
Illustration n°3, dessin de L. Cavé, Le Progrès civique n°351, 8/5/1926.
Par Hubert Néant
Fondé par Henri Dumay en 1919, Le Progrès civique, hebdomadaire de gauche, tendance radicale et socialiste,
est publié entre les deux guerres. Dans la première moitié des années vingt, ses rédacteurs attaquent le Bloc national, pourfendent les mercantis et autre profiteurs de la guerre, défendent tant
les anciens combattants que les consommateurs, blâment les opérations militaires (Syrie, Maroc), prônent la recherche de la paix internationale et soutiennent la SDN. Sans approuver le
communisme, ils recommandent le dialogue avec la Russie soviétique et dénoncent la poursuite contre les communistes français (dont les mutins de la Mer Noire). D’une façon générale, ils
consacrent aux relations internationales et à l’économie mondiale des développements importants.
Chaque numéro contient en général deux à trois dessins de presse ; parfois, l’un d’eux paraît en couverture. La Bibliothèque historique de
la Ville de Paris (BHVP) conserve une série de cet hebdomadaire, de 1919 à 1927, avec de rares lacunes. La consultation y est aisée.
Les dessins proposés ici reflètent l’intérêt porté aux bouleversements que
connaît l’Italie. Ils ne sont pas l’illustration de tel ou tel article. D’ailleurs, le plus souvent, les événements d’Italie sont traités dans les pages initiales, consacrées à des éditoriaux.
Et, très vite (mai 1921), Le Progrès civique souligne les menaces que représente le fascisme italien pour la vie démocratique. Les événements décisifs de l’automne 1922 sont
relatés chaque semaine et, le 18 novembre (n° 170), l’éditorial est titré : « La dictature d’un Mussolini est un grave danger pour l’Italie désemparée – et pour l’Europe. » L’année 1923 est
toujours ponctuée d’informations inquiétantes : « Au pays des Chemises noires – Comment on confisque un Parlement » (23 juin 1923) – « Les dernières libertés supprimées en Italie » (21 juillet
1923). Mais sans dessin significatif.

Illustration 1, dessin de Guérin, Le Progrès
civique, 12/7/1924.
« Le fatal dénouement »
L’assassinat du député
socialiste Matteotti (juin 1924) a fourni le prétexte du dessin pleine page de Raoul Guérin, d’inspiration assez facile il est vrai. L’Italie courroucée se débarrasse du dictateur en
chemise noire qui, dans une posture grotesque, laisse échapper son gourdin taché de sang, le trop fameux manganello utilisé dès l’origine par les squadristi dans leurs «
expéditions punitives » contre des syndicats, des bourses du travail, des coopératives.
Dans les semaines qui suivent un meurtre qui discrédite le régime, les réactions sont assez vives en Italie –une partie des députés refusent
de siéger- et beaucoup d’observateurs parlent d’une réelle crise du fascisme. Ce qui pourrait expliquer l’issue très optimiste qu’envisage le dessinateur. En fait, périodiquement depuis 1921,
Le Progrès civique a prédit à ses lecteurs et lectrices un affaiblissement ou même la disparition du fascisme en Italie ; peut-être en prenant ses désirs pour une prochaine réalité
?
Pourtant, d’autres dessins traduisent un indiscutable
réalisme et une appréciation très lucide de la menace représentée par le nouveau régime italien. Regardons trois d’entre eux, à trois années de distance.

Illustration n°2, dessin de Pédro, Le Progrès civique n°218, 20/10/1923.
L’ « exportation » du fascisme
« L’ombre s’étend » (n° 2) : retenu pour la couverture, le
dessin de Pedro apporte beaucoup d’informations dans sa mise en scène. Immensité maritime à l’horizon, carte simplifiée et bien lisible, une Europe allongée et inquiète, l’ombre portée du sabre
sur certains Etats : voilà une composition très étudiée et même fignolée (couronne crénelée qui, de profil, dessine le E d’Europe…). En légende, la phrase célèbre de Diogène renvoie au
soleil, réduit ici à un pointillé.
Outre l’Italie, quels
Etats l’ombre recouvre-t-elle ? Une orientation nettement autoritaire vient d’être donnée à la monarchie espagnole avec l’installation du directoire militaire de Primo de Rivera (septembre 1923).
La Grèce, fragilisée par sa défaite face aux Turcs, est tentée par un gouvernement fort ; en septembre 1922, un coup d’Etat militaire s’est d’ailleurs produit. Il faudra revenir sur la France,
que le dessinateur intègre dans les zones d’extension du phénomène…
On mesure la différence entre ce dessin, de 1923, et celui de 1926 (n° 3, « L’incendiaire », voir en haut d'article), dû à Cavé. Même sabre
agressif ; mais l’Europe n’est pas dessinée, simplement nommée et une torche s’en rapproche, brandie par le Duce. A ce moment, les intentions de Mussolini sont plus visibles. Le régime est
renforcé (lois dites « fascistissimes »), l’Albanie voit se profiler un protectorat de fait et Mussolini continue de surveiller la Yougoslavie, notamment par un rapprochement avec le
gouvernement roumain d’Avarescu, de tendance fascisante. Mais ce dessin, nettement plus simpliste, est publié une semaine après celui de Bécan (n° 4, « Le cabotissime » ). L’effet cumulatif
sur les lecteurs ne saurait faire de doute. De plus, la légende distille l’idée que la menace, en se prolongeant, même sans plan systématique, est porteuse de déstabilisation en Europe. Un tel
plan ne se réalise qu’en 1932 avec les discours sur l’universalité du fascisme.

