

Dans cette étude minutieuse et érudite qui s’intéresse également à la manière dont l’œuvre du dessinateur fut collectionnée et conservée, Michel Mélot nous rappelle qu’une œuvre d’art, petit dessin ou grande peinture, n’existe que par le regard social qui la pérennise ou au contraire l’envoie aux oubliettes de l’histoire.

L’œuvre de Daumier dont la perception a tant changé en un siècle et demi, au rythme des évolutions politiques et sociales, illustre parfaitement le caractère relatif et mouvant d’une histoire de l’art profondément marquée par la physionomie et les contradictions de son temps.

Guillaume Doizy

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