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Dessin de Riss, Charlie Hebdo, 3 décembre 2008
Dessin de Siné, Siné Hebdo, 3 décembre 2008

Les lecteurs assidus du « match Charlie / Siné », se rappelleront du constat que nous avions dressé la semaine dernière : durant les mois de septembre, octobre et novembre, Siné Hebdo et Charlie Hebdo ont omis de s’intéresser à Sarkozy dans leurs dessins de couverture. Chez chacun des deux journaux, une seule caricature a visé le président de la République pendant ces trois mois et encore, pas toujours pour mettre en cause sa politique. Charlie Hebdo, cette semaine, après avoir mis en scène le président de la République la semaine dernière en « une », et comme pour faire mentir nos interrogations, propose de nouveau à ses lecteurs une charge anti-Sarko.
S'il n’est pas possible de réaliser pour Siné Hebdo des statistiques des dessins de couverture vu le jeune âge du canard (et malgré le grand âge du capitaine), on peut par contre s’intéresser avec précision aux « unes » de Charlie, et ce, sur un temps long. Au cours de l’année 2008, Sarkozy a été 15 fois la cible des dessinateurs. Mais sur les trois derniers mois, on compte treize semaines successives sans chef de l'Etat, tandis que sur le reste de l’année, l’intervalle le plus long sans pouvoir se réjouir des flèches de nos satiristes à son égard n’avait été que de… six semaines !
Depuis septembre, alors que la crise ébranlait les consciences, alors que Sarkozy avait pris la tête de l’UE, alors que notre omni président pourfendait le capitalisme et distribuait largement les milliards aux banques et aux entreprises, qu’il repoussait l’âge de la retraite à 70 ans, j’en passe et des meilleures, il faut bien constater un fait : Nicolas Sarkozy, du haut de sa petite taille aura subjugué les dessinateurs de Charlie Hebdo et Siné Hebdo au point de paralyser pour un temps leurs stylos sarcastiques. Mais comme on le voit , chez Charlie, la situation a changé. Avec Catherine la semaine dernière et Riss hier, notre Sarko n’est plus à l’abri des moqueries et le voilà de nouveau sur le grill.
Les frères Carrache, peintres italiens (bolonais), inventent à la fin du XVIe siècle un nouveau jeu graphique qui consiste à réaliser le portrait d’un ami en déformant ses traits pour mettre en évidence divers défauts moraux au travers de disgrâces physiques. Pour désigner ces dessins à l’esprit facétieux, on emploie alors le verbe italien « caricare », c'est-à-dire charger. On charge une physionomie et l’exercice suscite évidemment rire et fascination. A l’opposé de la quête idéale du Beau, le Laid devient un mode d’expression raffiné et particulièrement efficace.
La caricature, au sens strict, déforme les visages (et les corps) pour, par l’exagération des traits, les rendre ridicules, repoussants, risibles, etc. Le dessin de Riss de cette semaine s’inscrit de manière évidente dans cette longue tradition qui remonte à la Renaissance. Par contre celui réalisé par Siné échappe à cette définition. Nous aurons à réfléchir à cela.
La semaine dernière, Catherine mettait en scène la satisfaction (enfantine) qu’éprouverait Sarkozy de voir les Royal et Aubry s’entredéchirer pour la direction du PS. La dessinatrice, en infantilisant le président de la République et en nous dévoilant une posture intime, s’en moquait avec une certaine gentillesse et finalement, pouvait également susciter un sentiment de sympathie pour Sarkozy, attendrissant dans cet accès de faiblesse juvénile.
Cette semaine, avec Riss, le ton change nettement. Après le Sarkozy « bling-bling » de la fin de l’année 2007 et des premières semaines de l’année 2008, le dessinateur dégomme un Sarko aux accents sécuritaires.
Le dessinateur condense finalement trois événements et une réalité profonde : la mort tragique des SDF qui suscite une fois de plus, comme chaque année à la même époque, quelques belles déclarations d’intentions du gouvernement ; le procès qui a opposé la société Taser France à Olivier Besancenot ; la condamnation du DAL à une amende de 12.000 euros pour avoir installé des tentes place de la Bourse à Paris l’an dernier ; et enfin, la politique sécuritaire associée à l’image de Sarkozy depuis son passage au ministère de l’Intérieur.
