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Dessin de Cabu, Charlie Hebdo du 23 septembre 2009

Dessin de Berth, Siné Hebdo du 23 septembre 2009

 

En approchant de leur kiosque coutumier, les fans de Siné Hebdo se seront inquiétés de cette « une » pour le moins inhabituelle. Les plus anxieux y auront vu une possible défaillance de Siné, dont on connaît les difficultés respiratoires. D’autres, moins amourachés auront peut-être cru à l’envolée de ce jeune patron de presse vers d’autres horizons, et pourquoi pas vers quelque sinécure à la tête d’une institution publique intéressante. Les derniers se seront amusés à l’idée de croire, un instant, à un possible… licenciement de Siné de son propre journal !

Rien de tout cela, rassurons-nous. Il semble que le dessinateur historique aie décidé de partager la « une » non plus en s’inspirant des œuvres de dessinateurs amis, mais en leur cédant directement la place. La semaine dernière, nous nous intéressions aux différences entre l’ébauche originale de Berth et sa copie affinée par Siné. Cette fois, après Rémi et le couple Delépine/Aranega, le dessinateur Berth, dont on appréciera le blog, obtient, sans la tutelle du Père, les honneurs de la « couv ».

Les Sinéphiles regretteront peut-être le style inimitable de leur idole.  Mais voilà qui clarifie certainement les choses. Dans la tradition du dessin de presse et du dessin tout court, l’individualisme prime avant tout. Le dessin, en dehors de quelques expériences collectives plutôt rares a pour auteur un individu, celui qui trouve l’idée et qui produit sa mise en forme. C’est la loi du genre.

Ainsi l’hebdo de Siné rejoint en quelque sorte Charlie Hebdo dans la pratique d’une certaine diversité des pinceaux qui s’y révèlent en « une ». Il y perd certainement en identité visuelle, fondée sur le style graphique de son fondateur.

Cette mini révolution peut néanmoins s’avérer rentable, à l’heure du zapping à tout va. Le lecteur qui goûte certainement la présence régulière de nouvelles signatures dans Siné Hebdo, aurait pu finir par se lasser de ce monolithisme caricatural.

Saluons donc l’entrée en scène de Berth à la « une », un dessinateur sur lequel nous allons pour la première fois pouvoir jeter nos foudres analytiques et pinailleuses…

Les deux « unes » de cette semaine ont pour point commun de viser Nicolas Sarkozy. Les deux dessinateurs recourent bien évidemment à la métaphore, la métaphore sociale dirons nous. Cabu choisit la figure du boucher, quand Berth transforme notre cher président en prostituée racoleuse.

En ce début de semaine, deux événements marquent l’agenda de Nicolas Sarkozy. Le G 20 avec un voyage aux USA et bien sûr, l’affaire Clearstream dont le procès a commencé ce lundi et qui passionne les médias. Charlie opte pour l’actualité intérieure, quand Siné Hebdo s’intéresse à une réunion internationale qui se tient sur un autre continent et qui aborde la savoureuse question de la moralisation du capitalisme.

Réjouissons-nous cette semaine de pouvoir nous délecter de deux dessins percutants et drôles, mais pas obligatoirement simples à décrypter.

Honneur au vétéran : Cabu met en scène un Sarkozy boucher muni d’un long couteau sanguinolent et tenant la tête de de Villepin à bout de bras, comme un véritable trophée à la manière de David et son Goliath. D’un crochet suspendu sur le côté gauche du dessin pendouille une partie de membre inférieur. Le cadrage en plan rapproché permet d’insister autant sur la posture de Sarkozy que sur l’expression des visages.

Dans ce dessin marqué par la verticalité (le crochet, le couteau, Sarkozy et la tête de Villepin forment des droites verticales et parallèles entre elles), Cabu renvoie à divers aspects de l’affaire. On s’en souvient, des journalistes avaient rapporté certains propos « off » de Sarkozy plutôt virils. Le chef de l’Etat annonçait vouloir pendre son adversaire Villepin à un croc de boucher, traduction assez radicale des rivalités qui minent les sommets des grands partis, voire les sommets de l’Etat, expression brute assez coutumière chez un Sarkozy capable à l’occasion de belles grossièretés.

