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Dessin de Luz, Charlie Hebdo du 25 février 2009

Dessin de Loup et Siné, Siné Hebdo du 25 février 2009

 

Cette semaine, Charlie et Siné ciblent tous deux Nicolas Sarkozy, l’un au travers du Salon de l’Agriculture, l’autre via l’actualité de la Guadeloupe. Aucun des deux dessins ne fait plus référence au « bling-bling » qui a pourtant imprégné la caricature du président de la République ces derniers mois.

Le Salon de l’agriculture, événement hexagonal d’importance pour la classe politique inspire généralement les dessinateurs. Siné en fait sa « une », tandis qu’on retrouve dans Charlie plusieurs dessins qui s’y réfèrent. Disons-le tout de suite, la couverture de Siné Hebdo de cette semaine nous semble moins intéressante et moins efficace que certaines trouvailles ou mises en scènes des confrères.

Siné et Loup imaginent un Sarkozy nanisé (procédé classique de la caricature qui réduit en taille ses adversaires pour les présenter comme des êtres faibles) dans la tradition du Sarko à talonnettes complexé par sa petite taille. Le président de la République fait face au postérieur d’une immense vache privée de pis pour l’occasion. Le nez de Sarkozy (relativement allongé) s’immisce dans l’entrejambe de l’animal, allusion sexuelle évidente. L’ immense animal tourne le dos au chef d’Etat semble-t-il impuissant qui s’exclame « casse-toi pov’cul » en lieu et place du « casse toi pauvre con » historique, prononcé à l’encontre d’un homme ayant refusé de lui serrer la main à l’occasion d’un bain de foule. Ce dessin appuie évidemment sa rhétorique sur l’idée que les politiciens vont au cul des vaches, c'est-à-dire chassent les voix des agriculteurs et au travers eux, de la population. Chirac avait fait de cette activité une véritable passion, restant des heures au Salon, tandis que les conseillers de Sarkozy ont déclaré que le président de la République faisait « son métier au Salon de l’agriculture », lui qui tenait à se démarquer de son prédécesseur en toute circonstance…

La vache symbolise peut-être la France, celle qui tourne le dos au président de la République comme l’indiquent les nombreux sondages d’opinion. Il s’agirait alors d’une animalisation positive. Le dessin de presse recourt parfois à la métaphore de la « vache à lait », ce qui n’est pas le cas ici.

Evidemment, placé comme il l’est, Sarkozy semble non seulement réduit à l’état de microbe, mais il risque d’être bien arrosé par les déjections de l’animal. Le fait d’avoir dessiné le président de dos permet d’éviter à Siné les problèmes liés à la ressemblance et fonctionne comme une négation de sa personne.

Dans Charlie, Riss imagine également un bovin de dos, mais cette fois un grassouillet taureau dont il prend bien soin de mettre en valeur l’anus et les testicules. L’allusion scatologique fonctionne ici à plein, puisque le dessinateur choisit de montrer où se trouve le « milieu de la crise » auquel a fait référence Sarkozy : à l’endroit où l’animal risque de décharger sa bouse. En clair, pour Riss, nous sommes tous dans la « merde » alors que le Président de la République tente de nous faire croire qu’on en sort et que la fin du tunnel n’est pas loin.

Catherine choisit également le bovin pour évoquer la crise, tout en visant clairement Sarkozy. La tête du président sort de l’anus/vulve de la bête, comme un vulgaire étron. Voilà le président de la République transformé en excrément, image rappelant certaines feuilles volantes attaquant Napoléon III ou encore le général Boulanger, véritable injure contre les individus ainsi transformés. Ici, Sarkozy apparaît comme ayant été mangé puis digéré par la vache, comme Jonas et la baleine, mais expulsion après un lent voyage dans les intestins de la bête ne semble pas pouvoir être comprise comme un synonyme de renaissance…

Mix et Remix dans Siné Hebdo, avec son graphisme sommaire et efficace combine deux effets : Sarkozy est non seulement dessiné avec une taille réduite, mais le voilà repeint aux couleurs d’une diarrhée bovine.

L’ensemble de ces dessins ont pour point commun la scatologie, argument puissant de la caricature depuis… la Réforme, mais aussi contre les Espagnols au XVIIe siècle, voire pendant la Révolution française. L’univers du « bas corporel », très présent chez Rabelais ou dans les comédies du XVIIe siècle renvoie à un tabou très puissant lié à la physiologie humaine et au dégoût qu’elle provoque. L’excrément représente l’état le plus vil de ce que produit le corps, ce que l’on cache, ce dont on se débarrasse, ce qui diffuse les microbes et donc la maladie et la mort, ce qui évoque le corps brut non « humanisé » par les parfums et la cosmétique, etc. Le langage s’est par ailleurs montré très friand de ces allusions scatologiques péjoratives au travers du « être une merde », « être dans la merde », « merde ! », « fait chier », etc.

