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Dessin de Charb, Charlie Hebdo du 15/10/2008
Dessin de Siné, Delépine et Picasso, Siné Hebdo du 15/10/2008


Cette semaine, Charlie-Hebdo choisit le ton de la blague, quand l’hebdomadaire de Siné évoque le drame. Les deux journaux adoptent en effet deux postures très différentes, pour parler de la crise financière mondiale, qui fait encore la « une » de nos journaux.
Contrairement aux couvertures précédentes, Siné ne joue cette fois pas la carte du trivial. Exit les doigts d’honneur, exit la provocation par le « cul ». L’image fonctionne, comme souvent dans le dessin satirique, sur le principe du contraste, du paradoxe, de l’opposition. D’un côté une expression rassurante « pas de panique », de l’autre une représentation éclatée et des couleurs qui évoquent la catastrophe. Le capitaliste, (ou le banquier), aux attributs traditionnels, chapeau haut de forme, gros cigare, nœud papillon et liasse de dollars, pousse des hauts cris, lève les bras au ciel, semble pris de folie et de désespoir, tandis qu’un bébé sur son ventre dort ou exhale son dernier souffle. La couleur noire de l’arrière plan et le rouge sang de l’écriture forment un violent contraste et renforcent le caractère dramatique de la composition dans laquelle l’oblique, l'éclatement et la déstructuration prédominent. Remarquons que la disposition chahutée de la typographie, les différences de taille des lettres et leur contour irrégulier, la position du point d’exclamation, s’opposent en tout point au contenu de ces deux mots, qui semblent devenus au mieux un vœu pieux, au pire un cri de désespoir.
Il n’aura pas échappé au lecteur que le personnage désarticulé emprunte au célèbre tableau de Picasso, Guernica. En 1937, le peintre cubiste réagit aux bombardements fascistes d’un petit village espagnol, bastion républicain pendant la guerre civile. Le village totalise alors plus de 2000 victimes. Picasso en retient une scène terrible, personnages éplorés ou morts, bâtiments en feu, animaux déchiquetés. Le cubisme, par son art de combiner les points de vue (face et profil), de démonter les corps pour mieux suggérer les sentiments, permet, au-delà de ce qu’induirait le réalisme graphique, de cerner le drame, de représenter le cri de douleur et d’exprimer la révolte contre le fascisme meurtrier.
Les dessinateurs Siné, Delépine (et Picasso comme on peut le lire...), qui cherchent-là une forte connivence avec leur lecteur en faisant appel à sa culture artistico-politique, tentent de s’approprier la puissance émotionnelle associée au tableau, devenu une véritable icône. Combinant les personnages de droite et de gauche de la célèbre peinture, la caricature synthétise l’horreur, la tragédie.
Que cherche-t-on à dire au lecteur ? La référence à Picasso indique très clairement la nature exceptionnelle du drame qui se joue. Pour les dessinateurs, nulle doute que cette crise des bourses mondiales, cette crise de la finance et des banques n’a pas son équivalent dans l’histoire. Elle accable, d’un coup, le système économique autant que les individus qui en profitent, le bourgeois désarticulé fonctionnant comme une allégorie du système mais également comme un « type » social défini. Néanmoins, la référence à Picasso brouille un peu les cartes. Le peintre espagnol éprouvait une sympathie immense pour les villageois accablés, qui formaient le sujet de sa toile. Il cherchait à nous émouvoir à l’idée de ces hommes et de ces femmes écrasés sous les bombes fascistes.
Le capitaliste, pantin désarticulé, ne peut, lui, susciter notre compassion. Comment faut-il interpréter la présence de l’enfant, au niveau de son ventre, autrement que comme référence à la toile de Picasso ?
En se posant cette question à laquelle nous ne répondrons pas, chacun ira sans doute de son interprétation. Le dessin satirique, en général, a cela de merveilleux que sa « polysémie » stimule les imaginations. L’interprétation, d’abord inconsciente quand une nouvelle image s’offre à nous, se construit peu à peu, au rythme de nos connaissances, de notre pratique des représentations, de nos références culturelles, de nos humeurs du jour. L’artiste donne des clefs, parfois facilement déchiffrables, d’autres fois plus énigmatiques… L’analyse d’image doit surtout inspirer la modestie. Modestie du dessinateur, dont le message n’est pas toujours « compris » comme il le souhaiterait. Modestie de l’analyste, tandis que les points de vue multiples des lecteurs, une fois leur hebdomadaire acheté, seront rois...
Charlie, dont le dessin de « une » la semaine dernière présentait Wall Street comme une sorte de vampire, choisit de se porter en faux contre l’angoisse générale qui se noue autour de la crise. Le dessin de cette semaine offre un bel exemple de contre-pied, une sorte de pied de nez aux événements. Il vise sans aucun doute également à varier les plaisirs, en choisissant un ton radicalement opposé à celui du dessin de la semaine passée.
