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Dessin de Charb, Charlie Hebdo, 14 janvier 2009
Dessin de Siné-Delépine, Siné Hebdo, 14 janvier 2009

 

(dans le texte, cliquez sur les mots en gras pour faire apparaitre les images)


Comme la semaine dernière, les « unes » de Charlie et Siné de ce mercredi 14 janvier 2009 s’opposent résolument, bien que la dominante colorée rouge et noire ainsi que les événements à Gaza leur soient communs.
Se pose une fois de plus l’épineuse question : comment s’amuser autour de ce qui fait souffrir ? Peut-on rire des drames humains et de quelle manière ? Quelle relation peuvent entretenir, sous le crayon des dessinateurs, l’humour et la mort ?
Les deux hebdos répondent à deux actualités brûlantes : Charlie propose un supplément de 8 pages en prévision de la manifestation du 17 janvier contre les réformes Darcos. La « une » sélectionnée s’inscrit dans cette thématique. Siné Hebdo pousse un cri d’horreur que l’on peut rapprocher de la situation à Gaza. L’un et l’autre combinent deux éléments distincts et totalement paradoxaux : Charlie mêle la situation de Gaza à la politique française tandis que Siné dénonce la tuerie de Palestiniens sous l’angle des « soldes » qui occupent actuellement beaucoup les médias.
On l’a vu souvent dans cette chronique, la condensation de deux événements éloignés permet de provoquer le rire.
Les deux dessins de Charb et Siné-Delépine présentent une symétrie inversée. Avec Charb l’élément « français » prédomine, l’évocation de Gaza apparaissant comme très secondaire et uniquement via le titre, tandis que Siné Hebdo « montre » Gaza et ses morts en y associant l'habituelle affichette exposant le montant de la démarque. Dans l’une et l’autre de ces images, le dessin met en scène une situation, le texte évoque la seconde.
La composition de l’image joue un rôle fondamental pour sa compréhension, le paradoxe devant « éclater » et se faire évident. Charb associe visuellement les deux entités fondamentales en ne les séparant l’une et l’autre que de quelques millimètres : il s’agit du mot « Gaza » et de la tête du ministre de l’Education nationale, association totalement incongrue au premier abord. Le regard peut cheminer verticalement dans l’image.
Siné Hebdo dissocie géographiquement les deux entités principales. Dans la moitié inférieure du dessin, des corps allongés et déchiquetés, baignant dans le sang. En haut à gauche de l’image, le logo évoquant le rabais consenti lors des soldes « monstres », caractérisation indirecte de la barbarie évoquée par l’image. Après avoir été accrochée par la scène de tuerie, le regard se porte sur l’affichette dont la présence permet au lecteur une forme de respiration, de prise de distance face à la puissance dramatique portée par l’image.
Le jeu des contrastes entraîne une lecture binaire dans Siné Hebdo. Il impose un va et vient du regard entre les corps et le titre du dessin, tandis que Charb insiste sur la bulle dans laquelle on peut lire « amateurs ! » et dans un second temps met en évidence la pancarte brandie par un manifestant. Le dessin proposé cette semaine par Charlie s’avère plus complexe visuellement que celui de son confrère. Quatre points d’ancrage se disputent l’attention du lecteur : le visage du ministre, élément central et le plus important du dessin en terme de surface animée, la bulle, la pancarte et enfin le titre qui, placé en haut à gauche, sera normalement lu en premier, bien que d’un contraste plus faible (noir sur un rouge relativement foncé) que la bulle notamment. La masse des manifestants représentés en silhouettes noires forme la 5e grande composante du dessin, placée en arrière plan et donc lue dans un deuxième temps comme pendant, contrepoint, antithèse du ministre.
