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Dessin de Catherine, Charlie Hebdo du 15 avril 2009

Dessin de Siné et Delépine, Siné Hebdo du 15 avril 2009

 

Comme à leur habitude, les dessinateurs commentent l’actualité, l’actualité d’ici, avec parfois des images d’ailleurs. C’est le principe de la condensation qui une fois de plus produit le comique, avec, chez Siné Hebdo, une pincée de propagande en faveur de la « question sociale », comme on disait à la Belle Epoque et chez son confrère, un choix marqué pour le commentaire politique.

Le « fossé » idéologique continue de se creuser entre les deux hebdomadaires dont nous nous sommes donnés la tâche, depuis plusieurs mois, de décrypter la « une ». Deux dessins auxquels se rattachent deux rédactions, deux groupes de dessinateurs, deux lectorats qui ne se recoupent pas toujours.

Les deux hebdos s’inscrivent dans deux grandes tendances de la presse satirique : la presse de commentaire d’une part, qui peut se montrer certes parfois radicale et d’autre part la presse militante, qui choisit le terrain de la propagande et vise à pousser ses lecteurs à l’action.

Charlie Hebdo relaie, par un dessin de Catherine, une impression générale, celle qui consiste à se considérer « pris en otage » par le « pirate » Sarkozy. Référant aux prises d’otages de ces dernières semaines au large de la Somalie, Catherine commente la situation française par un jeu d’inversement : tandis que le chef de l’Etat dénonce les pirates depuis des mois et menace de leur mener la vie dure, Catherine présente la population française prise en otage justement, par Sarkozy lui-même. La population démoralisée n’a plus qu’un objectif, attendre 2012 et un très éventuel changement à la tête de l’Etat. La dessinatrice recourt à deux stéréotypes : celui du radeau, et celui de la tête de mort sur un drapeau noir qui fonctionne par un jeu de substitution. Le drapeau domine la composition légèrement décentrée, mais très équilibrée. Un lecteur étranger aurait sans doute quelque difficulté à reconnaître le visage du président de la République et pourrait s’interroger sur ce « 3 ans à tenir » formulé par des citoyens « blancs » très pâles à la mine défaite. Mais la caricature attend de son public qu’il maîtrise le contexte, et donc qu’il soit en capacité de comprendre les signes les plus allusifs.

La condensation porte en elle ses limites : n’y a-t-il pas un paradoxe à fixer un tel drapeau noir sur le radeau des « otages ». L’emblème trouverait plutôt sa place à la proue ou à la poupe de quelque vaisseau pirate… Autre paradoxe, la hampe de ce fameux drapeau dont on ne comprend pas bien comment elle résisterait à la moindre rafale de vent. Troisième hiatus visuel, la présence d’un fort vent venant de la gauche qui permettrait au fanal de se déployer, tandis que les chevelures des otages ou la mer étale autour d’eux semblent plutôt révéler une absence totale de vent, autrement désignée sous le terme de « pétole » par les marins.

Le dessin de presse s’accommode de ces contradictions et navigue sans difficulté entre le symbolique et le réel, entre le possible et le probable, s’appuyant là encore sur les capacités du lecteur à créer des liens entre des éléments parfois disparates. Regarder une image relève de l’acte de foi, comme le suggérait Magritte avec son célèbre tableau intitulé « Ceci n’est pas une pipe ». La peinture religieuse n’a jamais eu de difficulté à faire croire que Dieu résidait dans un nuage ou que Jésus escaladait le ciel sans moyens techniques visibles…

En tout état de cause, Charlie choisit de montrer son empathie pour une population qui souffre de privations et à qui tout espoir est dénié. Le responsable de cette triste situation apparaît comme clairement désigné et pour une fois, point de « bling-bling », de talonnettes et autres moqueries sur la taille du président. En ces temps où Val est clairement accusé de « sarkozysme » par Siné, tandis que les rumeurs les plus folles circulent sur sa nomination à la tête de France Inter, il n’est pas mauvais de réaffirmer son antisarkozysme en image. Mais remarquons le caractère bonhomme du visage présidentiel. Comme pirate, on aura vu pire…

Le décor de l’image nous semble traité de manière particulièrement originale. A la place du traditionnel aplat de couleur vive, le décor marin est traité dans un jeu de tâches tout en nuances, dans des tons gris-bleus en dégradé. Catherine (ou le maquettiste ?) privilégie là un choix nettement « pictural », qui contraste fortement avec le traitement très simple du drapeau.

