image hébergée par photomaniak.com  image hébergée par photomaniak.com

 

Dessin de Cabu, Charlie Hebdo du 29 avril 2009

Dessin de Siné et Jiho, Siné Hebdo du 29 avril 2009

 

En 1898, en pleine seconde phase de l’Affaire Dreyfus, Forain et Caran d’Ache fondent le Pssst !!!... pour attaquer les dreyfusards, tandis qu’Ibels et Couturier répondent à ces piques avec le Sifflet, favorable à Dreyfus. Chacun cherche à répondre aux dessins de l’autre et le fossé entre les deux organes demeure infranchissable.

Chalie et Siné Hebdo, au-delà de ce que l’on a d’abord pu analyser comme une querelle de personne, reflète en quelque sorte la bipolarisation de la gauche française, et un fossé qui ne cesse de grandir entre la gauche traditionnelle et la « gauche de la gauche ». Certes, contrairement au Pssst!... et au Sifflet, il ne s’agit pas de défendre deux pôles diamétralement opposés. Pour autant, dans l’histoire de la presse satirique française, les duels entre deux rédactions satiriques demeurent exceptionnels et le rapprochement nous semble pertinent. La guéguerre des revues prend d’ailleurs une dimension nouvelle avec le « vol » de la pétition « chipée » par Charlie à Siné, suite à un e-mail mal adressé. Dans la bagarre entre les deux journaux, tout devient bon pour nuire à son adversaire.

Nous nous garderons bien de prendre parti dans cette querelle. Pour ceux qui trouveraient Charlie « gonflé » d’une telle indélicatesse, n’oublions pas que Siné et sa femme avaient juré que leur hebdo n’attaquerait jamais ni Val ni Charlie et ses journalistes dans ses pages. Le lecteur régulier des deux satiriques a pu constater que très vite Siné et ses amis n’ont pas caché leur haine dans les colonnes de leur journal, par la plume ou par le crayon, pour se terminer par un « Val tragique » guère fraternel.

Le « licenciement » puis les procès auront creusé un peu plus un fossé déjà bien grand entre Siné et Val, mais paradoxalement la crise a semble-t-il ressoudé la rédaction de Charlie dont certains membres, jusque récemment très critiques à l’égard de Val, préfèrent taire leur acrimonie pour défendre leur journal…

Jusqu’où la haine portera-t-elle le duel ? Un des deux protagonistes doit-il mourir ? Le « match » qui oppose les deux journaux ne risque-t-il pas de lasser le lecteur ?

Une fois de plus cette semaine nos deux hebdos confirment leur style fondamentalement opposé en matière de « une ». Un dessin politique d’actualité pour Charlie, une charge qui s’intéresse à la question sociale avec Siné.

Cabu offre aux lecteurs de Charlie une caricature toute traditionnelle qui vise un ministre d’ouverture du gouvernement Fillon, l’ex socialiste Besson qui a hérité du ministère de l’identité nationale, autrement dit du ministère de la chasse aux immigrés clandestins. Cabu choisit de présenter un homme précieux, légèrement efféminé, prenant le lecteur de haut, aux traits assez peu exagérés. La couleur, dans un tel dessin, joue un rôle de premier plan puisque la coloration verdâtre du personnage (dans la version imprimée, pas sur celle mise en ligne par le site de Charlie Hebdo) accentue son caractère maladif, antipathique, quasi animal. Le vert pour un visage humain caractérise le plus souvent la peur, mais il permet surtout ici de souligner l’anormalité du personnage, sa rouerie, sa « trahison » et ses mensonges et finalement peut-être, son sentiment de culpabilité. Besson regarde en effet le lecteur de Charlie et semble pour le moins mal à l’aise…

Cabu ne fait pas référence à la fameuse rafle très médiatique dans la « jungle » de Calais censée être liquidée. Il choisit, par le titre et la légende, de mettre son dessin en relation avec le projet de Besson d’accorder le pouvoir aux préfets de donner la nationalité aux clandestins qui dénonceraient leurs passeurs, le « bon » clandestin délateur devenant alors, comme par enchantement un immigré admissible et naturalisable. Il est à parier que ce genre de « pouvoir » accordé au préfet serve également à renforcer la chasse menée contre tous ceux qui « aident » les clandestins, militants dévoués, politiques ou humanitaires, dans ce qu’il est convenu d’appeler le « délit de solidarité », délit que Besson jure ne pas poursuivre...

Cabu semble retenir son crayon. Certes, le qualificatif de « bon français » renvoi à Vichy, mais de manière très indirecte. Cabu ne cherche pas non plus à représenter le ministre comme le valet d’un Sarkozy qui, pour charmer les électeurs de Le Pen marche allègrement sur ses platebandes.