Le dessinateur Honoré avait à l’époque illustré la métaphore présidentielle mais sans la présence du boucher et sans tuer encore le rival.

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Dessin de Honoré, Charlie-Hebdo, n° 786, 11/7/2007

 

Avec le titre « Séparation des pouvoirs ! » (politique et judiciaire), l’inventeur du Grand Duduche reprend un argument de la défense, mais le retourne contre de Villepin lui-même. L’ancien premier ministre, accusé d’avoir procédé à l’ajout de noms sur des listings bancaires crie en effet au procès inéquitable, puisqu’une des parties civiles demeure intouchable, protégée par son immunité de président de la République.

Avec ironie, Cabu met en scène cette « séparation », autant dire une décapitation en règle (encore une métaphore). Sarkozy espère en effet par ce procès Clearstream (la mention sur le couteau précise que c’est par le procès que Sarkozy parviendra à son but) faire la peau de de Villepin, c'est-à-dire l’écarter d’une éventuelle course à la présidentielle de 2012.

On remarquera la blancheur de Sarkozy, de ses mains, de la peau de son visage, quand les chairs du cadavérique de de Villepin, sont elle, légèrement rosées. Cette différence dans les carnations permet de bien distinguer les deux hommes. Cabu semble également inverser les rôles. La couleur de la mort (et certainement pas de la pureté) pour Sarkozy, un soupçon de vie pour le cadavre dépecé…

Autre élément intrigant : l’empreinte de main sur le tablier. Une empreinte seule (la chemise vichy rouge et blanche demeure impeccable), une empreinte de main droite tandis que les deux mains de Sarkozy demeurent totalement… indemnes de toute hémoglobine. Le tablier protège le boucher et lui sert à l’occasion d’essuie main. Mais peut-être s’agit-il de la main du mourant ? Difficile à imaginer…

La métaphore du boucher a souvent inspiré les dessinateurs depuis le XIXe siècles comme on peut le voir sur ci-dessous :

 

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Dessin de GILL André (1840-1885), « Qui demande un boucher ? »


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Dessin de SAINT-FOURIEN (?-?), « Le plus cochon des deux n'est pas celui qu'on pense », La Calotte n° 69, 3/1/1908


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Dessin de IRIBE Paul (1883-1935), « Plus fort que la mort », La Baïonnette n° 41, 13/4/1916 (La danse macabre)


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Dessin de CHATILLON Pierre, "L'envoyé de Dieu", L’Europe anti-prussienne, 25/12/1914

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Dessin de DELANNOY Aristide (1874-1911), « Le grand assassin », Les Temps nouveaux, 5/8/1905


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Dessin de ROY Roger (1900-?), "Le prochain ministère se prépare", Nos oiseaux


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Dessin de Wiaz, reproduit dans En attendant le grand soir, Paris, Denoël, 1976


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Affiche tirée de La propagande par l’affiche, de Laurent Gervereau, Syros 1991

 

A la fin du XIXe siècle, cette profession passe pour sulfureuse. Des cohortes de bouchers grossissent les rangs des ligues d’extrême droite et antisémites. Depuis les origines, le boucher, en donnant la mort et en faisant couler le sang inspire la crainte, demeure associé à la violence et au macabre. Le langage aura retenu le terme de « boucherie » comme synonyme de carnage.

Une mine pour la caricature. Dans l’imaginaire satirique, des traces de sang maculent parfois les tabliers mais les mains des bourreaux sont alors très rouges. Le boucher, généralement représenté en pied, peut-être exceptionnellement cadré en gros plan, comme le fait Cabrol contre Hitler dans un dessin très connu, réalisé pour le Parti Communiste.

En règle générale, les dessinateurs se contentent de figurer le tueur seul, sans sa ou ses victimes, dans toute sa splendeur pourrait-on dire. Ainsi en est-il de Guillaume Ier (guerre de 1870), de Marianne (cette vois dans une visée positive), de Guillaume II (14-18), du Sultan de Turquie avant 1914 ou encore la gauche des années 30 (une bande de plusieurs bouchers) vue par un dessinateur d'extrême droite ou  plus proche de nous Pinochet (Chili). Une affiche du PCF plus récente présente bien Chirac et Pasqua en bouchers tenant leur « proie », à savoir une carte de France, mais il ne s’agit pas d’un être humain.