Il serait intéressant de comparer ces quelques dessins à d’autres publiés les années précédentes, pour voir qui de la crise ou de l’exécration qui s’exprime contre le président de la République justifie cette omniprésence de l’excrémentaire.

Comme nous l’avons dit, Sarkozy forme également le sujet principal en « une » de Charlie Hebdo, sous le pinceau de Luz. Le journal donne là un dessin « décalé », nourri de comique visuel. La végétalisation du chef de l’Etat en une immense banane, fruit largement cultivé en Guadeloupe et qui fonctionne ici comme un travestissement de carnaval visant le camouflage, confère au personnage une apparence assez peu favorable et drolatique. Les sourcils en pointe, le nez en forme de larme étirée, les yeux tombants évoquent la dépression et l’échec. Luz vise de toute évidence à dénoncer l’opportunisme de Sarkozy qui, pour ne pas avoir à satisfaire les revendications de la grève générale, répond sur le terrain de l’indépendantisme, expliquant qu’il faudra rediscuter les rapports entre les Dom et la métropole, qu’il faut remettre à plat en gros plusieurs décennies de néocolonialisme qu’après une longue carrière politique, il découvrirait enfin. Se prenant pour de Gaulle (comparaison déjà présente en « une » de Charlie, mais alors affublé d’un uniforme trop grand pour lui), Sarkozy s’écrie « Vive le Québec libre » plutôt que « Vive la Guadeloupe libre », en espérant devenir l’idole des ultramarins comme son prédécesseurs l’aura été pour une partie des québécois. Charlie, contrairement à Siné Hebdo la semaine dernière, ne choisit pas de se solidariser avec la grève générale qui agite la Guadeloupe, ne cherche pas non plus à dénoncer l’attitude du gouvernement ou du patronat dans cette crise, hormis cette tentative de Sarkozy relayée par ses ministres d’utiliser un écran de fumée pour masquer la grève. Les deux personnages en arrière plan présentent des têtes plutôt patibulaires et ne semblent pas du tout concernés, ni par la grève, ni par le pitre qui s’agite au premier plan. Ces deux noirs « métis » fonctionnent comme le palmier en arrière plan, c'est-à-dire comme éléments de décor et permettent de situer géographiquement la scène. Pour l’occasion, la transformation Sarkozy en banane évoque évidemment une insulte gentillette courante, « espèce de banane », dont on gratifie quelqu’un dont on veut souligner la bêtise.

La végétalisation comme procédé de la caricature acquiert ses lettres de noblesse dans les années 1830, après que Philipon, le fondateur de La Caricature et du Charivari ait eu l’idée de végétaliser Louis-Philippe en poire en  quatre étapes successives pour démontrer que si la justice condamnait une caricature d’un personnage ressemblant à Louis-Philippe, elle devrait également condamner le dessin d’une poire même légèrement anthropomorphisée (grâce à quelques traits) en… Louis-Philippe, puisque les deux se ressembleraient fortement. La poire devient alors l’attribut principal du monarque chez les dessinateurs, soit de manière allusive comme élément de décors (motif de papier peint par exemple), soit comme élément de la physiologie de Louis-Philippe, pour caractériser sa tête ou même son corps. Par la suite, différents dessinateurs ont expérimenté le procédé comme Amédée Varin dans un ouvrage intitulé Empire des légumes. Mémoires de Cucurbitus Ier en 1861 ou un peu plus tard Alfred Le Petit avec deux séries devenues célèbres : « Fleurs, fruits et légumes du jour » en 1870-1871 et les « Contemporains dans leur assiette ».

La poire, tout comme la banane, vise à dévaloriser le personnage auquel le végétal est associé et le dessinateur choisit en général tel fruit ou tel légume pour ses caractéristiques symboliques, visant à mettre en exergue un élément de la personnalité ciblée. Le procédé qui consiste à végétaliser un personnage demeure néanmoins marginal, par rapport à celui de l’animalisation, qui renvoie à un imaginaire bien plus riche de fantasmes dans la tradition occidentale, mettant en scène l’animal qui vit en chacun de nous...

 

Guillaume Doizy, le 27 février 2009

 

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