Illustration n°4, dessin de Bécan, Le Progrès civique n°350, 1/5/1926.
Le dessin du 1er mai 1926 se moque d’un Mussolini avantageux, sensible aux honneurs (le surcroît de décorations) et
au cadre prestigieux (table ornée symbole du pouvoir). Le visage est désormais fixé pour longtemps, les dessinateurs voulant y inscrire la brutalité, mais aussi l’arrogance, l’orgueil, le goût du
spectacle. Le choix du superlatif pour le titre accentue la vision péjorative. La légende est empreinte d’une ironie calculée. En effet, les exportations, au sens économique du terme, ne peuvent
être à ce moment un sujet de satisfaction, puisque la politique monétaire et les plans de restructuration de la production rendent plus chers les produits que l’Italie pouvait vendre. D’où le
repli sur des exportations… idéologiques.

Illustration 5,
dessin de Bollinger, Le Progrès civique, n°214, 22/12/1923.
Et la France ?
Un seul dessin n’est pas probant. Mais
celui-ci mérite examen, malgré ses ambiguïtés. On est frappé par cette robuste Marianne -très éloignée des silhouettes alliant grâce et énergie- campée devant une imposante cocarde. Sous le
bonnet phrygien, on observe un visage quasi masculin. Qui peut être « à la remorque de Mussolini » ? La conjoncture de l’automne 1923 ne rend pas plausible l’hypothèse d’une sorte d’alignement de
la diplomatie française sur la politique extérieure de l’Italie. Car c’est précisément le moment où Mussolini cesse de soutenir la France dans l’affaire de la Ruhr et où il adopte une attitude
moins conciliante vis-à-vis de la Yougoslavie, protégée de la France.
Qu’a voulu dire Bollinger ? Une réponse est probablement à chercher du côté d’une composante mal connue de la politique intérieure
française. Au fil des semaines, Le Progrès civique a souvent parlé des « Unions civiques », groupes plus ou moins officieux de militants d’extrême droite ou d’hommes de main, que des
patrons ont pu utiliser pour faire pression sur les syndicats et briser des grèves ; en particulier à Lyon et à Paris. Parfois, d’anciens officiers de la Grande Guerre ont distribué des
encouragements. Les commanditaires de ces Unions ne cachent pas leur volonté de préparer avec soin les élections législatives de 1924, afin d’obtenir le renouvellement du Bloc national. A
l’aune de l’efficacité, ils reconnaissent apprécier les méthodes violentes des fascistes. Mais, plus largement, c’est toute une partie de la droite française –dont l’Action française- qui admire
la manière dont l’ordre est rétabli en Italie après octobre 1922, et qui serait prête à s’en inspirer. Voilà ceux qui risquent de « déshonorer la République. »


Illustration 6, dessin de Guérin, Le Progrès civique n°378, 13/11/1926.
Le grand agité
Nous retrouvons Guérin dont la verve
anime cette bande dessinée de novembre 1926. Le procédé est connu qui consiste à ironiser sur les multiples activités d’un chef d’Etat ou de gouvernement. Les références précises existent
parfois. C’est ainsi que, dès octobre 1922, Mussolini, outre la présidence du Conseil, s’est réservé le ministère de l’Intérieur et celui des Affaires étrangères. En 1925 encore, il décide de
concentrer les départements de la Guerre, de la Marine et de l’Air. Et, en avril 1926, un voyage spectaculaire en Libye permet d’afficher les ambitions méditerranéennes de l’Italie (à défaut de «
prendre le monde entier » !). D’autres vignettes servent seulement à accentuer la charge comique (les Finances, les Beaux-Arts). Et le dernier dessin sert de chute : avec l’allusion à
l’aliénation, Guérin ne prend pas de gants.
De ces dessins,
hormis les numéros 2 et 5, émane une constante : la présentation d’un dictateur ambitieux, sans scrupules, cruel, « cabot ». Autant de traits qui seront bientôt repris pour Adolf Hitler. Durant
ces années 1923-1926 en tout cas, les dessinateurs de presse qui scrutent l’Italie mussolinienne doivent adapter l’outil satirique à une forme inédite de totalitarisme. Ils sont tenus à
l’inventivité. Le fait que l’Europe soit le plus souvent associée au « motif » retenu traduit une perception et une interprétation assez justes, à la mesure de cette nouveauté socio-politique du
XXe siècle.
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Bibliographie : Ouvrages récents et commodes, pour
faciliter une lecture actualisée du fascisme mussolinien :
Pierre Milza, Mussolini, Fayard, 2000.
Emilio Gentile, Qu’est-ce que le fascisme ? Gallimard, Folio Histoire, 2004.
Emilio Gentile, La voie italienne au totalitarisme, éditions du
Rocher, 2004.
Marie-Anne Matard-Bonucci et Pierre Milza
(dir.), L’homme nouveau dans l’Europe fasciste (1922-1945), Fayard, 2005.
Vendredi 1 février 2008
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