Anonyme, « Le bouc clérical », Les Corbeaux (Paris) n°127, 1/9/1907.

 

(Suite de la 1ière partie)

 

Mais finalement, l’argument le plus radical fustige la perversité sexuelle de l’enseignant congréganiste. Reprenant l’appel évangélique « laissez venir à moi les petits enfants », les curés s’entourent de jeunes garçons ou de fillettes. Mais les caresses sont loin d’être innocentes et la caricature amplifie les accusations d’attentats à la pudeur ou de viols commis sur des enfants par des frères des écoles chrétiennes et notamment un certain Flamidien à Lille, en 1899, qui devient le symbole de l’enseignant congréganiste « pédophile ». Dans un dessin Jossot dépeint un "sanctus flamidianius (1)" bâillonnant un jeune garçon, alors qu’un agent de police passe non loin. L’animalisation représente une fois de plus une arme efficace. L’enseignant clérical a pris l’apparence d’un porc comme dans une charge (2) d’une grande violence publiée par le Père peinard en 1899 et qui montre un curé à tête et queue de cochon léchant les fesses d’un enfant dénudé et qui se débat. Le dessinateur des Corbeaux met en scène un immense bouc tenant dans ses mains de jeunes élèves effrayés (3) [fig. 3]. Le bouc est caractérisé par sa forte odeur évoquant une sexualité puissante et les pratiques sexuelles « défendues ». Une affiche récapitulant les condamnations d’ecclésiastiques en 1900 aurait atteint le million d’exemplaires diffusé et les dessins de curés entourés de gendarmes se multiplient. En une du Grelot, un jésuite montre le ciel à un autre jeté en prison et l’exhorte : « courage! mon fils, là-haut il y a des petits garçons, mais pas de gendarmes! (4)». 

Evidemment le comique, le trivial, les jeux de disproportion accentuent la désintégration visuelle de l’école cléricale. Le curé à son pupitre est pris de coliques face à ses élèves, l’enseignant clérical est surdimensionné, pour montrer la faiblesse des écoliers face à sa monstruosité, etc.  

Dessin de A. Lemot, "Choix d'une carrière", Le Pélerin, 1/12/1907.

La caricature réactionnaire ne recourt jamais à l’argument de la perversité de l’instituteur laïque. Tabou sur la sexualité, sans doute. Elle utilise des armes sensiblement différentes. Bien sûr, l’école laïque produit un enseignement de faible qualité. Mêmes erreurs de calcul sur le tableau noir, mêmes chahuts dans les classes. L’enseignement est présenté comme profondément erroné. L’athéisme prôné par les instituteurs laïques accompagne inévitablement la défense des thèses de Darwin. Pour le clérical, la théorie de l’évolution équivaut à rabaisser l’être humain à l’état de bête. Mais l’école qualifiée de « sans Dieu », et c’est là l’argument le plus fort, génère avant tout une jeunesse dangereuse, d’alcooliques, futurs voleurs, criminels ou destructeurs de l’ordre social et de la propriété privée comme le montre un dessin paru dans La Bastille (5), journal antisémite. De jeunes enfants entrent à l’école « athée » selon le titre, pour en sortir quelques années plus tard munis de pistolets et de couteaux, prêts à bondir sur leur victime. Pour Le Pèlerin, l’école laïque produit trois sortes d’élèves : de futurs magistrats, de futurs apaches pour occuper les magistrats et de futurs avocats pour défendre les apaches (6) [fig. 4]. Une société régulée par le crime, en quelque sorte. Dans un autre dessin, les filles de la « laïque » semblent totalement dévergondées. Elles fument, portent le pantalon, font preuve d’initiative à l’égard des hommes, voire veulent les dominer. Pour le dessinateur du Pèlerin, les filles de l’école publique finiront dans la misère et seront accueillies par le diable, en enfer (7) [fig. 5].

L’instituteur de la République, lui, prend la pose du révolutionnaire, apparaît comme un rouge. Le journal provincial conservateur illustré Le Réveil de l’Aisne, offre à ce propos une scène de classe édifiante (8). En arrière plan, des fillettes font le chahut, mettent les doigts dans leur nez, se battent, dorment, etc. Une institutrice interroge une écolière qui vient des « cornettes », c'est-à-dire d’une école religieuse fermée par Combes suite à l’application de la loi de 1901 sur les associations. L’institutrice se pomponne en interrogeant la fillette. (Soulignons un des arguments du camp réactionnaire : les enseignants laïques, chouchoutés par la Républiques sont imbus d’eux-mêmes). L’enseignante se moque de la fillette car celle-ci ne connaît pas les paroles de la chanson l’Internationale. [fig. 6]

Dessin de Lucien Emery-Chanteclair, "Lacisation¨", Le Réveil de l'Aisne, 1904.

