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Dessin de Luz, Charlie Hebdo du 31 décembre 2008
Dessin de Siné, Siné Hebdo du 31 décembre 2008

(Nouveau : dans le texte, quelques mots soulignés permettent d'afficher des images sans pour autant perturber la lecture du texte...)

Les fins d’année fleurent bon les bilans. Pour Charlie Hebdo, l’année 2008 aura été celle de la crise : crise médiatique liée à l’affaire Siné-Val, transformée en crise économique entraînée par l’apparition d’un concurrent de taille.
La multiplication des mises en cause du journal depuis des années par des associations intégristes, et notamment lors de l’affaire des caricatures de Mahomet, avait fait de Philippe Val et de son journal des symboles du combat pour la liberté d’expression. Mais avec l’affaire Siné, devenue « le » feuilleton médiatico-médiatique de l’été, une vague d’indignation et de protestation s’est formée ruinant en partie cette image. Le dessinateur octogénaire Siné, reclus dans le bel âge et quelque peu oublié, a pu être, contre toute attente, soutenu par des anonymes et des personnalités, notamment dans la presse, comme Plantu par exemple qui en choisissant de présenter Philippe Val en patron de presse… nazi a écorné à son tour l’aura de Charlie... et pris le contre-pied de l’accusation d’antisémitisme portée contre Siné. De son côté, Philippe Val a pu également se prévaloir du soutien de divers intellectuels connus pour leur indignation face à un antisémitisme dénoncé comme sournois et gagnant du terrain.
La naissance inattendue d’un nouveau journal satirique, Siné Hebdo, aura libéré la parole, ravivant un débat public sur la ligne éditoriale de Charlie, hebdomadaire satirique de plus en plus souvent critiqué pour les opinions… de son directeur. Les meilleurs et les pires arguments (ou plutôt les affirmations-diffamations) ont circulé dans la presse et sur les forums.
Une polémique a même récemment éclaté au sein de Charlie Hebdo entre Caroline Fourest et Cavanna, poussant le patron du journal à réaffirmer ses choix éditoriaux : amuser le lecteur et défendre la vérité, la liberté, l’antiracisme, etc, loin du « bête et méchant » prôné par Cavanna. Débat qui finalement a débuté en 1830 avec Philipon et Daumier, et qui se pose, depuis, à chaque nouvelle génération de dessinateurs, chaque fois que la société connaît une mutation, chaque fois qu’apparaît un nouveau canard satirique : quelle physionomie lui donner ? Pour quel lectorat ? Avec quel rôle social (amuser ? dénoncer ? faire œuvre de propagande ?) ?
La crise morale et politique traversée par Charlie se double d’une baisse des ventes au profit du nouveau venu Siné Hebdo qui a trouvé un lectorat durable malgré des débuts difficiles et des choix éditoriaux parfois vivement critiqués par les lecteurs eux-mêmes (ou même par des dessinateurs, comme Rémi par exemple protestant sur son blog contre un article de Michel Onfray).
Pour notre part, nous nous réjouissons de cette naissance qui aura permis à certains dessinateurs de mieux se faire connaître (jusque-là confinés qu’ils étaient dans des journaux plus marginaux) et finalement à une profession en berne de trouver un nouveau moyen d’expression. Si la liberté d’expression n’y a pas obligatoirement gagné, la variété graphique s’est enrichie de nouveaux styles, de nouvelles « manières », comme en témoigne une fois de plus le numéro « spécial dessins » de cette semaine. Les illustrations de Delessert ou de Rémi le « sauvage », le retour à la « une » de Siné (même si l’octogénaire n’a pas encore retrouvé la rage satirique de ses vingt ans), ragaillardissent le dessin de presse en France et fidéliseront sans nul doute un lectorat séduit par tant de nouveauté.
Voilà donc deux hebdos satiriques dans le paysage médiatique français. Pléthore diront certains. Et pourtant, c’est bien peu si on compare cette offre avec le kiosque de la Belle Epoque où l’on pouvait dévorer des dizaines de journaux illustrés de caricatures chaque semaine !
Espérons donc que le « match » Charlie / Siné Hebdo, et donc l’analyse comparée des deux dessins de « une », continue pendant toute l’année 2009 et même au delà, et que les spécificités de chacun continuent de s’affirmer.
Pour en finir avec 2008, quelques chiffres. Si Siné Hebdo se singularise par le « culte du chef » en publiant chaque semaine un dessin de Siné en « une » (à de rares exceptions près), Charlie se veut plus ouvert et les signatures qui illustrent sa première page alternent. Sept dessinateurs se sont partagé la lourde tâche d’aguicher le lecteur, avec en échappée Riss (13 dessins) puis dans le peloton Cabu et Luz (11 chacun), Charb (9), et à la traîne Catherine et Jul (4 chacun) et enfin Willem (1).
