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Dessin de Charb, Charlie Hebdo  du 18 mars 2009

Dessin de Siné et Delépine, Siné Hebdo du 18 mars 2009

 

Les ignobles déclarations du pape à propos des préservatifs auront été prononcées trop tardivement pour faire la « une » de nos hebdos satiriques préférés. Nul doute que l’un et ou l’autre aurai(en)t relevé le gant et « mouché » ce triste religieux qui, par ses déclarations, met en péril la vie de milliers d’hommes.

L’actualité de cette fin de semaine se concentre autour de la journée nationale d’action appelée par les syndicats et les partis de gauche contre les licenciements, les suppressions de postes et les fermetures d’usine et pour préserver, voire améliorer le pouvoir d’achat en berne ces dernières années.

Charlie et Siné consacrent bien évidemment leur dessin de « une » à cet événement social que les médias annoncent comme a priori particulièrement réussi, tandis que le gouvernement, avant même que le pavé ne soit battu, explique que tout cela ne changera rien à rien, que le malaise a déjà été pris en compte.

Charlie Hebdo publie une charge contre Sarkozy, tandis que son confrère met en scène une manifestation et lui donne un caractère radical, renvoyant aux événements récents de nos Dom. Deux dessins très différents qui traduisent, on s’en doute, tous les deux, une certaine sympathie pour le mouvement.

Le dessin de Charb fonctionne autour d’un jeu de mot très signifiant. Tandis que les salariés vont descendre « dans » la rue, Sarkozy, contre qui le journal focalise ses attaques depuis son élection, rectifie : les salariés ne seront pas « dans » la rue, mais « à la rue », car ils perdent leur emploi massivement. Le chef de l’Etat se fait tout à fait docte, tandis que Darcos, en arrière plan, mains jointes, acquiesce à la vue de cette correction grammaticale lourde de sens. Charb s’intéresse bien évidemment à ce qui angoisse les salariés en cette période de crise, à savoir perdre leur salaire et finalement le moyen de se loger et de vivre dignement. Du point de vue graphique, le dessin se veut relativement simple. Le dessinateur transforme peu sa cible : il accentue le caractère disgracieux et bête de son visage, formé d’éléments angulaires, d’yeux obliques et donc évoquant la dépression, d’une bouche semble-t-il édentée, de joues flasques et tombantes, ainsi que d’oreilles décollées, éléments dépréciatifs par excellence. La main levée, index tendu vers le ciel, fonctionne comme un jeu de mime et permet au lecteur de comprendre Sarkozy comme formulant une déclaration péremptoire et professorale. Il « corrige » le titre du journal en formulant une précision cynique. La présence de Darcos, qu’aucune actualité ne semble justifier, peut être appréciée comme un contrepoint qui permet, en plus de goûter au jeu de mot, de rire du servile (mains jointes) et bête ministre de l’Education, admiratif pour l’occasion de la capacité de son patron à corriger les fautes avec brio.

En dehors de l’humour verbal, la caricature de Charb instrumentalise le jeu des expressions des visages et, comme on le voit et de manière assez subtile, le jeu des postures. Si Charb ne dénude pas Sarkozy, comme certains autres dessinateurs avant lui, il n’en procède pas moins à une désacralisation réelle de sa personne en choisissant de l’enlaidir de la sorte et en le faisant passer pour un cynique.

Siné de son côté choisit, une fois de plus, de présenter le mouvement des Antilles comme un exemple à suivre, espérant sans aucun doute que la journée de grève et de manifestations du 19 mars ne restera pas isolée, mais deviendra le prélude d’un mouvement plus radical contre la « profitation », pour reprendre une partie de la bannière (LKP) derrière laquelle partis, syndicats et associations se sont regroupés en Guadeloupe pour imposer un certain nombre de revendications à l’Etat et au patronat.

Le lecteur se souvient sans doute d’un des premiers numéros de SH (n°13 du 3/12/2008) qui exprimait déjà un désir de mouvement social, par le truchement d’une manifestation composée de quelques personnages, mais arborant des pancartes aux slogans frivoles. Siné, une fois de plus, présente des individus souriants et stéréotypés par leur couleur de peau, ainsi que, pour l’un d’entre eux, par un détail vestimentaire, le keffieh. La manifestation semble avant tout synonyme de réjouissance.

On peut se demander si Siné traduit bien la situation. Qu’il s’agisse de la Guadeloupe ou de la Martinique où la grève a été longue et le bras de fer avec le patronat et l’Etat difficile ou qu’il s’agisse, en métropole, des scènes assez violentes dans lesquelles s’exprime la rage de travailleurs mis à la porte contre leurs dirigeants, la joie ne semble pas de mise (même si les fins de conflit dans les Dom ont été fêtés bruyamment). La crise rend évidemment morose ceux qui en sont les premières victimes, voyant au contraire les banques et les grandes entreprises aligner les profits...

Mais pour Siné, lutter, vivre et rire ne font qu’un, comme on peut le percevoir déjà sur un dessin de 1968. Les manifestants y arborent déjà des sourires béats.

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Quant aux prédécesseurs lointains de Siné comme les révolutionnaires Delannoy ou Grandjouan, ils préféraient le tragique aux réjouissances, montrant la souffrance et l’exploitation, tout autant que la révolte rageuse…

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Les manifestants de Siné semblent tout droit sortis d’une boite de nuit ou d’un concert de rap, joyeux, insouciants et très déshabillés. Au mieux représenteraient-ils une foule en liesse après une belle victoire contre les patrons et le gouvernement à leur service. En tout état de cause, Siné n’a pas choisi de traduire le radicalisme de certains conflits récent, qui permettent aux « politologues » et autres journalistes avisés de gloser sur un possible retour de la violence dans les conflits sociaux et de la résurgence d’une tradition qui remonterait à… la révolution française de 1789 (entendu sur France Info) ! Pourtant, certains dessins de Siné Hebdo, depuis plusieurs semaines, aspirent à ce radicalisme.

Charb attaque par la caricature un adversaire politique par divers procédés dépréciatifs, tout en reflétant une des angoisses sociales de l’époque, mais sans mettre en scène les responsables de la crise, tandis que Siné propose une image idéalisée (sensée susciter l'empathie) du mouvement social en tentant de faire le lien entre les Dom et la Métropole au risque de se trouver en décalage avec l’état d’esprit des manifestants.


Nos deux hebdos épousent une fois de plus des rhétoriques bien différentes...

 

GD, le 18 mars 2009

 

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