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Dessin de Riss, Charlie Hebdo, 8 octobre 2008
Dessins de Siné et Delépine, Siné Hebdo, 8 octobre 2008

Comme on pouvait s’y attendre, les deux hebdomadaires consacrent leur « une » de ce mercredi 8 octobre 2008 à la crise financière internationale. Charlie propose un dessin commentant une actualité précise quand Siné ouvre le bal au travers d’une charge moins spécifique et jouant sur le trivial.
Le dessin de Riss dénonce très clairement l’ampleur du cadeau consenti par l’Etat américain aux banques par le biais du plan Paulson. Un personnage cadré en gros plan, costume-cravate et bouche ouverte, présente une dentition particulièrement acérée : cet homme aux dents crochues symbolise bien sûr la rapacité de Wall-Street, dont le fonctionnement basique consiste à spéculer au détriment de l’économie réelle. Les crocs renvoient à la dentition du prédateur et fonctionnent comme une discrète animalisation qui vise ici à diaboliser le personnage. Comme le fait souvent le dessin de presse, Riss condense deux éléments distincts en un seul. La crise financière est en effet associée à la question du système de santé américain, dont on connaît les déficiences majeures. Or ici, Charlie Hebdo, recourrant au procédé de l’ironie, explique que « le meilleur système de santé est américain ». Mais il ne s’agit pas bien sûr de celui auquel on pense. Le système en question ne vise pas à soigner les enfants malades ou les retraités usés par une vie de travail. L’Etat le plus riche du monde vole au secours de Wall-Street tandis qu’il abandonne les citoyens à la rapacité d’un système d’assurances de santé privées très chères, voire inaccessibles pour une partie de la population. Le dessinateur joue évidemment sur l’effet de contraste. Remarquons que la métaphore médicale, courante dans le dessin de presse, s’inspire directement du langage. L’Etat « soigne » Wall Street, malade de ce que certains considèrent comme ses excès spéculatifs. Mais l’argumentation de Riss va plus loin encore. Pour lui, les sept cent milliards du plan Paulson serviront à « refaire les dents de Wall Street », c'est-à-dire à revigorer la spéculation à outrance aujourd’hui affaiblie, mais qui a bien déstabilisé l’économie mondiale !
Pour figurer la Bourse américaine et la boursicotage de haut vol, Riss ne recourt pas au stéréotype du gros banquier, chapeau haut de forme et cigare aux lèvres (voir la couverture de Siné-Hebdo n°4). Il ne compare pas Wall-Street à un casino, ni à un coffre fort. Le dessinateur choisit le procédé de l’allégorie (représenter une idée par une personne), voire la métonymie (c'est à dire la partie pour le tout, ici le golden boy pour la bourse). Remarquons l’importance de la couleur. Le fond noir renforce le côté tragique de la situation. Il permet surtout au regard de se focaliser d’abord sur la dentition agressive, le contraste (ici noir/blanc) étant à cet endroit-là à son maximum. La flèche de la bulle renforce évidemment cette focalisation du regard sur le centre de l’image.
Siné Hebdo adopte un parti pris très différent, tant du point de vue du sujet que du ton employé. Certes, la crise mondiale nourrit l’imaginaire des auteurs de l’image. Mais la charge ne se préoccupe pas de commenter des événements précis. Le dessin choisit plutôt la moquerie. On rit à gorges chaudes du spéculateur malheureux qui aura perdu gros dans l’affaire. Un homme nu, au visage renfrogné, s’offre au regard dans une posture particulièrement dégradante. De son derrière proéminent sort une liasse de dollars, crise américaine oblige. Là encore, le dessin puise dans le langage sa métaphore. Car le spéculateur, avec l’hécatombe boursière, « l’a dans le cul » comme on le dit grossièrement. L’accroche prend évidemment le contre-pied de cette image triviale (ici le trivial provoque le rire), puisqu’elle évoque le « placement de père de famille ».
La posture du rentier malchanceux évoque aussi bien celle du croyant qui se prosterne devant un dieu (le dieu argent que l’on ne voit pas ?) que celle de la soumission, dans le cadre des rapports sexuels. En tous cas, le spéculateur apparaît bien comme un « passif » accablé, dont le dessinateur nous dévoile l’extrême nudité-dénument, un « passif » qui se serait fait « enculer » par la bourse en quelque sorte. La nudité dégrade évidemment l’image du personnage, l’atteint dans son intégrité morale. Elle induit un rapport inégalitaire avec le lecteur qui lui, étant habillé (et donc quelque peu voyeur), jouit d’un sentiment de supériorité. Ce sentiment provient également de la disposition du personnage dans le bas du dessin (le lecteur le domine donc du regard), tandis que sur la couverture de Charlie, le golden boy s’étalant sur toute la hauteur de la page peut être perçu comme arrogant et redoutable malgré son petit nez qui le rend quelque peu ridicule.
Le dessin de Delépine-Kerven-Siné ne risque-t-il pas de susciter néanmoins la pitié du lecteur ? Difficile à dire. En tout état de cause, Charlie Hebdo choisit une image référencée qui nécessite de la part du lecteur une certaine connaissance des événements, mais aussi de l’état de la société américaine. L’hebdomadaire cherche à susciter la colère mais aussi le rire notamment grâce à l’ironie, en évoquant un triple scandale : sauver des prédateurs qui ruinent l’économie en puisant sur les contribuables qui ont déjà bien du mal à s’en sortir ! Siné, de son côté, recourt à une rhétorique plus simple. Il fouaille le boursicoteur « en général », c’est à dire sans que l’on puisse distinguer si la charge vise le milliardaire ou au contraire le petit retraité qui a converti ses économies en actions. Finalement, on se moque du perdant, sans vraiment préciser ce qu’il est. L’image demeure drôle et par le recours à l’arme du trivial le journal semble adopter un ton plus radical. Mais sur le fond, l’hebdomadaire de Siné se fait moins pédagogique et moins « politique » que celui de Val.

Guillaume Doizy, le 8 octobre 2008

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(le déplacement de cette analyse dans une nouvelle page a entraîné la disparition de deux commentaires. Nous en sommes désolés. Un internaute croyait voir dans le golden boy Obama...)

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