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Dessin de Riss, Charlie Hebdo, 12 novembre 2008
Dessin de Loup et Siné, Siné Hebdo, 12 novembre 2008

Le dessin de presse attaque. Il peut également choisir d’amuser son lecteur. Voilà les deux postures, très différentes, que l’on retrouve chez nos hebdos satiriques cette semaine. Dans les deux cas, l’œuvre doit satisfaire le plaisir de partager une indignation ou bien tout simplement de rire.
Avec Siné et Loup cette semaine, point d’indignation. Les deux hommes signent un dessin qui se veut amusant et qui s’inscrit dans une tradition fort ancienne. En effet, cette semaine la métaphore sexuelle doit frapper le lecteur, la forme d’impuissance que les hommes éprouvent avec l’âge permettant de figurer la croissance en berne de nos économies, c’est à dire tout simplement la récession. Dans la caricature, depuis les attaques contre Marie-Antoinette tout particulièrement, les dévoilement plus ou moins effectifs de l’activité sexuelle (et même pornographique disons-le) de tel ou tel personnage visent d’abord et avant tout deux choses : souligner la dépravation morale de son adversaire d’une part, et de l’autre, susciter quelque satisfaction érotique. La gauloiserie « française » tant soulignée par les historiens de la caricature à la fin du XIXe siècle, joue évidemment sur les fantasmes du lecteur. La mise en scène des ébats plus ou moins platoniques permet également de présenter les rapports entre individus, de montrer des hiérarchies (comme par exemple la sodomie qui induit le plus souvent, dans son utilisation caricaturale, la désignation d’un passif soumis par un actif, ou le viol qui désigne un bourreau et tout en suscitant la compassion pour sa victime). Enfin, avec Hara Kiri, le dévoilement du sexe a permis de bousculer les « bonnes mœurs » d’une société moralement rigide. Le caractère provocateur de telles images n’est pas à sous estimer.
Siné, de ce point de vue, a su, tout au long de sa carrière, exploiter le sexe comme langage de la caricature, notamment dans La Semaine de Charlie et le « débloc-notes de Siné ».
Le dessin de cette semaine se montre néanmoins très retenu. Il induit évidemment un « hors champ » inscrit dans l’image, mais joue plus sur l’imagination que sur le dévoilement. Le personnage, cadré en plan moyen, un très probable autoportrait de Siné, regarde dans son pantalon (le lecteur n’en voit pas le contenu, ni même une quelconque bosse qui pourrait suggérer l’organe viril) et se désole de n’y trouver qu’une « croissance négative », c'est-à-dire, un sexe au repos, incapable de se dresser vigoureusement. Le désespoir intime traduit une situation économique morose, les trois couleurs du drapeau renvoyant à la crise vécue en France. La lecture s’effectuant du haut vers le bas et de gauche à droite, le regard passe de la tête au bas ventre en « circulant » via la courbure du cou. Le personnage, quelque peu massif, dessiné à l’aide d’un cerne noir irrégulier et une mise en couleur en aplat, évoque au premier coup d’œil le style graphique de Siné.
Pour autant, le dessin, d’une grande simplicité, remplit-il son rôle ? Certes, la situation économique est devenue la préoccupation majeure de l’opinion qui s’inquiète pour le présent et pour l’avenir, notamment sur le terrain de l’emploi. Notons tout de même que Siné et Loup se limitent à une comparaison sans grande portée : ils ne dénoncent aucune politique ; ils ne remettent même pas en cause la politique de Sarkozy qui consiste à rejeter certains droits sociaux (l’âge de la retraite par exemple) ou multiplier les aides aux entreprises sous couvert de relancer l’économie. Le journal qui se veut « rebelle » amuse son lecteur très gentiment, sans chercher le moins du monde à l’aider à s’indigner ou même à réfléchir aux mécanismes économiques ou politiques en jeu. Inversement, on peut considérer cette prise de distance avec la gravité de la situation, comme une manière de s'en moquer, de se démarquer de nos gouvernants qui voudraient nous faire croire que la crise impose une seule politique : l'union nationale derrière le gouvernement et "l'économie". Mais le dessin n'offre pas vraiment de clef pour permettre une telle lecture de l'image !
Nous l’avons dit, la métaphore sexuelle fonctionne parfois aussi sur le terrain de la provocation. De ce point de vue, le dessin de Berth en page 3 de Siné Hebdo, intitulé « le dialogue pour mieux se connaître », se montre bien plus efficace. Il y aurait eu là un dessin de « une » nettement plus percutant !
