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Dessin de Charb, Charlie Hebdo du 7 octobre 2009

Dessin de Siné et Martin, Siné Hebdo du 7 octobre 2009

 

Cette semaine, Charlie et Siné s’intéressent à deux actualités différentes, mais avec tout de même un point commun : la mort. Charlie explore les conséquences d’une éventuelle privatisation de la poste quand Siné se récrie contre la castration chimique, idée (si on peut dire) re-lancée par quelques ténors de la droite. Autant Charb nous aura fait sourire avec un dessin rythmé et coloré, autant, cette semaine, le dessin de Siné et Martin nous semble plat et sans intérêt. Le tout, est d’expliquer pourquoi !

Le dessin de Charb fonctionne sur le mode du rébus. Il pose d’abord une question, nous étonne avec l’expression d’un visage, puis donne la clef du message en accordant la parole à un objet. Une lecture en trois étapes qui joue sur des éléments très divers et surprenants, et qui offre au lecteur la satisfaction d’avoir compris le jeu visuel qui lui est proposé.

Siné Hebdo ne nous offre pas cette jouissance. Le lecteur, comme de juste et n’étant pas invité à un autre cheminement, doit d’abord lire un titre interminable qu’aucun jeu de mot n’illumine hélas. Il ne s’agit ni d’une interrogation, ni d’une exclamation, modes qui pourraient retenir l’attention du lecteur. Une simple énonciation renvoie au dessin situé en dessous, mais sans gag graphique, et pour tout dire plutôt ennuyeux. Sans que l’association du titre et de l’illustration produise un sens percutant.

Siné et Martin reprennent (parodient ?) la photo officielle du Président de la République, image que l’on retrouve notamment dans la plupart des mairies.

Certes, la figure de Sarkozy a subi quelques déformations disgracieuses. Nez allongé, menton déformé. La bouche, en forme de trait horizontal et le reste du visage aux yeux sans pupille, traduisent une sorte de neutralité expressive. La proportion tête / corps ne respecte pas celle du document officiel, mais n’apporte pas grand-chose d’un point de vue de la satire. Quant au halo lumineux, il correspond à celui de la photo officielle. Le procédé vise à mettre en valeur la figure présidentielle. Il renvoie à une symbolique lointaine, celle des ténèbres et de la lumière. Notre cher président apparaît ici et de manière un peu ridicule comme « rayonnant », éclairé comme un chanteur des années 30, dans ce décors de livres soigneusement reliés, censés impressionner le plus grand nombre, image de respectabilité nouirre de possession du savoir.

 

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On l’aura compris, Siné Hebdo renvoie Sarkozy à ses propres arguments. Si son père avait connu la castration chimique, on n’aurait pas eu à supporter un tel énergumène.

Politiquement, l’argument semble assez léger (changer le bonhomme à la tête de l’Etat ne signifie pas obligatoirement changer de politique…), et reprend le principe de certaines blagues visant Benoît XVI ou son prédécesseur. « Ah, si ta mère avait connu l’avortement… » ou encore « le préservatif ». Dans ces saillies anticléricales, l’expression orale nous semble plus jouissive que le titre de cette « une » que nous analysons. La phrase, courte, recourt au tutoiement pour s’adresser au pape de manière très directe et donc dégradante. Tutoyer le représentant de Dieu sur terre, par surcroît considéré comme infaillible depuis le XIXe siècle, c’est quand même quelque chose !

« Ah, si ton père avait connu la castration chimique… ». Siné aurait pu jouer sur le mode parodique, rappelant au lecteur cette manière d’attaquer le pape.

Sans modification du dessin, l’idée n’aurait sans doute pas été meilleure. Siné utilise un principe déjà mis en œuvre en « une » de son journal il y a quelques mois, mais alors, certainement plus réussi, dans un dessin intitulé « Vive la grippe A ! On ne verra plus leur sale gueule » (mai 2009).

A la grossièreté provocatrice du propos, Siné ajoutait le paradoxe qui consiste à se réjouir d’une probable pandémie présentée par le gouvernement et la presse comme potentiellement apocalyptique. Le dessinateur jouait aussi sur une ambivalence. Dans ce dessin, les membres du gouvernement sur le perron de l’Elysée portaient tous un masque prophylactique. « On ne verra plus leur sale gueule » pouvait donc se comprendre de deux manières, comme on l’aura compris, au sens propre, comme au figuré. Quant à imaginer l’ensemble du gouvernement masqué, l’image avait de quoi faire sourire, eu égard à leur ridicule. Enfin, les masques atteignent l’intégrité du visage, et suggèrent un effacement des individus, leur négation.

Ici, rien de tel. Pas d’ambivalence, pas de jeu visuel, pas de trivialité dans le propos. Pas de quoi nous faire rire ou exciter nos papilles visuelles !

Riss ou Soulas (dans CH et SH de cette semaine) glissent de la castration chimique à la castration physique, pour mieux démontrer l’inhumanité d’une telle procédure, aspect qui échappe totalement au dessin de Siné et Martin. Cabu, de son côté, procède un peu comme Siné et Martin. Il s’interroge sur la nécessaire castration de Lefebvre, qui se présente toujours comme le plus réac des députés de l’UMP sur les questions sociétales. Mais Cabu animalise Lefebvre et fait écho à l’obligation de faire stériliser les pitbulls.