Le dessin de Siné Hebdo fonctionne par registres horizontaux d’une lecture plutôt simple. Les deux bandes principales, titre blanc sur fond noir et corps déchiquetés noir-blanc-rouge-gris, se répondent, séparés par une zone en dégradé de rouge, mur de flammes formant un lien visuel entre les deux registres (les flammes, parallèles au cheminement du regard, facilitent le mouvement de va et vient entre les deux zones). Le logo commercial rompt la symétrie et la composition très sage de l’image.
En matière de couleur, Siné Hebdo s’en tient aux codes traditionnels  du drame : le rouge, le noir et le blanc de la page. Le dégradé de rouge, peu habituel chez Siné, se justifie par la représentation du feu, tandis que la variation de teinte du sol entre le gris foncé du premier plan et le gris clair de l’arrière plan permet d’accentuer la perception de la profondeur, et donc le caractère concret de la scène. Charb combine deux fonctions de la couleur : une fonction symbolique et une fonction descriptive. Il associe bien sûr le rouge et le noir, couleurs des luttes sociales et des drapeaux révolutionnaires et anarchistes. La masse des manifestants, très schématique, les corps étant à peine esquissés, sans détails, est déréalisée. Elle forme un groupe compact et homogène très stéréotypé (le poing tendu d’un manifestant fait d’ailleurs écho à la main brandie par le ministre), typique du style graphique des affiches de mai 68. A ces couleurs-symboles, Charb oppose une colorisation plus réaliste du ministre : ton pêche pour les chairs, terre de Sienne clair pour le costume, violet rose pour la cravate, blanc de la chemise. Si le ministre a droit a un visage « rose », les Palestiniens de Siné, eux, ont la peau blanche, alors qu’on voit souvent la caricature s’emparer de couleurs stéréotypées pour évoquer telle ou telle population de telle ou telle grande région du monde. Les couleurs traduisent la vie d’un côté (Darcos), la mort de l’autre (les Palestiniens). Seule « frivolité » du dessin de Siné : les langues de trois cadavres colorés d’un rose soutenu.
Charb focalise sur un sujet central légèrement oblique et cadré en gros plan, tandis que Siné met en scène un groupe humain et pour ce faire, utilise un plan d’ensemble. Le regard se promène d’un corps à l’autre et, contrairement à la foule de Charb, les corps sont ici individualisés, le dessin fourmille de détails : on distingue des hommes, des femmes et un enfant, des détails vestimentaires précis (le keffieh, la robe pour les femmes, peut être même un foulard ?, une chaussette, des raccommodages), une poupée cassée, et surtout ossements et viscères. Les visages sont caractérisés par diverses expressions : yeux clos, bouches ouvertes ou fermées, langues tirées, ensemble de signes propres à évoquer l’agonie et la mort.
Enfin, pour terminer l’analyse des constituants plastiques, les deux dessins induisent un hors champ, le cadrage venant chez l’un masquer une partie de la manifestation (qui semble ainsi illimitée à droite comme à gauche, c'est-à-dire traduire une forte hostilité contre le ministre) tandis qu’un corps chez Siné évoque également un champ de bataille qui s’étend au-delà de l’image.
Que signifient ces deux dessins ? Quels rôles leur attribue le journal ?
Malgré notre ignorance totale de la vexillologie (tous à vos dictionnaires !), nous constatons dans le dessin de Siné une absence totale de drapeaux nationaux. Ni drapeau israélien, ni drapeau du Hamas alors que les combats font rage entre l’armée israélienne d’un côté et les combattants du Hamas de l’autre avec bien sûr la population de Gaza entre les deux. Le seul signe distinctif, le keffieh, devenu depuis des décennies le symbole des Palestiniens et de leur cause grâce notamment à Arafat, aurait pu évoquer, par des jeux de couleurs, la diversité des factions présentes dans les territoires occupés. Siné s’en tient au keffieh traditionnel, car il souhaite de toute évidence évoquer les Palestiniens dans leur ensemble et pas seulement les habitants de Gaza, voire les militants de telle ou telle obédience. L’exercice s’avère difficile pour Siné le bouffeur de curé, car Gaza est dominée par le Hamas, imposant sa dictature politique et religieuse sur tout un peuple.
