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Dessin de Charb, Charlie Hebdo du 26 août 2009

Dessin de Siné, Siné Hebdo du 26 août 2009

 

Il n’est pas toujours facile de mesurer les changements qu’induisent, dans une rédaction, le départ d’un directeur et son remplacement par un autre. Avec la nomination de Philippe Val à France Inter, Charlie Hebdo a certainement perdu une partie de son âme, tant le rôle de l’ex chansonnier influait sur la personnalité politique du journal au travers de ses éditos bien sûr, mais aussi de ses déclarations médiatiques. Philippe Val intervenait également dans le choix de la « une » et finalement dans l’élaboration même de certains dessins. Quid depuis son remplacement par Charb ?

Depuis la passation de pouvoir, les amateurs traquent les évolutions et s’essaient à définir la vraie nature du « Charlie III » en train de naître. En s’adonnant au jeu des sept différences entre le Charlie vieux cru et le Charlie nouveau, on soulignera, du point de vue des « unes » et du contenu d’ailleurs, la multiplication des dessins de Charb ces derniers temps. De toute évidence, le prolifique (terme non péjoratif, ne pas confondre avec prolixe) nouveau directeur de la publication, comme l’hyperactif Sarkozy (comparaison tout à fait fortuite), semble pris de frénésie. Charlie fourmille de ses bonshommes aux tarins patatoïdaux et au regard cerné ; on nous annonce la sortie d’un livre pour la rentrée (éditions Les Echappées) ; depuis le mois de mai, Charb opère un retour en force en « une » du journal, dépassant (mais la course n’est pas terminée) à ce jour tous les autres dessinateurs sauf Cabu.

En tout état de cause, avec la naissance de Siné Hebdo fondé par un caïd du dessin de presse, Charlie pouvait souffrir d’être dirigé par un littérateur, et non un caricaturiste. Avec le départ de Val, les deux hebdos bataillent dorénavant à égalité. Pour autant, la prépondérance des dessinateurs dans la direction du journal semble ne pas modifier fondamentalement la place du dessin dans ses pages. L’exemple de Siné Hebdo parait frappant. Le fondateur de l’Enragé et de Siné Massacre, journaux dans lesquels prédomine la production graphique, n’a pas choisi cette option pour son rejeton, dont on va bientôt fêter la première année. Il a, comme on le sait, accordé une large place à ses amis littérateurs, en choisissant de préférence des plumes médiatiques et non formées à l’aune du journalisme professionnel, contrairement à Charlie. D’où une petite différence de ton. D’où une tendance au billet d’humeur chez Siné Hebdo.

Quant au partage texte/dessin, l’équilibre parait assez identique entre les deux titres.

Mais la nouvelle maquette de Charlie, annoncée pour septembre, réserve peut-être de ce point de vue quelques surprises ?

Cette semaine, Charlie et Siné publient sur des sujets bien différents. Charb revient avec quelques jours de retard sur « l’ouverture » politique de l’UMP sur sa droite, tandis que Siné propose, accompagné de Berth, un dessin plus général sur la situation politique et sociale, en rapport avec la fin des vacances.

Dans l’autre jeu qui consiste à dire qui copie l’autre, soulignons que la semaine passée Siné s’intéressait à la fameuse « ouverture », tandis que l’ancrage saisonnier des dessins marque plutôt la personnalité du « vieux » Charlie. Un partout donc, et balle au centre.

Il est amusant de constater, cette semaine, une autre inversion entre Charlie et Siné, du point de vue des habitudes graphiques que nous relevons depuis des semaines. Nous indiquions la présence quasi systématique d’éléments de décor et d’un hors champ chez les dessinateurs de Charlie, tandis que Siné « isolait » son sujet sur un fond en aplat. Une fois encore, l’un aura copié sur l’autre puisque Charb se contente du fond uni, tandis que Siné propose un dessin en gros plan, dont une partie sort du cadre. L’un et l’autre ont d’ailleurs dû se téléphoner, puisque les deux « unes » recourent à la décoloration partielle ou totale du dessin. On finira par apprendre, dans Paris-Match certainement (ou sur France Inter), que Siné et Charb sont en fait pacsés !

 

Charb, cette semaine, évoque donc la question de l’ouverture à droite opérée par l’UMP ces dernières semaines. Quand Siné montrait Nihous et Sarkozy, deux cons se saluant, le directeur de Charlie ne s’intéresse pas seulement à l’ouverture telle qu’elle se réalise, mais pose la question de la suite, ou plutôt de sa véritable nature.

Le dessinateur imagine une frise, succession de quatre personnages stéréotypaux, constitués en deux groupes. Le premier comprend un chasseur, un vendéen en sabots et sacré cœur de Jésus en boutonnière et un militant du FN, tous teintés de gris légèrement coloré. Dans la continuité, à leur gauche, mais cette fois affublé de couleurs saturées, un officier de la Waffen SS déclare, via une bulle « ne soyons pas sectaires… ». Tandis que les trois premiers personnages regardent sur la gauche, les yeux écarquillés, le dernier tourne son visage vers le lecteur. Ce jeu de regard et la mise en couleur permettent au dessinateur de focaliser sur le nazi, pierre angulaire de cette charge contre l’UMP.