La revue Les Corbeaux publie à la Belle Epoque un dessin assez proche de celui de Cabu :

 

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« Grande boucherie cléricale du bon vieux temps », Les Corbeaux n° 125, 18/8/1907

 

Le moine-inquisiteur y arbore triomphalement la tête d’un libre-penseur décapité… Dans ce cas, la caricature insiste sur la jouissance qu’éprouve le bourreau, dans un rapport à l’autre fait de haine et de sang. Remarquons tout de même deux symboliques un peu différentes, dans cette figure du boucher : elle vise aussi bien des hommes de guerre ou des dictateurs responsables de morts réels, que des individus dont les principaux faits d'armes consistent en des séries de coups tordus plus ou moins réussis.

Cabu choisit d’arrondir le ventre de Sarkozy pour coller à l’image du boucher bien en chair, gros consommateur de charcuteries et bon vivant, mais ce détail n’est pas caractéristique du stéréotype ancien.

Dans ce dessin, Cabu, n’aide pas le lecteur à trancher (!) entre deux interprétations possibles : 1/ Sarkozy, victime d’une cabale, profite du procès pour faire la peau de son rival. 2/ Sarkozy aurait manigancé cette affaire en piégeant de Villepin pour jouer les martyrs offensés et… tuer son rival, tout en semblant être en état de légitime défense...

Cabu avait imaginé d’autres situations pour évoquer le duel qui se joue en ce moment entre les deux hommes et par exemple, le couple toréador victorieux/ taureau mort. La métaphore tauromachique porte moins, on l’aura compris, vu le contexte actuel et surtout la fameuse menace de Sarkozy à l’encontre de son concurrent.

Berth métamorphose également le chef de l’Etat. Mais pour un tout autre sujet et avec d’autres moyens. Remarquons avant tout l’originalité du cadre du dessin. Si un fin liseré noir délimite le cadre général de l’image, la « une » rompt avec l’habitude qui consiste à colorer intégralement l’espace dévolu à l’image (espace parfois laissé totalement blanc). La maquette met ici en concurrence le cadre noir et le contour plus chaotique, déterminé par la limite blanc/couleur du décor de l’image. Une mise en forme originale qui évoque les déchirures d’un papier arraché et qui donne au dessin un aspect plutôt expressif et presque onirique à la fois.

Berth s’intéresse donc au G20. Non pas côté cour, mais aux coulisses, aux « trottoirs » de cette grand-messe internationale.

Depuis des mois, depuis le début de la crise en fait, certains dirigeants politiques tancent le capitalisme et ses excès présumés, accusent les paradis fiscaux, les bonus (mais pas les dividendes…), etc. C’est la posture adoptée par Sarkozy, le grand copain des milliardaires Bolloré, Bouygues et consorts. Certains, à droite, seront rassuré par cette posture d’un Sarkozy qui semble enfin, prendre la mesure des choses et vouloir nous protéger d’une éventuelle nouvelle crise. Berth, lui, choisit de mettre en avant le cynisme de cet homme présenté comme une « pute » en plein travail de racolage.

Comme chaque dessinateur, Berth se reconnaît par son style : un trait énergique jouant, comme beaucoup, la simplification. Un trait emprunté à la BD et une manie qui consiste à terminer le buste de ses personnages en demie sphère et à filiformiser (et souvent raccourcir) les membres inférieurs en les terminant par des chaussures improbables et proéminentes, chaussures dotées de semelles ultra compensées. Berth supprime le plus souvent les cous, fusionnant le corps et la tête de ses pauvres victimes ainsi quelque peu ridiculisées mais souvent sympathiques tout de même.

Le dessinateur de Siné Hebdo d’un côté et Cabu de l’autre, bâtissent le visage de Sarkozy de manière totalement différente : Cabu construit la tête du président sur un triangle qui pointe vers le bas, tandis que Berth évase les joues bien engraissées du maître de l’Elysée, resserre la partie médiane de sa face pour dilater progressivement un crâne géométrisé. Berth n’exagère pas la taille des oreilles comme Cabu qui, par ailleurs, affuble depuis longtemps le chef de l’Etat de deux petites cornes de diablotin, marque de fabrique du dessinateur.