Siné montre un massacre. Mais il décontextualise son image pour lui donner une portée générale, ce qui lui permet de ne pas se montrer solidaire avec le Hamas, mais bien avec le peuple palestinien dans son ensemble. Tandis que la semaine dernière il fustigeait l’Etat d’Israël à travers son drapeau morbide sans évoquer la situation précise de Gaza, la suite logique de cette dénonciation consiste cette semaine à montrer les conséquences de cette politique. Il s’agit certes de dénoncer les morts palestiniens du conflit actuel (le lecteur ne peut pas ne pas y penser), mais au-delà surtout, l’enfer subi par les Palestiniens depuis des années (on pense à l’embargo, au bouclage des territoires et aux autres faits de guerre de Tsahal). Quant au « Tout doit disparaître », le clin d’œil aux soldes français n’est pas sans ambiguïté, puisque certains évoquent déjà un génocide pour qualifier cette guerre. Le dessin de Siné ne laisse en effet aucune place à la vie. La scène pourrait faire référence à un bombardement précis, montrant une famille entière décimée par l’explosion. Mais aucune information ne permet de confirmer cette hypothèse. Ces morts et le « Tout doit disparaître » permettent au dessinateur de qualifier la politique de terre brûlée menée par l’Etat d’Israël. Israël souhaite-t-il vraiment faire « disparaître » tous les palestiniens ? Siné l’affirme, même si l’exagération peut être utilisée comme un procédé visant à « caricaturer » la pensée ou les objectifs de son adversaire, pour les rendre plus révoltants encore. En tous cas, les flammes représentées peuvent évoquer les bâtiments de Gaza incendiés par les bombardements. Mais aucun bâtiment n’est figuré. Ce mur de flammes traduit l’enfer (rouge sur fond noir) vécu par les Palestiniens. Mais corrélé au « tout doit disparaître », n’évoquent il pas également l’idée de génocide ? Certes, les corps ne brûlent pas à proprement parler, mais les flammes émanent tout de même de l’amoncellement de ces palestiniens morts qui semblent plongés dans une fournaise. L’image rappelle évidemment la crémation des juifs préalablement gazés dans les camps par les nazis.
Le dessin satirique représente depuis longtemps les victimes pour lesquels on éprouve de l’empathie mortes ou agonisantes, pour fustiger les crimes commis par un ennemi et susciter l’indignation. Notons qu’ici le dessin fonctionne sur le registre de l’ironie, confirmée par la présence du logo de démarque, mais également par le contexte de la publication. On connaît le soutien de Siné et de Siné Hebdo pour la cause palestinienne et leur hostilité à la politique sioniste de l’Etat d’Israël. Pour autant, figurer des cadavres n’est pas sans ambiguïté. On peut se réjouir de la mort de l’autre, procédé que l’on retrouve dans de nombreux dessins de presse. En l’absence de tout élément de détail pouvant désigner et fustiger l’auteur du crime commis, un dessin similaire aurait très bien pu paraître dans un journal sioniste d’extrême droite, cette fois sans ironie aucune. Certes, le dessinateur n’aurait sans doute pas représenté un enfant et sa poupée au premier plan, propres à susciter la compassion.. Mais à part ce détail? Une telle image viserait à provoquer la jouissance morbide du lecteur. La caricature antisémite de la fin du XIXe siècle en France montre par exemple des scènes de lynchage de juifs, alors qu’aucune scène de la sorte n’a lieu à l’époque en métropole. La caricature anticléricale montre également des religieux morts, pour le plus grand plaisir du lecteur impie !
L’ironie, pour être comprise, et c’est ici le cas avec Siné, nécessite quelques éléments iconiques ou scripturaux qui permettent le décryptage. En tout état de cause, on pourrait imaginer des militants hostiles aux Palestiniens détourner l’image en rajoutant par exemple un point d’exclamation à la fin du titre ou l’expression « et vite ! » en dessous.