De très nombreux dessins explorent cette thématique.

Globalement, l’école en tant qu’élément architectural, en tant qu’espace, n’échappe pas à la caricature. De l’extérieur, c’est avant tout une porte, un portail, un mur, un bâtiment sur lequel l’inscription « Ecole laïque », « publique », « congréganiste » ou « libre » apparaît, contrairement à la pratique habituelle de l’époque (9). Avec parfois évidemment une faute d’orthographe ou une transformation du mot publique en « RE » « publique », ou encore trois points qui insistent sur la domination maçonnique de la République. La porte peut être ouverte, ou bien fermée et parfois entravée de planches clouées, par Combes lui-même après l’expulsion des congrégations enseignantes.

La salle de classe se réduit généralement à un espace dans lequel se combinent des bancs pour les écoliers et leurs écritoires (10), et pour l’instituteur, un gros bureau-pupitre de maître sur une estrade. Le tableau noir, dans tout les cas, à même un mur ou sur un chevalet permet de montrer le contenu de l’enseignement : fautes de calcul, bourrage de crâne, voire dessins infâmants. Enfin, aux murs, on retrouve des représentations d’abécédaires, d’images, de cartes de la France et de planisphères que des jésuites s’évertuent à détruire dans la caricature anticléricale. L’histoire et la géographie sont en effet « privilégiés (11) ». Signalons cette intéressante carte postale de propagande des années 1905. Une religieuse, un marteau en main, réinstalle un crucifix dans une salle de classe sous le regard d’enfants en prière [fig. 7]. Le crucifix, enlevé par la politique radicale, doit retrouver sa place entre une carte géographique, souvent symbole de patriotisme, et un tableau noir. Dans un dessin de Lavrate montrant une remise de prix, diverses représentations au mur évoquent l’antiquité romaine. N’oublions pas les graffitis, et parfois dans le mobilier, un buste de Marianne maculé de taches d’encre censée avoir été jetée par des enfants irrespectueux ou au contraire, fièrement arboré. Dans un numéro de l’Assiette au Beurre favorable à l’instituteur laïque, la classe se déroule dans une ferme, sous le regard intéressé d’enfants en haillons et d’une vache (12) ! [fig. 8]  Cette fois les enfants suivent la leçon debout et sans aucun matériel.

Dessin de Lucien Emery-Chanteclair, L'Assiette au beurre n°116, 20 juin 1903.

 

Quelles sont les activités éducatives les plus fréquentes dans ces caricatures ? Les scènes de classe évoquent bien évidemment la leçon d’histoire, de géographie, de morale ou de dessin. L’instituteur montre des éléments au tableau ou sur une carte, formule des idées. Dans un second temps, il interroge un ou une élève sur tel point de géographie ou d’histoire. Le contenu de l’échange révélera évidemment l’ineptie de l’enseignement dénoncé, son caractère antirépublicain, ou au contraire quasi révolutionnaire.

L’enseignant congréganiste est en général maigre et patibulaire. Il s’agit d’un curé ou d’une religieuse. L’instituteur républicain revêt une blouse ou un manteau épais et long à boutons, qui lui donnent un air presque militaire. Plutôt d’âge mur, il respire une certaine opulence.

On le comprend bien, chaque camp avec ses armes, dépeint une image dégradée de l’école de l’adversaire. Les arguments sont parfois symétriques et la caricature utilise des armes relativement universelles. Mais les dessinateurs anticléricaux recourent plus au trivial que leurs confrères religieux. Leur langage est nettement plus virulent.