A l’opposé du dessin sombre à tous points de vue de Siné et Martin, celui de Charb, bien qu’évoquant une situation morbide, nous semble assez drôle.

Siné et Berth avaient, on s’en souvient, évoqué la dramatique série de suicides à France Télécom dans un dessin très réussi qui transformait toute entreprise, la « boite », en cercueil.

Charb condense deux actualités et porte un regard assez similaire sur ce qui se trame à La Poste.

La votation sur l’avenir de La Poste a réuni un nombre important d’électeurs, sur un projet de maintien du service public et sur le refus de toute privatisation de l’entreprise postale. Dans les discussions, les conséquences d’une éventuelle privatisation (suite logique d’une ouverture du capital) ont été mises en avant, avec souvent comme point de comparaison France Télécom.

Charb associe l’actualité des deux entreprises et donne une image très circonstancielle et « anecdotique » de cette probable privatisation de la Poste puisqu’elle ne pose pas les problèmes de fonds. Pour autant, le dessin nous semble plutôt efficace. Le directeur de Charlie Hebdo utilise un argument largement répandu : la réforme de l’entreprise postale, avec la nouvelle politique managériale qui découle de toute privatisation, pèsera lourdement sur ses employés, comme c’est le cas depuis des années à France Télécom. Si Siné comparait l’entreprise à un cercueil, cette fois, Charb met en jeu non pas la « boite » dans sa globalité, mais les ressources humaines, symbolisées par un objet, la corde du pendu.

Le DRH, en ces temps de suppressions d’emploi dans le public comme dans le privé, organise les plans sociaux, planifie les licenciements, les départs anticipés ou encore les démissions. Privatiser La Poste, c’est mettre à la mort le service public ou plutôt… une partie de ses employés !

Le gag de Charb tient dans cette réification du DRH en corde de pendu. Le Directeur des ressources humaines est présenté comme un tueur. Pas en humain muni d’une arme (comme Sarkozy le boucher de la semaine dernière avec Cabu), mais comme un vulgaire objet froid, un auxiliaire du suicide, quelques centimètres de matière inerte.

La réification comme procédé caricatural n’est pas nouvelle, bien sûr. Au XVIIIe siècle, la gravure satirique s’amuse déjà à transformer divers personnages en objets (à la Arcimboldo). Au siècle suivant, le dessin de presse figure souvent ses cibles sous l’apparence de marionnettes, de jeux pour enfants, de statuettes, d’éléments d’architecture ou d’objets divers. De même dans ce beau portrait de Clemenceau en « camion de l’Etat marque Tigre » datant de 1919. 

 

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Dessin de NARDEAU, « Camion de l'Etat marque "Le Tigre" », La Baïonnette, 13/3/1919.

 

Mais à chaque fois, le dessinateur vise un individu en lui préservant une apparence humaine, sans parvenir au déni ontologique que représente la réification totale.

Certaines caricatures du XXe siècle, plus conceptuelles et moins narratives poussent la mutation objectale (et donc la métaphore) plus avant, comme dans le dessin de Charb, et parviennent à se détacher totalement de la figure humaine.

Ici, l’humanisation procède de la parole (mais aussi de l’effarement du postier) attribuée au nœud coulant. Les dessinateurs de presse utilisent souvent la bulle (une bulle plus ou moins fermée, plus ou moins complexe, plus ou moins raccordée graphiquement à l’émetteur du propos) pour donner à voir la pensée d’un personnage, ou évidemment permettre une réplique dans le cadre d’un dialogue. Elle participe du sens de l’image et permet souvent de faire jaillir le comique du dessin.

La bulle ne naît pas au XXe siècle, elle remonte à des temps bien plus lointains. L’iconographie chrétienne a largement utilisé le phylactère pour matérialiser le discours de ses personnages, mettant dans la bouche de l’ange Gabriel par exemple, quelque verset biblique. Après 1750, la gravure satirique fourmille de ces bulles parfois de très grande taille, qui remplacent en partie de très longues et très explicatives légendes.

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« Zebra rescued, or a bridle for the ass », 1762, détail. Gravure tirée du catalogue du British Museum

 

Le phylactère permet même de donner aussi la parole aux animaux, comme on le voit ci-dessus ! Pour la matière inerte, il faudra attendre encore un peu. La publicité, aujourd'hui, anthropomorphise souvent les objets, dans le but de les rendre sympathiques.

Dans le dessin de Charb, le contenu de la bulle donne vie à la corde (« je suis votre nouveau DRH »), mais pour le lecteur, c’est d’abord la bulle elle-même et les deux petits éléments graphiques associés qui confèrent à l’objet son « humanité ».

Il y a là bien sûr un paradoxe, une sorte d’oxymore visuel. La bulle humanise un instrument de mort…

Si au XVIIIe siècle la gravure satirique fourmille de détails et de symboles, le dessin de presse moderne, lui, gagne en simplicité visuelle, mais devient de plus en plus complexe dans son fonctionnement sémiotique. Il joue sur la polysémie des signes, mais surtout sur des transferts de sens. De ce point de vue, si la bulle en 1750 s’adresse aux seuls lettrés, le dessin satirique d’aujourd’hui fait le pari de notre aisance à décoder les associations les plus inattendues.

 

Guillaume Doizy, le 8 octobre 2009

 

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