Siné a donc une fois de plus choisi un dessin militant, s’inscrivant certes dans le champ de la satire, mais avant tout dénonciateur du massacre qui touche le peuple palestinien. Plusieurs articles du journal confirment cette orientation qui donne ainsi une couleur très antisioniste à l’hebdomadaire.
Peut-on en dire autant de Charlie Hebdo ? Comme on l’a vu, aucun dessin de « une » publié ces deux dernières semaines ne choisit de prendre parti dans le conflit. Par contre, en pages intérieures, certains dessinateurs ne se privent pas pour taper sur Israël, comme par exemple Luz en p. 2 qui utilise également l’expression « Tout doit disparaître », cette fois mise dans la bouche d’un soldat israélien écrasant, avec son char, ses victimes palestiniennes (cette fois le « génocidaire » est clairement identifié). Le titre « Soldes à Gaza » donne une portée plus contextuelle à cette critique et évidemment forme le trait d’humour. Le dessin pourrait signifier qu’Israël souhaite nettoyer Gaza, mais pas les Palestiniens dans leur ensemble, Palestiniens que Luz ne qualifie pas d’un point de vue vestimentaire (aucun keffieh apparent par exemple, ni drapeau…).
Charlie choisit donc de ne pas inscrire sa « une » pour ou contre Israël, pour ou contre les Palestiniens. Charb, bien qu'évoquant la guerre à Gaza, met avant tout en scène celle que mène Darcos contre l’Education nationale. L’action du ministre est présentée comme bien pire que celle menée par Tsahal à Gaza, puisque le dessinateur fait dire à cet agrégé de Lettres qu’une destruction d’école n’est rien, comparé aux effets dévastateurs de sa politique sur l’Education. Charb présente Darcos comme un cynique qui ferme des classes, supprime des postes, à une plus grande échelle que ce qui se mène actuellement à Gaza.
Une fois de plus, Charlie Hebdo évoque l’actualité internationale, mais en marge de l’actualité française, ici politique et sociale. Le journal corrèle sa « une » à un supplément de huit pages se solidarisant de la manifestation du 17 janvier contre « les réformes Darcos » et propose des affiches pouvant servir aux manifestants. Il s’inscrit donc dans le mouvement social, se fait « militant ».
Le dessin accable évidemment la politique destructrice de Darcos. En comparant les méfaits du ministre à une situation de guerre lointaine (et à des morts dans le cas précis, car les écoles visées ne sont pas toujours vides), l’image provoque un choc violent. Un risque cependant, une forme de banalisation du conflit lointain, instrumentalisé pour produire de l’humour ici où nous sommes à l’abri des bombes. Un risque de banalisation également de la politique du ministre que la comparaison avec les morts de Gaza risque de faire passer pour un dépoussiérage presque sympathique. Ceux qui éprouvent de la compassion pour les victimes palestiniennes et de la colère contre la guerre menée par l’Etat israélien pourraient éprouver une certaine gêne, voir un sentiment de rejet, face à cet humour décalé. Rire d’un drame ou autour d’un drame n’est pas sans risque ! On rit toujours aux dépends d’un autre (ou de soi, mais dans ce cas…)
Si Charlie confirme sa ligne éditoriale de ces dernières années, amuser sur des questions politiques et sociales en prenant parfois parti dans la bataille mais en restant finalement assez neutre sur certains conflits, Siné Hebdo, à l’occasion de cette guerre lointaine, affirme un antisionisme qui tranche nettement avec les options de son confrère, et produit pour l’occasion des « unes » où prédomine la dénonciation plus que l’humour, en rupture également avec les dessins sélectionnés en couverture depuis son lancement. De quoi faire mentir l’auteur de cette chronique qui trouvait, il y a encore quelques semaines, les deux hebdos finalement assez semblables.

Guillaume Doizy le 15 janvier 2009

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