Du point de vue du dessin, notons que, depuis ses origines, la caricature procède par stéréotypes plus ou moins normalisés. On pense évidemment aux ennemis en temps de guerre, définis par quelques caractéristiques physiques ou nationales. Ainsi en est-il de l’Espagnol au XVIIe siècle par exemple, doté d’une fine moustache, volontiers bedonnant et orgueilleux, grand producteur de vents perfides. La caricature met en place des types sociaux, des types moraux, des types physiques, largement inspirés de la littérature. Au XIXe siècle, les forces réactionnaires s’identifient facilement au travers de l’Orléaniste à tête piriforme, du Légitimiste à fleur de lys, du Bonapartiste moustachu, en haut de forme et muni d’un gourdin ou du Jésuite en soutane. A la Belle Epoque, le patron exploiteur bedonnant fait son apparition, mais également le socialiste enrichi et vêtu de fourrure (bien évidemment sous le pinceau des dessinateurs d’extrême droite).

A chacun selon… ses stéréotypes, en quelque sorte.

Charb recourt bien sûr à la figure du chasseur pour évoquer le parti de Nihous, CPNT, au vendéen pour évoquer De Villiers, président du conseil régional de Vendée, stéréotype qui renvoie évidemment aux chouans de la Révolution française, contre révolutionnaires emprunt de fanatisme religieux. Bien plus patibulaire, le militant du FN, que Charb représente, crâne rasé, tee shirt imprimé d’un logo du Front, vêtu d’un bombers et bien sûr, armé d’une batte de base ball. Les trois semblent pétrifiés, transformés en pierre.

Dans une lecture rapide, qui s’effectue toujours dans nos contrées de gauche à droite, le lecteur comprend un premier message de Charb : à force de s’ouvrir sur sa droite ou de reprendre les idées de Le Pen, l’UMP finira par incarner le fascisme…, voire même le nazisme.

Dans sa chronique « Charb n’aime pas les gens », le dessinateur dit toute sa haine pour la politique anti immigrés de l’UMP… mais cible surtout les ministres d’ouverture de « gauche » et leur bienveillance face à ces nouveaux amis de la majorité présidentielle.

Car ce dessin ne s’intéresse en apparence qu’à l’ouverture à droite, comprise à gros traits comme une dérive fascisante, ce que Charb n’écrit pas dans son texte, considérant ces ralliements comme logiques, eu égard à la politique que mène depuis des mois déjà l’ultra réac Sarkozy.

La frise, fonctionnant sur le principe de la répétition et de la succession, semble pourtant indiquer une progression, ou plutôt, une régression vers des idées de plus en plus radicalement droitières.

Mais Charb donne une autre piste pour comprendre ce dessin. Le Nazi, et c’est un comble, déclare en effet qu’il ne faut pas être « sectaires ». En général, on traite de sectaires ceux qui refusent de s’allier à d’autres et qui restent regroupés dans leur coin, heureux de leur homogénéité. On accuse de sectarisme ceux qui profèrent les idées les plus extrêmes, les plus radicales, ou bien sûr ceux que l’on veut dénigrer. Ici, et il y a là un trait d’humour saisissant, c’est le pire de la bande qui se récrie contre le sectarisme, comme s’il pouvait, lui, trouver les trois autres infréquentables.

Dans sa chronique, Charb rapporte – et s’en indigne – les propos du secrétaire d’Etat Bockel face aux inquiétudes des membres de son groupuscule « La Gauche moderne ». L’homme répond au journaliste qui le questionne : « J'ai envie de leur dire : acceptons cet élargissement, ne soyons pas sectaires ! ».

Ainsi, le dessin de Charb évoque tout autant l’ouverture que pratique l’UMP sur sa droite que celle mise en œuvre, quelques mois plus tôt, sur sa gauche. A l’aune de la bulle, le SS représente tout autant l’expression d’une dérive fascisante de l’UMP, via l’intégration des Nihous et De Villiers, voire le recyclage depuis des mois des idées de Le Pen, que les socialistes d’ouverture que la fréquentation de ces démagogues xénophobes ne révulse pas.

D’aucuns éprouveront, face à ce dessin, un sentiment de gène. En effet, bien que distingués par un traitement coloré différents, les quatre personnages peuvent être compris comme un tout, mis sur un pied d’égalité. Ainsi n’y aurait-il plus de différence entre un chasseur CPNT ou un militant villiériste, voire même du FN, et un nazi, qui, rappelons-le, quelques décennies plus tôt, participait directement ou non, à la mise en œuvre de la solution finale.

Les trois personnages de gauche semblent devoir leur transformation en pierre au pouvoir quasi hypnotique de Sarkozy, bien sûr absent de l’image. La présence du nazi, dans cette file d’attente des ralliés ou futurs ralliés, permet de discréditer le parti majoritaire en le rendant « fréquentable » - et c’est tout dire ! - même aux yeux d’un SS.