Charlie termine l’année… comme il l’a commencée, avec un dessin sur Sarkozy. En tout, dix sept caricatures auront pris pour cible le président de la République, écrasant toutes les autres personnalités : Ségolène Royal arrive en deuxième position avec seulement 6 charges contre sa personne, et à droite, seuls Hortefeux, Bertrand et Rachida Dati ont eu droit à un portrait charge dans lequel ils forment le sujet principal. Globalement, vingt et un dessins ont visé Sarkozy ou la droite, c’est dire combien le président de la République supporte l’ensemble des railleries qui peuvent s’exprimer contre son camp. Sarkozy focalise ainsi la « une » de Charlie, comme il a polarisé l’attention des médias dans leur ensemble. Tout au long de la période, les critiques à son égard évoluent. En début d’année le « bling-bling » forme le thème principal et reviendra périodiquement. Les dessinateurs insistent sur ses liens avec Bolloré et les riches, s’intéressent à son remariage, le montrent parjure à ses promesses concernant le pouvoir d’achat et ô combien amical à l’égard des clergés religieux. La caricature évoque les interrogations de l’Elysée sur la communication du président, ses rivalités avec Fillon, le rôle de ses conseillers et ses rodomontades qui cachent mal son impuissance face à la crise. Les dessinateurs s’amusent évidemment de sa petite taille, ce qui prend un tour très politique lorsque Sarkozy tente de revêtir l’uniforme du général de Gaulle (cinquantenaire de la Ve République oblige !). Globalement, très peu de dessins s’intéressent à l’actualité internationale, et c’est alors le plus souvent en lien avec la situation politique française, comme dans le cas de cette dernière « une » de l’année, où Sarkozy, en père Noël planté sur une bûche glacée d’actualité, prétend pouvoir régler le conflit israélo-palestinien « avant le dessert ». Ce dessin met en scène un Sarkozy sentencieux mais minable, transformé en vulgaire objet décoratif, dont l’image contraste avec le spectacle des bombes et des roquettes derrière lui (dont il semble bien ne pas saisir l’aspect tragique). Le jeu des couleurs renforce le paradoxe visuel entre un centre rouge et statique (couleurs de Noël en forme de nature morte) et les graphismes enlevés et noirs sur un aplat jaune pour un fond en mouvement. Luz se garde bien de prendre parti, de témoigner une quelconque empathie pour l’un ou l’autre des protagonistes de la crise, contrairement à d’autres dessins publiés dans les pages intérieures du journal. Il s’agit surtout de rire et de faire rire de Sarkozy présenté comme un nain politique carrément prétentieux et toujours à côté de la plaque !
Difficile de tirer un bilan des dessins de « une » de Siné Hebdo qui cherche encore son style. Le dessin de Siné y prédomine, faisant alterner des caricatures politiques avec des dessins plus « sociétaux », plus humoristiques que militants. Cette semaine, Siné prend le prétexte du changement d’année pour formuler un souhait en forme de clin d’œil à son éviction de Charlie Hebdo. « Pour vivre heureux, vivons virés » s’exclame-t-il, parodie d’une maxime célèbre, transformé en slogan faisant écho à la crise économique et aux licenciements qui se succèdent. L’autoportrait forme bien sûr un sujet possible de la caricature, notamment depuis la fin du XIXe siècle. Le caricaturiste Alfred Le Petit par exemple, mais également André Gill ou d’autres, pour dénoncer la censure contre les dessins de la presse républicaine, s’était dépeint à de multiples reprises enchaîné à d’énormes boulets. Siné a largement personnalisé la « une » de son journal avec, entre autre, les deux premiers dessins en forme de grossière réponse à son ancien patron. D’aucuns trouveront la provocation de cette semaine de mauvais goût : peu de travailleurs virés en 2008 ou en 2009 auront la chance de rebondir comme l’a si bien fait Siné avec son journal. Mais le ton « bête et méchant » du dessin, tranche avec le rire bon enfant et les gags trop policés.
Quant au « coup de pied », procédé visuel largement utilisé par les dessinateurs (un exemple), il s’emploie de deux manières opposées : soit pour désigner son adversaire et montrer qu’on cherche à l’exclure ou l’expulser d’une communauté, soit au contraire, comme ici (et plus rarement), pour susciter la compassion envers un être injustement visé. Le pied qui tacle, on l’aura compris, appartient à Philippe Val, et fait écho au dessin de Plantu.
Certains lecteurs se sont étonnés du titre de cette chronique qui fait partie du « top five » des articles les plus lus sur le site www.caricaturesetcaricature.com. Le « match » entre Charlie et Siné Hebdo correspond-il à une réalité ? L’auteur de cette chronique ne prend-il pas ses désirs sadiques pour une réalité ? L’expression qui relève du champ sportif ne vise-t-elle pas à aguicher l’internaute, en trouvant dans la métaphore et l’exagération un bon moyen de susciter une curiosité malsaine qui consisterait à se délecter d’un combat fratricide ?
Le dessin de clôture de l’année 2008 en « une » de Siné Hebdo conforte le titre générique de cette analyse hebdomadaire. Siné attaque régulièrement son concurrent de manière frontale, tandis que Charlie Hebdo choisit la feinte indifférence, craignant peut-être néanmoins pour son avenir. Le journal de Siné a bien été fondé contre l’organe qui l’accueillait jusque-là, principale motivation de cet enfantement heureux.
Souhaitons aux deux hebdos et à leurs dessinateurs une excellente année 2009. Que la « crise » de 2008 ne soit pas vaine : qu’elle stimule ces maîtres du crayon, et ce, pour notre plus grand plaisir hebdomadaire.

Guillaume Doizy le 31 décembre 2008

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