Riss résume ainsi la politique du gouvernement à propos des SDF : résoudre le problème de leur mort par la répression, le Taser, mis sur la sellette en raison du risque mortel qu'entraîne son utilisation, permettant cette fois ironiquement de « réchauffer » les corps en hypothermie. Il faut dire que jusqu'ici, la politique mise en oeuvre par le gouvernement n'a pas consisté à réduire le nombre de SDF en leur proposant des logements, mais à réduire le nombre de SDF visibles en les chassant des agglomérations.
Certains ne manqueront pas de se poser la question : peut-on rire d’un événement tragique comme le fait Riss cette semaine ? La charge de Riss recourt évidemment à l’ironie, à l’humour noir et au cynisme. Le Taser, censé paralyser un éventuel criminel, permettrait ici de « sauver la vie » à un SDF mort. Imaginer le plaisir jubilatoire du flic minable éructant de tirer avec son arme électrique sur des… morts, voilà qui est risible ! Mais ce mort pose un problème : doublement tétanisé par le froid et la décharge, il provoque également le rire du lecteur par l’expression de son visage et sa posture de nouveau né congelé. Alors, peut-on rire de tout ? On peut d’autant plus se poser la question que, par rapport au Charlie de la fin des années 1970, l’hebdo de Val aujourd’hui a quelque peu évolué dans le ton de ses dessins. En feuilletant d’anciens numéros de 1979 et 1980, on est frappé par l’esprit provocateur du journal qui n’hésitait pas à rire autour de l’holocauste, de la fermeture des mines dans le Nord, des femmes violées, des juifs, etc., dans un esprit assez « bête et méchant » et particulièrement décapant.
Il nous semble que ces dernières années le « politiquement correct » a (hélas ?) eu tendance à rejeter ce genre d’humour. Charlie Hebdo a récemment suscité de vives réactions en publiant par exemple un (ou plusieurs ?) dessins portraiturant Chantal Sébire, une femme atteinte d’un cancer du visage et qui réclamait le droit de mourir dans la dignité. En 1979, ce dessin (publié il y a quelques mois en pages intérieures) aurait peut-être eu droit aux honneurs de la « une »… Pour revenir au dessin de Riss, si on organisait un concours de cynisme entre les dessinateurs de Charlie et les ministres du gouvernement actuel, on imagine sans difficulté à qui reviendrait la palme !
En tout état de cause, la charge de Riss fait preuve d’un humour décapant… ui suscite plus le rire que l’indignation. C’est la loi du genre !
Le dessin de Siné ne rentre pas dans la définition que nous donnions plus haut du terme « caricature ». Point de déformations et de laideur (voir par comparaison avec Riss les grandes oreilles de Sarkozy, ses sourcils en pointe, la casquette trop grande et de travers, son corps de gnome, etc.) dans les quatre personnages mis en scène par Siné Hebdo, point de raillerie non plus. Le dessin confine à l’illustration, mais il s’inscrit pourtant dans le registre satirique…
Le mot « caricature » comprend un sens restrictif, et un autre plus large, synonyme en fait de « dessin de presse », expression qui apparaît en France en 1979 lors d’un colloque à Grenoble. La terminologie décrit une pratique graphique non pas tant déterminée par ses procédés et ses sujets, mais plutôt par le type de support sur lequel elle s’épanouit.
Siné, comme on l’a vu ces dernières semaines, affectionne assez peu la « caricature » au sens strict. Le dessin de « une » s’en prend rarement à des personnalités connues et leur préfère des sujets plus généraux, sociétaux, sur le mode de l’humour bonhomme ou parfois décalé.
Comme le rappelle André-Philippe Côté dans un livre
(1) témoignant de son activité de dessinateur de presse pour l'un des quatre quotidiens du Québec (on retrouve ses dessins également dans Courrier International ), la caricature au sens large peut flétrir, se moquer, dénoncer, mais aussi sensibiliser, honorer, encenser, etc.
Siné Hebdo cette semaine joue l’auto promotion dans un dessin pour le moins inhabituel qui se montre assez joyeux. Parodie de manifestation, il semble à première vue choisir le terrain revendicatif et militant (la référence à l’anarchie confirme cet aspect). Pour autant, le titre et le contenu des pancartes réduisent les revendications à un vulgaire sommaire de journal. Grâce à l’expression « et mon cul », le dessin glisse néanmoins du registre illustratif à l’autodérision satirique.
