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Ségolène Le Men, Daumier et la caricature, Paris, Citadelles et Mazenod, 2008.
240 pages, 212 illustrations couleur et noir et blanc.

 

 Au sein de la floraison éditoriale que 2008, année du bicentenaire de la naissance de Daumier, a provoquée autour de ce dernier, l'essai de Ségolène Le Men, professeur d'histoire de l'art à Paris-Ouest, membre de l'Institut Universitaire de France et spécialiste de l'art du XIX e siècle et de la caricature, apporte une contribution majeure. S'appuyant sur la métaphore théâtrale qui traverse l'oeuvre de Daumier, l'auteur distingue trois actes au sein de son activité de caricaturiste : la farce, de 1830 à 1835, la comédie de 1835 à 1847 et sous le Second Empire, et enfin, le drame après la défaite de Sedan.
  Pour chacun de ces actes, l'auteur propose une lecture fournie et originale des oeuvres, en convoquant différentes approches qui s'enrichissent et se complètent mutuellement. Tout d'abord, Ségolène Le Men décortique la logique sémiotique interne aux caricatures, dans un raisonnement que vient visuellement appuyer l'agrandissement de certains détails et que vient  renforcer une analyse de leur fonctionnement cognitif. Elle insiste tout autant sur les relations iconotextuelles qui régissent les oeuvres, notamment en les replaçant dans l'espace du journal. A ces rapports synchroniques se rajoutent des liens de nature diachronique et intericonique, dus à l'établissement d'un vocabulaire caricatural, dont les signes circulent d'une caricature à l'autre, d'un caricaturiste à un autre. A cet égard, les nombreuses reproductions de caricatures de contemporains de Daumier permettent de comparer les différentes productions de l'époque et d'apprécier pleinement la place de Daumier dans la constitution de cette rhétorique satirique. 
 Pour autant, Ségolène Le Men ne se limite pas à l'analyse du fonctionnement sémiotique et structural des caricatures, dans la mesure où elle restitue d'une part toute leur portée politique et historique, mais où elle convoque d'autre part de manière récurrente certains axes de lecture transversaux à tout l'oeuvre de Daumier, comme le musée imaginaire, l'autoreprésentation, et enfin l'intermédialité, et tout particulièrement le lien entre caricature et théâtre d'une part, et entre caricature et sculpture d'autre part chez celui qu'on appelait le "Michel-Ange de la caricature". Les analyses détaillées que l'auteur fournit à propos des célèbres poires, ainsi qu'en fin d'ouvrage, au sujet de la lithographie intitulée Lanterne magique !!!, offrent un bel exemple de la pertinence et de la richesse d'un tel croisement de lectures. Ségolène Le Men éclaire également certains aspects moins connus de l'oeuvre de Daumier, en retraçant par exemple sa participation à l'essor de l'édition pour enfants sous la monarchie de Juillet, à travers la création notamment d'abécédaires - rappelons que l'auteur a consacré tout un ouvrage aux abécédaires du XIX e siècle - et en le replaçant  plus généralement  dans le contexte des pratiques culturelles populaires de l'époque, comme la chanson ou les papiers découpés. La genèse des caricatures de Daumier n'est pas en reste, dans la mesure où l'auteur fait constamment le point sur leurs sources iconographiques. Grâce à cette multiplicité de points de vue, Ségolène Le Men dégage ce qui fait l'originalité et la variété des caricatures de Daumier, qu'il s'agisse de leur rendu plurisensoriel , de leur extraordinaire dynamisme, ou de leur capacité à décrire les changements induits par la vie moderne, sans oublier bien entendu leur engagement républicain et social.
 Par-dessus tout, l'auteur rend hommage aux qualités plastiques et esthétiques de cet art de la caricature qui exerça sur les générations d'artistes français et étrangers qui succédèrent à Daumier une véritable fascination. A cet égard, on appréciera tout particulièrement les nombreuses illustrations de l'ouvrage, imprimées dans un format similaire aux lithographies originales et sur un papier de qualité, en accord avec les principes éditoriaux chers à Citadelles et Mazenod. Ainsi, avec ce bel essai, Ségolène Le Men propose au lecteur un aperçu passionnant de la complexité et de la richesse de l'oeuvre caricaturale de Daumier,  démontrant qu'il est plus que jamais un artiste de la modernité.

Ada Ackerman

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