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Dessin de Cabu, Charlie Hebdo, 5 novembre 2008
Dessin de Loup et Siné, Siné Hebdo, 5 novembre 2008

Imaginer le lundi, jour de bouclage des deux hebdos satiriques, un dessin de couverture pertinent pour le mercredi, jour de l’élection du président des Etats-Unis, relève du jeu d’équilibriste. Un risque que Siné Hebdo, contrairement à Charlie, a préféré éviter, en choisissant un sujet franco-français. Le journal de Siné, en ayant par avance évoqué la possible élection d’Obama (n° du 29 octobre), se passe aujourd’hui de commenter un événement pourtant formidable : l’élection d’un candidat métis à la tête de la première puissance mondiale réputée pour son racisme.

Néanmoins, si Siné Hebdo ne focalise pas cette fois sur l’actualité internationale, l’hebdomadaire se montre, là encore assez original. Contrairement à Charlie dont les dessins de « une » fonctionnent le plus souvent autour d’un personnage central (c’est le cas encore cette fois avec Obama sur son cheval), Siné Hebdo offre à ses lecteurs une plus grande variété plastique. Après le dessin de Rémi très « narratif » et fort inhabituel pour un dessin de « une », celui de Loup et Siné de cette semaine évacue toute référence à la personne humaine, objet pourtant central de la caricature habituellement. Les deux auteurs se plaisent à détourner le logo imaginé par Marc Borret en 1969 et adopté par le Parti Socialiste deux ans plus tard. Siné Hebdo raille en effet les divisions qui s’expriment (et se renforcent ?) à l’approche du Congrès de Reims (14-16 novembre 2008). La rose socialiste est habilement transformée en couronne mortuaire sur laquelle on peut lire une épitaphe classique : « Regrets éternels ». Si la main stylisée dans l’esprit du graphisme de mai 68 (gros cerne noir, simplification, prédominance de l’arrondi) n’est pas modifiée, la rose, symbole des espérances du « peuple de gauche » à l’époque où la droite semblait indétrônable en France, s’est fragmentée en une myriade de petites roses, qui évoquent la multiplication des courants et des concurrences, funestes au PS. Le dessin, dans une dominante violette, couleur des catafalques, fonctionne autour de contrastes forts qui imposent au regard un jeu de va et vient entre la bandelette mortuaire et la main stylisée. La main ne porte plus l’espoir, mais le deuil.
Remarquons que cette pratique du détournement de logos, de symboles ou d’emblèmes n’est pas nouvelle. Elle remonte à l’entre-deux-guerres tandis que les sigles du Parti Communiste ou des Nazis inspirent les dessinateurs de presse. Utilisées d’abord comme des « marqueurs » qui indiquent la couleur politique d’un personnage ou les enjeux idéologiques d’une situation, les sigles subissent bientôt différentes transformations signifiantes. Ainsi, des dessinateurs prolongent les branches de la croix gammée avec des têtes de serpents par exemple…
Point de comique dans ce dessin amer de Siné et Loup qui considèrent (en versant quelques larmes de déçus du socialisme) que le PS est définitivement enterré, et d’ailleurs peut-être plus par ses divisions internes que par ses idées et sa politique passée. Pour les deux dessinateurs, rien ne semble pouvoir ressusciter ce parti de gouvernement qui aura suscité bien des désillusions et une grande amertume !
Si le dessin de Siné Hebdo se construit sur une composition très symétrique, à l’inverse, Charlie choisit une image plus dynamique et, comme on l’a vu, un sujet à haut risque mais finalement à l’unisson de l'émotion mondiale palpable ce mercredi 5 novembre 2008. Tout comme le Canard indique qu’il « veut croire, pour une fois, aux sondages », Cabu parie sur l’élection annoncée du premier président noir des Etats-Unis. Embrassant le stéréotype du cow-boy, symbole de l’Amérique profonde et blanche, Charlie Hebdo s’amuse d’une inversion de rôles. Obama, le cow-boy noir, porte en croupe un prisonnier blanc, le futur ex président détesté, Georges Bush (qui se pavanait à l'occasion en cow-boy, justement, et se plaisait à inviter ses pairs dans son ranch texan...).
L’imaginaire américain (diffusé notamment au travers des westerns) nous a imprégné de ces héros en chemise à carreaux, blancs ou parfois latinos, ayant « soumis » de plus méchants qu’eux, très souvent des noirs, notamment dans les Etats esclavagistes.
Cabu choisit donc une lecture en partie raciale de l’événement électoral et oppose les visages des deux hommes. Le premier, souriant, jeune, le teint légèrement halé (très légèrement d’ailleurs…, Cabu semble ne pas vouloir en « rajouter » sur ce terrain-là), tranche sur la mine déconfite et verdâtre (le lecteur se réjouit !) de celui qui restera de triste mémoire le « président de la guerre en Irak » et des pseudo « armes de destruction massive », le défenseur de la « croisade du Bien contre le Mal ». Pour Cabu, l’élection d’Obama signifie avant tout la défaite de Bush et de sa politique honnie, et le métis que l'on a vu transformé en statue de la liberté sous le crayon de Siné, Loup et Delépine la semaine dernière, représente là encore le nouveau "rêve américain".
Le nouveau président des Etats-Unis, nous est dépeint sous les traits d'un Obama « séducteur » comme l’est le sex-symbol Georges Clooney dans une certaine publicité à laquelle Cabu semble reprendre l’expression « What else ? ». Ces quelques mots, « quoi d’autre ? », renvoient d'ailleurs à la totale perfection du produit ou du séducteur (la publicité joue sur l’ambivalence). Ainsi donc Barak Obama, au regard de Bush, nous est-il présenté comme un homme idéal, un sauveur au grand cœur, un homme sans peur et sans reproche. Mais une autre lecture peut être faite de l’image. En associant Obama à l’acteur américain si séduisant et donc à une publicité, Cabu ne cherche-t-il pas à nous interroger sur la possible superficialité du nouveau président des Etats-Unis, qui a conquis une grande partie de l’opinion américaine et mondiale par un charisme et une communication d’une redoutable efficacité, mais dont le programme n’est pas très défini et ressemble pour beaucoup à celui de son rival McCain ?

En tout état de cause, Siné Hebdo fait part de sa mauvaise humeur contre le PS quand Charlie fête la victoire d’Obama à l’unisson de la presse mondiale. Deux attitudes diamétralement opposées pour deux journaux dont l’audience, en terme de vente, semble aujourd’hui assez proche. Comme si le lectorat ne voulait pas trancher entre un « grand » et un « petit » frère satiriques.
Le « match » Charlie / Siné Hebdo continue. Nous nous en réjouissons !

Guillaume Doizy, le 5 novembre 2008

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