Dominique SCAGLIA, Prise de télé, gravures, Amiens, Editions Librairie du Labyrinthe, 2006, (non paginé), préface de François Ruffin.

La télévision a envahi notre quotidien. Pire, elle a gangrené nos esprits. C’est un peu l’idée qui sous tend ce recueil d’une soixantaine de gravures. Dominique Scaglia joue sur plus d’un paradoxe. Le discours télévisuel forme-t-il un univers bruyant ? L’auteur propose des dessins sans légende et sans parole, explosant dans un cri muet. La télévision, c’est l’image en perpétuel mouvement ? Ici, le dessin satirique semble figé dans le temps, et la technique de la gravure n’est pas pour rien dans cette impression de force tranquille : la gouge creuse son sillon et s’inscrit dans le temps long comme pour faire mentir le caractère éphémère du flot d’informations et d’impressions dont nous abreuve le petit écran.

La télé, en couleur ? Chez Scaglia la satire se fait cruelle et ironique, jouant du noir et du blanc, comme si le passé devait irrémédiablement rattraper et engloutir ce média terrible et puissant, séducteur et manipulateur.

Quand la mode impose sur nous sa dictature, qu’il est doux de goûter à ces dessins au style un peu désuet !

Pour l’auteur de cet intéressant recueil, une chose est sûre, la télé, c’est de la soupe qu’une cuisinière nous sert à l’heure du dîner. Elle prend même la place de l’assiette sur la table, et il ne reste plus qu’à plonger son couteau et sa fourchette dedans, pour s’en délecter d’une bonne ( ?) tranche. La métaphore culinaire ne s’arrête pas là, puisqu’une gravure nous montre parmi d’autres deux bambins tétant le pis ayant poussé sous un téléviseur. Mamelle nourricière ? Lait ou venin ?

Pour Dominique Scaglia, la télévision, c’est avant tout le petit écran avec son présentateur en cravate, sourire commercial aguicheur, dents aiguisées et regard hypnotique. Le petit écran et son antenne à râteau qui défigure nos toitures. Le stéréotype visuel n’a pas encore pris le temps d’évoluer, mais rien ne saurait mieux nous parler que ces représentations traditionnelles. Ici, point d’écran plasma haute définition, point d’antenne parabolique, point d’ordinateur ou de téléphone portable qui dorénavant nous permettent d’emmener partout avec nous ce boulet dont le dessinateur accable le téléspectateur transformé alors en bagnard.

La télé est encore un appât que l’on met sous les yeux de l’âne pour le faire avancer. Dans une autre gravure, elle est tout simplement posée sur un piège à loup pour mieux berner celui qui la regarde, qu’elle happe par ailleurs d’un grand coup de langue. La télé, anthropomorphisée, relève nettement du monstre. Quand de l’écran sort une énorme paire de fesses, il en coule un étron gigantesque : la télé, plus que d’être de la soupe, apparaît bien comme de la merde ! Vision noire et sans nuance, certes, mais qui traduit les pires excès des forces qui la dirigent et des intérêts que trop souvent elle sert.

Les gravures de Scaglia fonctionnent par analogie et substitution. La forme rectangulaire du petit écran se mue en soupière, en tête ou en projectile ; en poids que le spectateur a accroché au cou, car la télé nous noie ; en caravane que l’on traîne derrière soi sur la route des vacances, voire en billot sur lequel le bourreau s’apprête à trancher la tête de sa victime. L’écran devient le corps de la seringue avec lequel on entretien son addiction, ou le cadenas que l’on ouvre ou que l’on ferme, l’oreiller sur lequel on pose sa tête pour dormir.

Dans notre monde actuel où les images s’entrechoquent dans nos têtes, où il faudrait plusieurs vies pour voir ne serait-ce qu’une année de programmes télévisuels d’un pays, la caricature a son rôle. Elle nous invite à la réflexion. Elle nous interroge. Pourquoi dans les dessins de Scaglia des hommes transformés en soldats marchent-ils au pas de l’oie, un petit écran en lieu et place de tête, une antenne pour tout fusil ? Jusqu’à quel point sommes nous formatés et modelés, désespérément dirigés par ce roi qui trône crânement sur un meuble télé arborant avec mépris son sceptre en forme d’antenne déglinguée ?

La caricature de la télévision n’est pas nouvelle (on pense au livre de Peter Ronge intitulé Dessine-moi la télé. Petite anthologie de dessins d'humour (1). Elle s’est toujours interrogée sur l’influence de ce média sur nos vies et ses rapports avec le pouvoir. Ce petit recueil de Dominique Scaglia, en nous parlant de la réalité de la télé, nous offre bien mieux que la télé-réalité.

G. Doizy 

(1) RONGE Peter, Dessine-moi la télé. Petite anthologie de dessins d’humour, Editions Liana Lévi - Arte - La Sept éditions, 1994.

 

 

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