Comme pour le dessin de Siné la semaine dernière, le titre et la légende forme le ressort principal de l’image, la caricature jouant presque comme une illustration de second plan. Cabu met peut-être en scène les états d’âmes de Besson, qui, venant de la gauche socialiste, ne doit pas pouvoir avaler si facilement de telles couleuvres. Mais le ministre semble plutôt à l’aise dans son pitoyable rôle…

Jean-François Copé, lors de l’émission d’Arte « L’Avis des autres » du 28 avril, en réponse à un « désobéissant » évoquant les élites délitées du XVIIIe siècle qui, par leur arrogance, ont provoqué la révolution de 1789, a accusé son contradicteur, avec beaucoup d’originalité il faut le dire, de vouloir « couper des têtes ». L’anticommunisme a longtemps présenté le bolchevick, voire le révolutionnaire en général, un couteau entre les dents. Pour les conservateurs et beaucoup d’historiens ces derniers temps, la Révolution française est entachée de violence et de sang, au travers de sa guillotine, ce qui en disqualifie considérablement la portée. Comme on le sait, l’histoire a démontré le plus grand pacifisme des hommes de droite et de la contre révolution, les mains nullement salies par le sang de leurs victimes…

Quand on est acculé parce qu’on défend le capitalisme, alors que ce système montre tant de morgue à l’égard des « petits », on répond par l’attaque. Copé avait sans doute pris connaissance de la couverture de Siné Hebdo à paraître le lendemain dans les kiosques ou flairait déjà les provocations des excités gauchistes du journal. « Délocalisons les patrons », proclament Siné et Jiho, inversant la proposition tant mise en œuvre par les patrons eux-mêmes depuis quelques années, en vue de trouver de la main d’œuvre moins chère pour maximiser leurs profits. Mais pour l’occasion, délocalisation a pour synonyme décollation ou décapitation. Comme on arrache une usine et des machines à des salariés que l’on « tue » symboliquement, la délocalisation radicale du patron n’a d’autre signification que sa mise à mort patron. Il s’agit de « décoller » la tête dirigeante de l’entreprise elle-même et de l’envoyer au diable. La suite logique de la séquestration, c’est l’expulsion du patronat des usines, ce qu’avait mis en œuvre, pendant un mois, le mouvement gréviste en 1936.

Nous avions noté l’apparition, dans Siné Hebdo, de la bombe comme symbole de l’explosion sociale mais également d’une nouvelle radicalité. Siné et Jiho jouent ici sur du velours, et reprennent les symboles effrayants mis en avant par tous ceux qui, pour souiller le mouvement social, en montrent d’hypothétiques excès.

Siné Hebdo choisit bien sûr la provocation. Il ne s’agit pas seulement de montrer, par la mort de l’adversaire, tout le mal qu’on pense de lui, mais également de se montrer arrogant à son égard. Après avoir traité Sarkozy de « pauvre con », Siné Hebdo dit clairement, sous couvert de satire, sa volonté d’aller loin dans le bouleversement social et pointe les responsabilités. Les giclures de sang et les mouvements de pieds du « décollé », caractérisé socialement par son cigare, vont dans ce sens.

image hébergée par photomaniak.com

A la fin du XIXe siècle, la mise à mort graphique de l’adversaire, très courante, se montrait plus réservée, moins réaliste et plus symbolique. Pilotell, par exemple, dans La Caricature politique  du 11/2/1871, soit un mois avant l’insurrection communaliste, représentait une belle veuve, sans trace de sang encore, « pour les J… F… de membres de la trahison nationale ». Le message ne jouait pas de dissimulation et serait mis en application contre quelques otages dans les semaines qui suivront. Noter qu’en face, les dessinateurs Versaillais n’ont pas systématisé la mise à mort graphique des insurgés, ce qui n’a pas empêché les troupes de Thiers d’exécuter plus de 20 000 communards. Les plus radicaux graphiquement ne sont pas toujours les plus prompts à faire couler le sang !

La guillotine a souvent été utilisée dans le dessin de presse. Soit pour dénoncer la peine de mort, soit pour montrer la puissance d’une mesure qui décapitait sa cible, ou encore pour souligner le caractère ignoble de tel ou tel régime... 

Notons un paradoxe : la « délocalisation » version Siné et Jiho équivaut à une mise à mort des patrons. Or, c’est aujourd’hui l’extrême droite qui réclame le retour de la peine de mort dans le cas des crimes sexuels et pédophiles notamment…

Il est des symboles graphiques ambiguës et chargés d’histoire qu’on n’utilise pas sans risque. La bombe renvoyait aux anarchistes type Bonnot, la guillotine à la Terreur. Mais depuis, ces symboles ont « changé de bord », la bombe évoquant plutôt les attentats aveugles des islamistes, tandis que la guillotine rappelle la peine de mort abolie par Mitterrand et peine de plus en plus critiquée dans les pays qui ne l’ont pas encore rangée au musée des horreurs.

La polysémie d’un symbole brouille souvent les cartes.

 

GD, le 30 avril 2009 

 

Haut de page

 

Autres « matchs »

 

Accueil