En « une » de Siné Hebdo le logiciel de traitement d’image produit ses pires effets : l’aplat jaune se fond dans l’aplat noir censé représenter le sol en une zone de dégradé horizontale, manière particulièrement « froide » et frustre de construire l’espace. Ce mode de mise en couleur courant chez Siné Hebdo contredit la graphie irrégulière et généreuse du trait si particulier de Siné. Mais rappelons que déjà à la fin du XIXe siècle, la colorisation des dessins de presse échappait largement aux dessinateurs. Certes on retrouve bien des originaux colorés, mais la majorité des dessins était conçue en noir, et la mise en couleur laissée à la discrétion du directeur du journal et réalisée de manière tout à fait artisanale par des « petites mains », en général au pochoir. Voilà qui explique pourquoi d’un exemplaire à l’autre d’un même numéro de journal de telles disparités existent à l’époque en matière de couleur. Il n’était pas rare d’ailleurs de trouver en circulation des exemplaires en noir, d’autres en couleur (avec toutes les nuances qu’on imagine, même en cas de mise en couleur mécanique), mais également des tirages supplémentaires sur papier luxe ou papier teintés, voire des tirages couleur « luxueux », comme pour l’Eclipse notamment avec une couleur supplémentaire par rapport à la version bon marché et bien sûr des couleurs plus soutenues…

Au risque de passer pour un vieux con nostalgique, affirmons notre ennui face à la dictature des effets « Photoshop ». Certes, les conditions de travail des imprimeurs ont évolué, et les « petites mains » n’effectuent plus cette tâche ingrate qui consiste à colorer systématiquement la même partie d’un dessin avec la même couleur. Mais tout de même, si les logiciels de traitement d’image ont démultiplié les capacités de création, ils ont par ailleurs réduit considérablement l’intervention humaine dans l’image et induit parfois des effets graphiques très décevants !

Comme de juste, Siné et Delépine réagissent aux quelques séquestrations de cadres et pdg qui ont marqué l’actualité sociale en suggérant au lecteur de taper « là où ça fait mal », c'est-à-dire au portefeuille. Dans le débat qui agite la classe politique, et après les rodomontades de Sarzozy qui veut bien traiter les patrons de « voyous » tant qu’on n’atteint ni à leur intégrité physique, ni à celle de la sacro sainte propriété privée, Siné Hebdo affirme son soutien pour de telles actions illégales, que les journalistes et autres spécialistes analysent comme une radicalisation due à la crise.

Deux sujets se partagent la « une » du jour : le cadre enchaîné et rendu mutique grâce à un morceau d’adhésif gris, et le coffre fort dans lequel l’homme a été installé. Comme souvent dans la caricature, le dessinateur accable sa cible. Aucun des cadres séquestrés n’a été ni enchaîné ni bâillonné, mais là encore, le symbolique le dispute au réel, et il s’agit de montrer, de manière frappante le résultat de l’action des salariés en colère : des hauts cadres privés de parole et de mouvement pendant plusieurs heures, véritable crime de lèse capitalisme…

Quant au coffre fort, il symbolise évidemment le « pognon » qui permettrait de payer les salaires, voire de faire tourner les usines en se passant des actionnaires et des cadres dirigeants. Les menaces proférées à l’encontre de ce qui représente l’objet même de la puissance capitaliste inscrivent l’image et le journal dans une tradition révolutionnaire passée de mode. Il s’agit non moins de « faire payer les riches », voire de détruire le capitalisme, objectifs du parti socialiste français avant 1914 et du parti communiste ensuite, avant que le stalinisme ne prenne le dessus, ou encore de l’extrême gauche actuelle.

Il est amusant de constater qu’à l’ère de l’économie numérique, des spéculations financières totalement déréalisées via des bourses mondiales et des banques connectées en permanence, le symbole même de l’argent demeure le traditionnel coffre-fort. Le dessin de presse entretient un fort conservatisme visuel et tarde de se mettre à la page. Le parallélépipède gris aux parois épaisses qui représente un contenant bien commode (et qui symbolise un contenu non montré, procédé courant de la rhétorique) n’a pas encore trouvé son équivalent « numérique », la grande majorité des échanges financiers depuis longtemps consistant en jeux d’écritures… informatiques !

En tous cas, depuis la fin du XIXe siècle, le coffre-fort traditionnel ou les sacs remplis de pièces, voire les piles de billets de banque tiennent une place de choix dans le dessin de presse radical. Tout comme les bidons en plastique et autres contenant en ferraille ne se sont pas substitué aux traditionnelles pièces de bois des radeaux de nos imaginaires, la carte bancaire n’a pas encore remplacé les signes évidents qui permettent de fustiger la richesse et le capitalisme depuis le XIXe siècle.

De ce point de vue, nos deux hebdos, si différents par ailleurs, puisent aux mêmes sources de la rhétorique caricaturale. Mais ils ne choisissent pas tout à fait les mêmes mots. Signalons les très nombreux dessins dans Charlie qui s’intéressent aux séquestrations. Mais toujours sur un mode humoristique, sans que la solidarité des dessinateurs envers les salariés soit vraiment manifeste.

On a bien là deux traditions du dessin de presse politique, plus ou moins militant, plus ou moins engagé, et plus ou moins porté au rire, plus ou moins propres à susciter l’indignation, voire à pousser à l’action.

 

Guillaume Doizy, le 17 avril 2009

 

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