La caricature, après 1900, échappe à la bipolarisation de la polémique. Sous la poussée du mouvement syndicaliste et anarchiste, à l’époque confondus, des dessinateurs se sont employés à relayer une critique sociale de l’école. Pour eux, les enseignants religieux sont certes pervers, les sœurs, font preuve de cruauté. Le bourrage de crâne catholique leur semble insupportable. Mais ils ne font pas pour autant confiance à la République, car elle défend avant tout l’exploitation bourgeoise. Elle distille la soumission à la propriété, à l’ordre. Alors que le mouvement antimilitariste génère une forte imagerie contre l’armée, la caricature dénonce le patriotisme et le militarisme dont sont nourris les écoliers en vue de la « revanche ». Ainsi sous les plumes des dessinateurs les plus radicaux, Marianne et le curé (ou la nonne) se disputent les élèves, en essayant de les tirer chacun à soi. L’élève est alors écartelé. Dans un dessin de Roubille daté de 1904 dans Le Rire (13), l’écolier est vêtu d’un uniforme quasi militaire [fig. 9]. Plusieurs dessins de l’Assiette au Beurre remplacent même l’instituteur laïque par un gradé qui certes marche sur une bible, mais n’enseigne nullement la liberté.

 

Dessin de Grandjouan, sans titre, L'Assiette au beurre n°155, 19/3/1904 (La liberté de l'enseignement).

 

Dans un numéro intitulé « La liberté de l’enseignement (14)» publié en 1904, Grandjouan tire un trait d’égalité entre la République et l’Eglise [fig. 10]. Certes, les deux semblent se disputer la jeunesse, l’une pour l’embrigader dans la religion, l’autre à la caserne. Mais finalement, de chacun de ces univers qui pourraient sembler antinomiques s’échappent des fumées d’usines, qui vont les unes vers les autres et semblent s’accorder. En tout état de cause, c’est l’exploitation capitaliste qui attend la jeunesse et que favorisent l’Eglise et la République. Pour Grandjouan, les programmes du grand séminaire et de l’Ecole normale sont identiques. L’instituteur laïque fait respecter la supériorité de l’Etat et enseigne les grands capitaines de l’histoire de France, voire demande à ses écoliers de se découvrir devant les parades militaires, c'est-à-dire la patrie. L’enfant et l’école cristallisent les enjeux de la lutte de classe. L’ennemi n’est plus seulement l’Eglise, mais avec elle la bourgeoisie, son armée, sa justice, et son Etat qui veulent embrigader la jeunesse.

L’école est devenue un enjeu pour la société. Son image, comme on l’a vu, n’a pas échappé à la caricature, qui tente principalement de convaincre les familles des risques encourus, à inscrire les enfants dans tel ou tel système scolaire. Voilà bien le rôle de la caricature politique : utiliser un discours dégradant pour disqualifier l’image de l’autre, en agitant la menace du pire. En fait, la caricature construit son discours autour de trois axes : les faiblesses de l’adversaire bien évidemment surestimées, l’inversion de ses propres valeurs comme éléments constitutifs des valeurs de l’autre, et l’utilisation des craintes et des préjugés supposées de son lectorat.

L’anticlérical, on l’a vu, s’ingénie à montrer que l’école religieuse ne permettra pas aux enfants de s’émanciper de l’obscurantisme catholique, pire, qu’elle produira des crétins. La caricature républicaine sous entend que l’école laïque, elle, formera de bons républicains capables de « bien » voter parce qu’instruits correctement. L’expression « bon lecteur, bon électeur » est alors courante. Les enseignants congréganistes sont présentés comme des monstres, sadiques et pervers qui mettent en péril l’intégrité morale et surtout physique des enfants. Le dessin multiplie les menaces de viols, pour ébranler les familles. Il joue sur l’affect, et moins sur la raison. Dans la presse républicaine, l’instituteur laïque apparaît, lui, comme vertueux et totalement dévoué à l’enseignement, incapable de duplicité et de sadisme. L’enseignant religieux apparaît comme le contretype parfait de l’instituteur républicain idéalisé.

Le caricaturiste clérical, lui, sait combien les lecteurs de droite s’inclinent devant l’ordre. Il insiste sur le risque de bouleversement social contenu dans l’école « sans Dieu ». Le pire n’est pas l’instituteur corrompu d’idéologie socialiste, athée ou anarchisante, mais les idées qu’il transmet aux écoliers, futurs brigands ou révolutionnaires, corrupteurs de l’ordre social ou filles de mauvaise vie. Lemot dans Le Pèlerin représente a contrario cet idéal d’éducation chrétienne : une statue médiévale figurant un ange protecteur et porteur d’une croix autour duquel s’agenouillent des enfants en prière (15) [fig. 11]. Le catholicisme accueille la jeunesse en son sein, et attend de cette protection une soumission à ses dogmes. Image de l’idéal conservateur.