S’agit-il vraiment d’une parodie joyeuse de manifestation ? Les pancartes brandies, un poing fermé et tendu semblent le confirmer. Néanmoins, ce dessin publié en ce début de mois de décembre alors que des SDF meurent de froid (pardon, « de solitude ») dans la rue, présente des personnages en chemisettes, tee-shirt et « marcel » pour le moins printaniers ! En outre, trois des six écriteaux, bien que munis de hampes, semblent flotter miraculeusement dans le vide, sans personne pour les tenir (miracle de la représentations qui, avec des moyens graphiques relativement simples et peu réalistes induit pourtant un effet de réel facilement reconstitué par le lecteur). Siné choisit quatre personnages, une femme et trois hommes. Machisme dénonceront les Chiennes de garde, d’autant que la dame aux cheveux longs arbore une poitrine largement offerte aux regards. En plus d’être minoritaire, la manifestante ne dispose d’aucun accessoire militant, contrairement à ses collègues. Comme chaque dessinateur, Siné possède son style, sa manière de représenter les êtres et les choses. Ses personnages se ressemblent fortement. Même bouche, même dentition, même nez patatoïdal et sans narines, mêmes regards composé de deux cercles noirs colorés de blanc sans pupilles, mêmes oreilles en forme de symboles mathématiques « supérieur » ou « inférieur à » pour ceux qui ont la chance d’en être dotés.
La volonté qu’a Siné de faire dans le multiculturel n’aura pas échappé au lecteur. A l’heure où un Noir va bientôt investir la Maison blanche, on discute beaucoup de l’accès des minorités dites « visibles » aux responsabilités, aux médias, etc. Une image mettant en scène un groupe humain ne peut être composé de seuls Blancs sans rejeter de manière suspecte ces minorités hors du visible justement. Pour autant, l’exercice présente une rude difficulté : au Noir il aurait peut-être fallu rajouter d’autres personnages pouvant évoquer d’autres minorités non moins présentes dans notre société. Mais dans ce cas combien, quelle diversité choisir, quelle proportion entre les différents "types" ethniques. Un casse tête à n'en pas douter...
A ce propos, comment Siné choisit-ils de représenter « le » Noir, à l’heure où, après les zoos humains et le racisme colonial, après l’antisémitisme de l’affaire Dreyfus, après les nazis et la shoah, après les divers génocides et la multiplication des guerres ethnicistes de par le monde ces dernières décennies, représenter « l’autre » n’est pas si simple.
Pour dessiner son Noir, Siné utilise la méthode suivante : il substitue à la couleur de peau rose du Blanc un terre de Sienne et modifie un seul autre élément de la physionomie : la chevelure. Aux tignasses raides des Blancs, il oppose des cheveux crépus des Noirs.
Faujour, dans ce même numéro, dans un dessin qui évoque la condamnation récente du DAL, met en scène lui aussi un groupe de manifestants comprenant des personnes d’origine étrangère et notamment des Noirs. Comme Siné, le dessinateur assombrit la couleur de peau de ses personnages sans modifier la silhouette générale à deux nuances près : il leur attribue des vêtements particuliers qui évoquent les boubous traditionnels, mais surtout il leur ajoute des lèvres supérieures et inférieures particulièrement épaisses et roses. Ces lèvres renvoient évidemment aux représentations coloniales du Noir. Si Faujour est à l’abri de toute accusation de racisme au vu des nombreux dessins qu’il a réalisés sur le sujet, comme les autres dessinateurs, il n’échappe pas à la lourde difficulté qu’induit la représentation de « types » nationaux, voire ethniques, à l’heure où la science a largement démontré l’inanité de toute notion de races au sein de l’espèce humaine. La caricature élabore des stéréotypes nécessairement réducteurs, pour parvenir à rendre intelligible son message. Elle choisit un certain nombre de traits physiques discriminants pour construire ses figures. Ecrire le mot "Noir" ou représenter un Noir dans un dessin satirique n'engage pas du tout les mêmes difficultés de ce point de vue !
Nous reviendrons certainement sur cette question dans les « matchs » des semaines à venir.

(1)
André-Philippe Côté et Gilles Perron, Ecrire de la caricature et de la bande dessinée, éditions Trois-Pistoles, Québec, 2003, 118 p.

Guillaume Doizy, le 4 décembre 2008.

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