Historiquement, l’association des quatre personnages peut sembler anachronique. Pour autant, la position ultime du nazi dans la frise, le jeu des regards et des expressions, ainsi que la distinction colorimétrique, créent bien une césure entre les deux groupes, le nazi apparaissant justement comme distinct et donc possible écueil de l’UMP. Le nazi fonctionne comme une sorte de marionnette, de clown dont la présence paradoxale permet de prendre le contre-pied des valeurs habituelles, pour mieux donner à voir la véritable nature d’une situation.

L’ironie du dessin n’est pas exempte d’un risque d’amalgame, d’une forme de banalisation. Le nazisme représente en effet une idéologie et un régime liés à une situation sociale et politique bien précise, loin de ce que l’on connaît aujourd’hui.

Cette image n’est certainement pas facile à déchiffrer et chacun la comprendra au regard de sa sensibilité, des ses idées politiques. Certains interpréteront l’arrière plan en aplat jaune comme une évocation de la solution finale, via la couleur des étoiles de David et reprocheront à Charb son manque de nuance pour caractériser l’UMP, voire son manque de tact historique.

Mais l’humour ne cherche pas à mettre en scène la vérité… historique (que chacun pense détenir). L’humour vise à frapper les esprits, à faire rire et réagir, en pratiquant souvent l’exagération, voire l’insulte et la provocation.

 

A l’opposé du jaune clinquant de Charlie Hebdo, Siné propose, de manière exceptionnelle, un dessin totalement décoloré, désaturé, dans lequel domine la couleur grise. Il ne s’agit pas ici, comme chez Charb, de pétrification, mais de mauvaise humeur. Contrairement à Charlie, Siné n’avait jusque-là pas intégré dans ses dessins la pratique des migrations estivales, se désintéressant des plages et autres réjouissances touristiques, laissant à son confrère le bonheur des condensations saisonnières.

Pour autant, Siné n’a pas manqué d’informer ( ?) ses lecteurs, dans sa chronique hebdomadaire, des détails de ses vacances. Ce jeune patron toujours très centré sur sa personne (voir la 4e de couverture) n’a pas boudé la piscine d’un ami généreux, piscine située du côté du soleil.

En rentrant de vacances, notre homme, morose à l’idée de retourner au travail (même quand on est patron !), se désolant des mêmes têtes tristounes sur les aires d’autoroute, dans l’ennui d’un embouteillage monstre, aura sans doute, avec son ami Berth (peut-être également présent dans la voiture, qui sait ?), mis au point cette déprimante image.

Un couple dans une voiture, fait face au lecteur. Cadré en gros plan, le couple semble presque sur nos genoux et nous qui regardons l’image, dans l’habitacle. L’homme et la femme ne sourient pas, bien au contraire. La forme de leur bouche, ainsi que l’ambiance décolorée du dessin, expriment la morosité.

Siné choisit sans doute de représenter les « français » type, c'est-à-dire les « beaufs » qui rentrent de vacances : mari au volant légèrement obèse, coiffé d’un bob à réclame alcoolique, femme à ses côtés affichant, dans son décolleté, un bijoux d’obédience chrétienne. L’homme est mal rasé, la femme, permanentée et défigurée par une verrue pilleuse, leurs visages « barrés » par les jeux de reflets du pare brise, réalisés, grossièrement, au stylo correcteur.

L’image fonctionne bien sûr en relation avec le titre, constitué d’une énumération. Siné évoque en effet les grands maux qui touchent les classes populaires aujourd’hui : les licenciements, la grippe porcine et bien sûr Sarkozy. Ce titre, formé de lettres noires et grasses sur le fond gris, représente les nuages noirs qui s’accumulent sur nos têtes et sont rapidement interprétés comme en rapport direct avec l’ambiance générale du dessin, voire la mine patibulaire des deux vacanciers sur le retour.

La lecture de la bulle permet de confirmer ce lien, et de le rendre directement intelligible. Les trois calamités énoncées forment trois bonnes « raisons » d’en finir sur le retour des vacances.

Tandis que la presse à l’unisson du gouvernement déplore chaque mois le nombre de tués sur la route et se félicite des progrès en la matière, Siné et Berth prennent le contre-pied de cette manifestation du bon sens dans un dessin qui flirte avec l’humour noir.

Le fondateur de Siné Hebdo propose donc cette fois-ci une vision très noire de la situation, en totale opposition avec certains dessins, pourtant récents et plus joyeusement provocateurs. On pense à cette « une » du 22 juillet qui présentait les menaces de destructions d’usines proférées par les salariés victimes de licenciements comme de joyeuses explosions… musicales.

Gageons que les deux « unes » de cette semaine laisseront perplexes bien des lecteurs qui auront sans doute quelques difficultés à interpréter le dessin complexe de Charb (qui oblige le lecteur à cogiter ferme !), et à trouver attirant, surprenant ou amusant celui de Siné et Berth.

 

Guillaume Doizy, le 27 août 2009

 

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