Dessin de A. Lemot, "Un bloc plus dur que l'autre", Le Pélerin, 20/3/1904.

Et finalement, pour reprendre une expression à la mode dans l’Education nationale, l’enfant est au cœur du système caricatural. C’est en dernière analyse autour de lui que se concentre le discours satirique qui vise avant tout à émouvoir les parents, et leur permettre une forme d’identification. Politiquement et socialement, l’enfant représente l’avenir de la société. Cléricaux et républicains mesurent combien il importe de diriger l’éducation de la jeunesse dont la place sociale ne cesse de progresser.

Dans l’image satirique de la « Belle Epoque », l’enfant prend une place de plus en plus importante (16), et notamment dans la revue L’Assiette au Beurre, ou sous le stylet du dessinateur Poulbot. Une presse illustrée pour enfant voit le jour dans les années 1880 avec par exemple Le Petit Français illustré. En 1905, une jeune fille devient même l’héroïne d’une très longue série : Bécassine. La multiplication des figurations de l’enfant reflète une profonde évolution sociologique et affective.

Dans le cadre de la famille, l’enfant n’est pas encore devenu le roi, le centre de la cellule familiale. Mais l’étude des caricatures autour du thème de l’école révèle qu’il représente déjà un enjeu affectif de taille. A travers lui, le dessinateur vise bien à émouvoir ou culpabiliser les pères et les mères auxquels il s’adresse. En effet, dans l’école réside dorénavant l’espoir de promotion sociale, souvent à travers un véritable sacrifice familial (17).

La caricature fonctionne donc comme une bataille de stéréotypes simples et peu nombreux mais efficaces, explorant et nourrissant les émois collectifs. La guerre d’images construit des représentations positives autant qu’elle élabore et conforte une image épouvantail et repoussante de deux écoles antagonistes, formant des sortes de contretypes symboliques. La caricature ne se donne pas pour but d’opposer des méthodes éducatives, mais de diffuser, par un moyen efficace et accessible au plus grand nombre, de l’idéologie.

Guillaume Doizy, mars 2006.

 


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Bibliographie de Guillaume Doizy

 

Notes
(1) « Sanctus Flamidianus », L’Action n°23, 24 avril 1904.

(2) « Les petits, aux cagots, Dieu les donne en pâture ! », Le Père peinard, 8 avril 1899.

(3) « Le bouc clérical », Les Corbeaux (France) n°127, 1er septembre 1907.

(4) « La morale des jésuites », Alfred Le Petit, Le Grelot n°630, 6 mai 1883.

(5) « L’école athée », La Bastille n°421, 17 février 1912.

(6) « Choix d’une carrière », Lemot, Le Pèlerin n°1613, 1er décembre 1907.

(7) « Filles des lycées », Le Pèlerin n°301, 7 octobre 1882.

(8) « Laïcisation », Jehan Chanteclair (Lucien Emery), Le Réveil de l’Aisne N°232, 24 août 1902.  

(9) Pour des exemples, voir Le patrimoine de l’éducation nationale, sous la direction de Pierre CASPARD, Flohic éditions, 1999, pp. 526-723.

(10)Les hygiénistes conseillent alors d’individualiser le mobilier de l’élève, mais la caricature choisit l’archétype du banc ou du pupitre collectif.

(11) Leymarie Michel, De la Belle Epoque à la Grande Guerre, Inédit Histoire, Le Livre de Poche, 1999, p. 181.

(12) « Les instituteurs », Lucien Emery, L’Assiette au Beurre n°116, 20 juin 1903.

(13) « L’enseignement de la liberté », Roubille, Le Rire, 26 mars 1904.

(14) L’Assiette au Beurre n°155, 19 mars 1904.

(15) « Un bloc plus dur que l’autre », Lemot, Le Pèlerin n°1420, 20 mars 1904.

(16) Feuerhahn Nelly, « La représentation de l’enfant dans la caricature et le dessin d’humour », in Lieux de l’Enfance, n°8, octobre-décembre 1986, Privat, p. 19-42.  

(17) Rauch André, Crise de l’identité masculine, 1789-1914 , Pluriel, Hachette, 2000, p. 177-178.

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