Match Charlie / Siné Hebdo du 5 août 2009

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Dessin de Cabu, Charlie Hebdo du 5 août 2009

Dessin de Siné et Large, Siné Hebdo du 5 août 2009

 

Cette semaine, les deux « unes » de nos hebdos satiriques préférés nous interrogent, presque plus que de coutume, sur la question du choix qui préside à leur sélection, à la manière dont ces dessin satiriques ont été conçus. Contrairement aux habitudes, Charlie Hebdo ne publie pas en « une » un dessin lié à l’actualité « brûlante », tandis que Siné se montre à la pointe des news, avec un dessin une fois de plus co-signé, chose rare dans la production de l’image fixe, généralement produite par un seul auteur, auquel on reconnaît alors un certain nombre de droits spécifiques, réglementés par le code de la propriété intellectuelle.

La période des vacances d’été n’est pas propice au dessin d’actualité. Non seulement la politique rentre en sommeil (quoi que, le scandale de la rémunération des traders qui éclate en plein mois d’août vaut bien un dessin de presse), mais le lectorat se fait sans doute plus volatile. Charlie Hebdo choisit de traiter ce que le jargon journalistique distingue comme un « marronnier », à savoir un sujet qui revient chaque année au devant de la scène pour des raisons en général saisonnières, comme ici le tourisme sexuel. Tous les ans, de par les transhumances estivales vers des pays lointains dans lesquels la jeune chair se fait bon marché, la prostitution en direction des touristes se meut en véritable et cyclique fléau. Le baccalauréat, les abandons d’animaux au début des vacances, les sports d’hiver, les sdf à l’apparition des grands froids, forment tout autant de « marronniers » pour lesquels les journalistes en manque d’inspirations ne manquent pas de… vieilles recettes.

Ainsi donc, avec ce dessin de Cabu, Charlie ne répond pas à un scandale particulier, à une actualité vive qui aurait mobilisé les opinions. A quelques jours près, les dessinateurs se seraient sans doute intéressés à cette question des rémunérations des traders. Mais en début de semaine, à défaut d’os à ronger, le dessinateur s’est rabattu sur un marronnier de taille plus conséquente.

Il est toujours très difficile de savoir pourquoi tel ou tel dessin aura été choisi plutôt que tel autre. Dans le cas présent, la mise en scène d’un personnage au corps flaccide mais galopant vers un enfant soldat répond au moins à la problématique estivale. Rappelons que Charlie Hebdo publie, avec ce dessin de Cabu, sa 4e « une » de l’été faisant écho à la période des congés. Le dessin fonctionne sur un jeu d’opposition fort entre le touriste gras, blanc et lubrique, bras écartés prêt à saisir sa proie, et l’enfant, maigre, noir et apeuré, tentant de fuir dans son uniforme militaire trop grand.

Le jeu d’opposition entre les couples grand/petit, gros/maigre, voir blanc/noir fonctionne depuis longtemps pour évoquer une inégalité puissante, un rapport de proie à victime, comme on le retrouve notamment par exemple dans la caricature réactionnaire entre le socialiste (le « socio ») ventripotent et son électeur ouvrier décharné, ou dans le dessin d’extrême gauche quand sont confrontés l’ouvrier exploité et le bourgeois exploiteur. Ici, la différence de taille et de corpulence permet de rendre de manière plus éclatante encore la différence d’âge entre les deux individus, et bien sûr la vulnérabilité du jeune noir.

Bien évidement, Cabu choisit le mode comique, en substituant à la victime traditionnelle des touristes sexuels un enfant… soldat, c'est-à-dire l’antithèse (nous présumons) de la marchandise sexuelle idéale, un être armé plutôt que désarmé, fort et prédateur plutôt que victime.

Cabu met en scène son « beauf » traditionnel en tenue estivale (boucle d’oreille, lunettes de soleil, tee shirt et bermuda à fleurs), dont la perversité se traduit notamment au niveau du visage par un air porcin, une langue sortie et baveuse, élément qui traduit une gourmandise perverse et excessive.