Dans son dessin, Cabu attribue à Sarkozy une expression mauvaise, avec cette bouche à peine esquissée et ce regard de biais, tandis que Berth joue évidemment la féminisation du visage grâce à quelques touches de maquillage. La bouche esquisse un vague sourire, le regard se fait enjôleur, sans direction précise, peut-être un peu vers le haut. S’adresse-t-il au lecteur ? Sarkozy cherche-t-il à capter d’éventuels clients, c'est-à-dire des alliés aussi hypocritement engagés que lui dans la croisade pour un capitalisme moral ?

Le procédé de la féminisation, très répandu dans la caricature, fonctionne quasiment toujours de manière négative, reflet du machisme qui imprègne nos sociétés (alors que la masculinisation d’une allégorie féminine comme Marianne par exemple fonctionne souvent de manière valorisante). Il s’agit généralement d’évoquer la faiblesse présumée d’un homme, sa préciosité (et pourquoi pas son caractère inverti) ou encore un certain libertinage, ou évidemment lui attribuer quelqu’allure grotesque par une transposition sociale signifiante (on transforme l’homme politique en nourrice ou en chiromancienne par exemple).

Berth va évidemment plus loin. Au caractère féminin, il ajoute un aspect encore plus dégradant, celui de la prostitution (maquillage outrancier, bas résille, semi nudité, position d’attente non loin d’un mur, sac à main coordonné, …), mettant en image l’insulte courante et triviale qui consiste à traiter l’autre de « pute », c'est-à-dire de salaud doublé d’un traître, capable de se vendre au plus offrant. Il s’agit d’une insulte récente, que n’explore pas la caricature politique du XIXe siècle, le dessin d’humour s’intéressant pourtant souvent à l’univers glauque de la prostitution.

Berth amuse le lecteur non seulement avec cette métamorphose défavorable et triviale du président de la République (qui rappellera à certains sa chasse aux prostituées des centres-villes à l’époque où il était premier ministre), mais également en associant deux éléments totalement paradoxaux et en jouant sur un décalage de situation. La prostitution étant considérée comme une amoralité par excellence, présenter la présidente des péripatéticiennes comme voulant « moraliser » quelque chose relève de la provocation décalée. D’autant plus lorsqu’il est question de moraliser le capitalisme lui-même. D’autant plus lorsque le censeur s’appelle Sarkozy, véritable Janus réactionnaire, chantre avant la crise du libéralisme le plus débridé, et depuis, sermonnant les « méchants » banquiers pour la galerie (symbolique de la couleur rouge, Sarkozy adoptant parfois des accents « de gauche » dans ses déclarations), tout en leur versant des milliards et profitant de leurs yachts…

L’humour de Berth, comme celui de Cabu, s’appuie principalement sur ce procédé qui consiste à réduire un événement sérieux, une idée fondamentale, une question existentielle ou encore la vie de « grands » hommes, à une situation triviale tirée de la vie quotidienne.

Berth choisit de montrer l’envers du décors, là où a priori on n’attendrait pas le chef de l’Etat, censé discuter avec ses confrères de marque et de contremarque. Une forme d’inversion des rôles, la plus haute autorité de l’Etat français se retrouvant à devoir flirter avec les bas-fonds.

 

La caricature politique impose à ses cibles des régressions physiologiques et sociales propres à salir ses cibles, parfois dénoncer, et surtout faire rire. Elle permet, par le truchement de la métaphore et par l’exagération, de montrer en quelques traits la complexité des rapports de forces, d’insister sur des haines évidentes (Sarkozy ne parvient pas à cacher la sienne contre les « coupables » de Clearstream), ou de dévoiler des intentions cachées. Elle traduit de manière triviale, avec le langage « d’en bas » (celui de l’oralité bien sûr), ce que les élites sociales voudraient bien nous imposer comme des normes lisses et incontestables.

La caricature joue du monde à l’envers, désacralise le sacré, ridiculise les « grands », joue avec eux comme un chat s’amuserait d’une souris.

Elle joue surtout avec le lecteur, en espérant l’entrainer dans son jeu de massacre, un jeu qui reste aujourd’hui  malgré tout bien inoffensif.

 

Guillaume Doizy, le 24 septembre 2009

 

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