Charlie Hebdo, avec un dessin de Riss, imagine une couverture plus complexe, sans doute plus difficile à comprendre, mais non dénuée d’intérêt graphique. Le dessin porte sur un événement « majeur » de la vie politique française, le devenir du Parti socialiste qui peine à trouver un leadership à l’approche du Congrès de Reims. Déjouant tous les pronostics, Ségolène Royal avec sa motion est arrivée en tête du vote des militants, coiffant au poteau le très attendu Bertrand Delanoé soutenu par François Hollande et Lionel Jospin.
Riss met en scène ce retour en force de l’ancienne candidate malheureuse à l’élection présidentielle de 2007. Reprenant un reproche assez souvent formulé à l’égard du PS, le dessinateur montre « l’éternelle » candidate (ici au poste de secrétaire du PS et peut être demain à celui de président de la République) en spectre, un spectre qui, en 2092, continuerait de postuler à la candidature suprême. Riss révèle ainsi deux choses. Non seulement l’attrait du pouvoir pour ces professionnels de la politique, mais également leur incapacité à passer la main, à se mettre en retrait pour faire émerger de nouvelles têtes. Finalement, pour Charlie Hebdo, Ségolène Royal ne se résume pas à la politique qu’elle défendrait, mais uniquement à sa persistance à s’accrocher au pouvoir, à poser sa candidature, mais une candidature totalement inefficace et repoussante.
Le dessinateur imagine une Ségolène Royal assez peu ressemblante, du point de vue des traits du visage. Le titre, en haut de l’image, permet néanmoins une identification rapide. En outre, la robe bleue, la position des mains, la répétition du mot « éternelle » et le jeu sur le découpage syllabique du mot renvoient à l’apparition très remarquée de la responsable du PS à la fête de la Fraternité au Zénith le 27 septembre 2008 à Paris. La presse avait souligné l’étrange accoutrement de la militante et son attitude quasi mystique, s’adressant à la foule sans notes, de manière très directe et quelque peu inattendue. En plus d’affirmer qu’il fallait interdire les délocalisations et les licenciements aux entreprises réalisant des bénéfices, Ségolène Royal avait, ce soir-là, repris et répété de manière incantatoire le joli mot « fraternité » (qui ne caractérise pas vraiment l’ambiance à la tête du PS…), histoire de bien marquer son nouveau positionnement « à gauche », et de se démarquer de ses deux rivaux principaux, Bertrand Delanoé et Martine Aubry.
Riss en appelle donc à notre mémoire visuelle, et même télévisuelle.
Insistons sur les moyens graphiques mis en œuvre. Riss, comme à son habitude, dessine avec un outil dont l’effet se rapproche de celui du pinceau. Le cerne et les traits noirs jouent sur les variations d’épaisseur et une certaine irrégularité, jusqu’à former des traces permettant de traduire l’érosion physique du personnage. Plus original, la robe bleue a été réalisée à la brosse, un pinceau plat et large, qui permet là encore des effets de matière, loin des aplats traditionnels dans le dessin de presse, où l’on cherche le plus souvent la simplicité graphique. Riss a pris soin de ne pas emprisonner le vêtement d’un contour noir, suggérant ainsi le caractère mouvant, irréel et volatile du spectre. Ségolène Royal hantera encore le monde (un monde de désolation) dans plusieurs dizaines d’années. « Au secours » s’indigne Riss !
Le dessinateur s’inscrit dans le « tout sauf Ségolène » qui s’exprime au PS depuis bien longtemps et focalise sur les problèmes de personnes, sans aborder le moins du monde les questions d’ordre idéologique, les questions de programme ou de nature des politiques envisagées. En cela, ce dessin de Charlie Hebdo reflète la faiblesse des discussions au sein du PS et sur les travers de la presse, qui focalisent sur les quelques individualités en concurrence, sur les petites phrases, sur les coups bas. Il traduit également l’apathie politique du moment, le manque d’appétit pour les idées et pour le débat de fond, mais aussi le fait que le PS ne fasse vraiment plus rêver ! Au contraire, même, il fait peur à ses partisans par l’indigence totale de ses débats internes, partisans ou sympathisants qui ne voient vraiment pas comment la situation pourrait changer !

Guillaume Doizy, le 13 novembre 2008

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