Pourquoi un tel dessin ? Pour quelle signification ? L’humour s’adjuge le droit et le devoir de rire parfois de tristes réalités. L’objectif peut être pédagogique, militant et dénonciateur, ou tout simplement ludique. Ici, Cabu prend avant tout le parti du rire, mais aussi celui de la dénonciation. Saluons cette « une » assez peu drôle, mais qui, en pleine torpeur estivale, choisit de rappeler un scandale trop souvent occulté et que les autorités combattent finalement assez peu. Le dessinateur aurait très bien pu transposer ce problème du tourisme sexuel à un autre niveau, en intégrant par exemple la question du vieillissement démographique. On pourrait imaginer que soient mis en scène, sous le même titre, un centenaire sénile « blanc » et béquillant courant après un jeune retraité pourquoi pas asiatique (ou un plombier polonais ?) encore fringant. Sauf que, le dessin, peut-être drôle, n’aurait pas eu la portée pédagogique du Cabu de cette semaine, car la transposition des différents niveaux de réalités aurait induit une distance trop grande entre le sujet de départ et sa mise en scène métaphorique.

Reste à savoir si un dessin qui n’établit pas de lien avec l’actualité forte du moment peut trouver un écho chez le lecteur. Il y a là toute l’ambivalence du dessin politique d’actualité, souvent anecdotique quand il « colle » à l’événementiel, à l’événement qui polarise l’opinion, ou alors plus universel mais moins ancré dans les news.

Le dessin de stricte actualité risque, quelques mois plus tard, de devenir difficilement compréhensible, tandis qu’une œuvre de portée plus générale restera intelligible plus longtemps.

Le problème se pose avec le dessin de Siné et Large. Certes, les borborygmes des égouts de Marseille*, suite à de fortes pluies d’été, intéressent les dessinateurs, qui trouvent là, dans une image assez simple, l’occasion d’un bon dessin scatologique à l’encontre du président de la République. Mais qui dans quelques mois se souviendra de ces débordements de cloaques ayant rendu impropre la baignade sur quelques plages littorales ? Qui établira encore dans quelques années le lien entre la montre dorée et Nicolas Sarkozy, dont l’Histoire de retiendra certainement pas la tendance au « bling-bling » ?

Comme souvent, Siné, cette fois associé à Large, construit son œuvre autour d’un objet, le sujet principal du dessin n’étant qu’en partie visible (c’est le principe même de la métonymie). Faisant écho aux vacances méditerranéennes de Sarkozy, les dessinateurs choisissent d’inverser les choses. Les problèmes de tout-à-l’égout de la ville de Marseille servent de métaphore positive de l’exécration antisarkozyste. L’homme, dont le lecteur ne perçoit qu’une main agrémentée d’une Rollex, disparaît dans la cuve d’un WC dont la main d’un personnage hors champ (le justicier ?) tire la chasse.

Sur un arrière plan composé d’un aplat bleu ciel, la cuvette et son réservoir « trônent » sur une fine bande horizontale formant le sol, très bas dans l’image. L’objet, travaillé en grisaille, à l’aquarelle probablement, rappellera à certains un fameux Duchamp dont il n’est pourtant pas fait ici allusion.

Comme l’a fait remarquer Jeddo, animateur du site « Charlie enchaîné » (http://charlieenchaine.free.fr/ ), la « une » de Siné Hebdo a en fait été conçue par le seul Large et le croquis original publié très tôt sur son blog (http://large.canalblog.com/archives/2009/08/04/14642499.html ). Siné a bien sûr opéré quelques modifications, notamment au niveau de la montre, dont le lecteur peut s’émerveiller des détails (tout en déchiffrant le cadran).

Très rapidement, Siné Hebdo a publié en « une » des dessins cosignés, avec (presque) toujours le dessinateur Siné aux commandes, et un, voire deux acolytes associés. Il semble bien que l’octogénaire, fondateur de Siné Massacre et de l’Enragé, ne jouisse plus d’une même créativité que par le passé. Celui qui aura réussi à lancer un journal concurrent de Charlie Hebdo peine à trouver des idées originales chaque semaine pour illustrer sa « une ». Et pourtant, le journal a choisi de faire de la signature de Siné, sa marque de fabrique, donnant par la même à ses lecteurs la douce illusion d’une continuité identitaire. La plus value associée au nom même de Siné, « grand » opposant de Philippe Val, semble plus importante aux yeux de la rédaction que la moins-value liée à cette manifestation d’une certaine fatigue intellectuelle.