Les bourses s’écroulent ? Amusons nous quand même ! clame cette image joyeusement colorée. Bien évidemment, la « rupture » n’est pas totale, puisque Charb, l’auteur du dessin, évoque bien sûr la situation économique. Mais il prend parti de focaliser sa charge sur un personnage célèbre sans rapport direct avec les événements. Il ne s’agit ni d’un banquier traditionnel, ni d’un ministre des finances, ni du grand chef du FMI, ni d’un ex ou futur président des Etats-Unis, ni d’un bourgeois ou d’un boursicoteur. L’homme qu’a représenté Charb est mort depuis longtemps, seulement ressuscité cette semaine par Antoine de Caunes dans un film distribué en salle depuis mercredi et qui aura provoqué quelque polémique. Dans ce dessin qui n’est pas caricatural par le trait, le nom du comique n’est même pas cité, mais l’homme est reconnaissable entre tous, avec sa célèbre salopette à rayures blanches et bleues. Contrairement au personnage de Siné Hebdo, l’humoriste version Charb se montre particulièrement calme. Le crayonné (technique très rare chez Charb) sur les joues et le nez de l'humoriste, les couleurs des vêtements associées au rose de l’arrière plan traduisent un univers pétillant et joyeux, quasi enfantin, celui du clown attachant, volontiers pourfendeur des « gros » et défenseur des « faibles ». L’image de Coluche, comme une mise en abyme, se répète presque à l’infini, évoquant l’idée de nombre. Un des petits doubles du comique tient même un attaché case en main… Et en effet, le dessinateur offre la clé de l’image par une accroche placée dans la partie supérieure du dessin : ce clown au nez rouge et à l’air bonhomme, ne serait qu’un travestissement de banquier, espèce très médiatique par les temps qui courent. Et ces banquiers, qu’espèrent-ils à l’unisson ?
En ces périodes de très grande nervosité des marchés, de non moins grande méfiance des opinions, les responsables politiques ou économiques ne cessent de chercher à « rétablir la confiance », comme le dit cette marionnette de Coluche. Ils veulent surtout convaincre le citoyen lambda de ne pas retirer ses petites économies des établissements bancaires dans lesquels il aurait perdu… la confiance. Le convaincre de continuer à consommer comme si la crise n’existait pas. Confiance à double niveau, car c’est peut-être le système dans son ensemble qui risque de perdre tout crédit aux yeux des opinions. Comment redonner confiance à la population ? La seule possibilité pour les banquiers, serait de se transformer en ce qu'ils ne sont pas, de devenir des agneaux, alors qu'ils sont des loups, d'ouvrir des restos du coeur, quand ils courent après les profits au risque de faire écrouler l'économie réelle. Le gag est énorme : imaginer un requin de la finances déguisé en comique généreux, en monsieur tout le monde inoffensif et volontiers blagueur…
Charb oppose deux univers : la gentillesse de Coluche et ses coups de gueule contre le « système » d’un côté, et de l’autre, le monde impitoyable et sans cœur des établissements qui spéculent sur des montants avoisinants les budgets des Etats, et qui peuvent, par un de leur trader, perdre 5 milliards d’euros sans être sur la paille. Remarquons que cette opposition frontale n’est pas montrée, mais juste suggérée. Le dessin de Charb fonctionne par ellipse, tout en nuance. En présentant un comique à l’air réjouit, véritable antithèse du système banquaire, le dessinateur ne stigmatise pas seulement un ennemi, comme le fait Siné Hebdo dans son dessin saisissant et particulièrement percutant. Charb propose semble-t-il à ses lecteurs une solution à la crise : renouer avec les idées iconoclastes du bouffon rebelle et inclassable qui avait fait grincer tant de dents en annonçant vouloir se présenter aux élections présidentielles de 1981. Dans ce monde d'argent et de spéculation, l'image de Coluche nous invite à formuler le rêve d'une nouvelle fraternité, d'un monde un peu plus humain...
Charlie et Siné Hebdo offrent finalement une vision dramatique de la situation. Le premier en ne croyant pas que le capitalisme puisse se "moraliser", se réformer, le second en exprimant sa haine pour le système tel qu'il est aujourd'hui.
Le pari de nos deux journaux est délicat : l’un risque de passer « à côté » de l’actualité en choisissant un chemin de traverse (a-t-on vraiment l’esprit à rire avec Coluche, au vu des événements ?), tandis que l’autre peut, au contraire, lasser son lecteur, blasé de ces imprécations sans effet contre un système qui semble toujours trouver d’ultimes moyens pour survivre à ses crises.
L’un et l’autre auront néanmoins essayé de nous aider à rire, non pas de la crise, mais de la manière dont les « experts », les médias et les politiciens nous présentent cette crise et se présentent à nous dans cette crise. Ce regard décalé, amusé ou révolté qu'offrent ces journaux satiriques apporte un peu de fraîcheur, et peut-être même de conscience, dans les heures sombres que nous vivons.

Guillaume Doizy

Lire une autre analyse de ces deux images

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