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Guillaume Doizy et Jacky Houdré, Marianne dans tous ses états - La République en caricature de Daumier à Plantu, éd. Alternatives, 29 euros, 145 p., 350 illustrations.

Depuis deux siècles, la République a constitué une idole pour les uns, un véritable démon pour les autres. Si aujourd’hui cette forme de gouvernement semble tout à fait stabilisée et quasiment incontestée, les discussions à son propos tournent plus autour de problèmes de forme, que réellement de fond. Et pourtant, ça n’a pas été toujours le cas. L’hyperprésidentialisme actuel peut choquer certains qui préféreraient voir renforcés les pouvoirs du parlement. Mais il est d’autres époques où l’alternative était encore Monarchie ou République, République ou Révolution !
L’idée de République n’est plus aujourd’hui un thème d’affrontement, Marianne, l’allégorie au bonnet rouge, a presque cessé d’être un enjeu symbolique autant pour les partis que dans la conscience populaire. Ce n’était pas le cas en 1792, 1848 ou 1870, sous la Commune de Paris, dans les années 1880 ou pendant l’Affaire Dreyfus. Les affrontements politiques et sociaux étaient alors à leur comble. Lorsqu’un régime, voire un parti en chassait un autre, il lui fallait immédiatement afficher de nouveaux symboles. Quand une Révolution durait assez longtemps elle érigeait des statues, diffusait des effigies (grâce au timbre-poste par exemple), lançait des concours auprès de ses artistes pour représenter la République, la Liberté, la Paix ou encore la France. On organisait des processions de chars lors des commémorations dans lesquelles les allégories en chair et en os, voire en carton-pâte se tenaient en bonne place.
Le dessin de presse a très vite reflété et alimenté les crises politiques. Mieux même, très tôt il s’est emparé de la figure de la République (qui prendra finalement le nom de Marianne) pour défendre un idéal, ou au contraire, combattre un régime honni, trop lié à la « populace », générateur de désordres, s’appuyant sur le suffrage universel (… masculin pendant longtemps) de citoyens sachant à peine lire, horreur !
Chaque camp a défendu sa vision de Marianne, sa République à lui, soit comme une idole à faire voir pour faire espérer, soit comme repoussoir pour mieux faire craindre le pire et préférer à cette forme de gouvernement « démocratique » la dictature d’un sauveur éclairé.

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Dans la presse satirique, qui naît véritablement avec Philipon et Daumier en 1830, Marianne a mille attitudes, porte en elle mille sentiments. Héroïne des barricades, elle offre son poitrail à ses adversaires qui tentent de la renverser ou de la faire disparaître dans les caveaux de l’histoire. Elle cristallise les aspirations de larges couches sociales mais reflète aussi parfois les dissensions au sommet du pouvoir.
Marianne demeure la figure la plus représentée de la caricature. Deux siècles d’âge et une unanimité pour ou contre elle l’ont rendu si célèbre, qu’elle se retrouve dans chaque journal politique, chaque feuille satirique illustrée.
Que de charges en son honneur ou pour sa déchéance sous le pinceau ou le crayon des plus grands, Daumier, Gill, Alfred Le Petit, Forain, Caran d’Ache, Grandjouan, Cabrol, Sennep, Effel et Pinatel ou encore plus proche de nous de Siné, Faizant, Plantu, …
Notons tout de même que l’allégorie de la République envahit littéralement la presse lorsque cette presse se fait vaillante, lorsque les crises sociales sont à leur apogée ou quand la censure faiblit. C’est sous la Troisième République que Marianne sera le plus abondamment représentée et caricaturée.
Tous les dessinateurs auront dressé amoureusement ou haineusement son portrait. Jeune, vieille, enfant ou femme mûre, svelte et belle ou marâtre, combattante ou battue, généreuse et sociale ou « juive » et franc-maçonne, vivante ou morte, Marianne jouit de mille destins. Elle cristallise tous les affrontements idéologiques, s’adapte, tel un caméléon à toutes les sensibilités. Coiffée d’une couronne d’épis, elle sera conservatrice ; associée au bonnet phrygien elle portera une vision plus radicale, voire révolutionnaire. Tenant dans la main un drapeau rouge voilà la Commune de Paris ou la fière anarchiste de la Belle Epoque. Armée de son glaive, d’un fouet ou d’un fusil, elle symbolisera la lutte émancipatrice, égérie quasi « féministe » à la fin du XIXe siècle, dans un monde pourtant dominé par les hommes.

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Mais grosse et enlaidie, elle représentera l’opportunisme dénoncé par les droites dans les années 1880, ou même par l’extrême gauche après 1900. C’est aussi la République que craint le Pèlerin, La Croix, et le Pilori, bref, tout ce que la France compte entre 1880 et 1940 de catholiques conservateurs. Un nez crochu, un tablier maçonnique, une faucille et un marteau dans les années 1920 complèteront alors sa vilaine apparence. Mais elle peut également se montrer tout autant nationaliste et guerrière, coloniale et répressive !
Marianne est un symbole complexe, comme on le voit dans ce livre. Tantôt figure de Liberté et de Révolution, elle peut représenter la République, mais également la France (espace géographique ou Etat, valeurs nationales). Le bonnet phrygien a été peu à peu adopté par tous, même les plus conservateurs (certains tracts de l’extrême droite montrent même Marianne en tchador pour suggérer l’islamisation !). La figure allégorique s’est progressivement banalisée, vidée de son sens révolutionnaire.
La diffusion de Marianne au XIXe siècle s’opère dans un bouleversement culturel extraordinaire qui vise à remplacer l’imaginaire catholique et royaliste de la France du XVIIIe siècle par un autre imaginaire issu des Lumières et affirmé par la Révolution française, prônant la séparation des pouvoirs temporels et spirituels, l’ordre démocratique et s’appuyant sur la science.

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L’histoire de Marianne a été racontée par Maurice Agulhon, dans une magistrale trilogie , mais sans explorer de manière systématique le dessin de presse. Il restait à présenter ces images tirées de journaux aussi irrévérencieux que corrosifs, parfois nauséabonds et prompts à diffuser des images de haine.
Cette histoire de Marianne-la-caricaturale précise un peu mieux le caractère passionnel des débats politiques qui ont traversé l’histoire de France depuis deux siècles, une histoire dont les représentations sont des enjeux de pouvoir. La caricature de Marianne donne à voir deux siècles d’histoire de la France « d’en bas », d’une France engagée, combative et populaire, passionnée par son destin. Une France souvent déchirée, écartelée dans ses conflits politiques et sociaux. Une France vivante à l’image de cette allégorie qui n’en finit pas de revenir sur le devant de la scène, encensée ou flétrie, mais toujours debout.

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