Dans le passé, certains dessinateurs se sont déjà plaints du stress occasionné par le fait de devoir, incessamment, trouver de nouvelles idées chaque jour ou même chaque semaine. D'autant plus qu’avant 1881 la censure refusait quasiment systématiquement un, deux, trois, quatre dessins à caractère politique ou plus, avant d’accepter une formulation totalement édulcorée, voire anodine et sans rapport avec l’idée de départ. Aujourd’hui, le pauvre dessinateur sommé de pondre des idées drôles et originales, se voit accusé, par de malins esprits de réaliser des plagiats (voir les commentaires des "matchs" des semaines précédentes). 

Le dessin de presse se conjugue quasiment toujours au singulier, au travers d’une signature, d’un auteur unique. Sauf que, comme le montre le film de Daniel Lecomte « C’est dur d’être aimé par des cons », Philippe Val, à Charlie Hebdo par exemple, avait un rôle de premier plan, non seulement dans le choix de la « une », mais également dans sa conception. A Charlie, les dessinateurs travaillent (avec des non dessinateurs) souvent dans un même espace (dans les locaux du journal), confrontant leurs idées, riant des blagues les uns des autres, dans une sorte de brain storming généralisé. De son côté, Plantu ne cache pas répondre, du moins dans le cadre de son travail au Monde, à des demandes formulées de manière très précise par tel ou tel rédacteur en chef. Les dessinateurs de presse illustrent souvent un « sujet » qu’on leur aura confié…

Un écrivain ne réinvente pas la littérature à la publication de chacun de ses romans. Le dessin de presse, combinaison d’humour et de jeux graphiques, fonctionne de la même manière, comme une vaste soupe dans laquelle chacun trempe son quignon de pain. Ainsi le dessin de Large et Siné pourrait trouvé son origine dans celui de Caran d’Ache, ou dans les quelques autres que nous publions ci-dessous et qui opèrent, finalement, sur un terrain très proche :

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Dessin de CARAN D’ACHE (1858-1909), « Coucou, le voilà ! », Psst...! n° 70, 3/6/1899.


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Dessin de LE PETIT Alfred (1841-1909), « Consolation mutuelle », Le Grelot n° 573, 2/4/1882.


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Dessin de LE PETIT Alfred (1841-1909), « Un homme à la mer... », Le Pétard, 17/11/1878.

 

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Dessin de DE FRONDAS (1846-?), « Grandeur et décadence ».

 

La question de l’originalité taraude nos époques individualistes, notamment depuis la révolution des avant-gardes artistiques à partir du début du XXe siècle. Mais quasiment tous les procédés utilisés par les caricaturistes trouvent leur naissance dans les générations qui précèdent. Le fait que plusieurs dessinateurs produisent des dessins similaires signifie plutôt qu’ils « collent » très clairement à la situation, que la logique qui les inspire est marquée du sceau de l’évidence et sera sans doute largement comprise.

Au manque d’originalité supposé des dessins de Charlie Hebdo répond la difficulté de Siné à trouver une bonne idée originale chaque semaine. Ces questions fleurent bon l’anecdote, mais ne s’intéressent pas au principal. L’équipe de Charlie aligne des dessinateurs aux commandes depuis des décennies pour certains, quelques années pour d’autres. Siné Hebdo a mis en avant des artistes moins connus du grand public. Le journal n’hésite pas à varier les signatures, d’un numéro à l’autre. Mais gare à la lassitude, si Siné Hebdo, dans dix ans, continue à mettre à l’honneur les Jiho, Lindingre, et autres Loup…

Regrettons que Siné Hebdo ne soit pas plus différent de son confrère Charlie.

Mais à chaque époque « sa » caricature. Certaines périodes ont « révolutionné » l’image satirique. On peut seulement dire que ce début de XXIe siècle ne marque pas une rupture importante pour le dessin de presse français.

Les Siné, Plantu et Cabu, qui ont marqué les décennies 60-90, ont atteint l’âge de la retraite sans être vraiment mis à la porte par de nouvelles générations qui les auraient occultés par leur talent. Un dessinateur comme Léandre, très prisé à la Belle Epoque, disparaît presque totalement des journaux après la première guerre mondiale. Les Léandre d’après 1968 n’ont pas encore vraiment trouvé leurs remplaçants…

 

*inteprétation totalement erronée, voir nos explications au "match suivant"

 

Guillaume Doizy, le 8 août 2009

 

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