Christian Delporte propose un passionnant voyage à travers l’image, des joutes caricaturales de l’Affaire Dreyfus à la communication politique contemporaine, sujets sur lesquels l’auteur travaille depuis plusieurs décennies.

Si aujourd’hui l’image semble assez naturellement familière des historiens du contemporain, l’idylle n’est que trop récente – une trentaine d’années. Christian Delporte explique cette frilosité par le sentiment qu’avaient les historiens de la proximité temporelle de leur objet de recherche (sans oublier un fort mépris pour l’image reproductible). Les trois dernière décennies ont permis une réévaluation de l’archive imprimée (ou plutôt médiatisée), que l’on considère dorénavant comme plus représentative, car publiée et donc fondamentale dans la compréhension des mentalités collectives. Notons néanmoins la grande difficulté d’accès à ces archives et la complexité de leur étude. Problèmes de conservation, des quantités à traiter, mais surtout de méthode. Car il faut s’appuyer sur des corpus vastes et valables que le chercheur aura soin de justifier pour rendre son étude crédible (problèmes parfois évoqués par l’ouvrage).

L’ouvrage s’articule autour de trois axes principaux. La première partie s’intéresse à la construction des images de la République au travers de supports aussi variés que l’image satirique, l’affiche publicitaire et le dessin de presse. La période envisagée s’étale de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930 et les images étudiées relèvent de sujets aussi divers que les crises politiques d’avant 1914, la réclame pour la lessive et le cacao ou encore l’imagerie coloniale et la figure de Léon Blum.

Une seconde partie porte sur la notion de propagande, principalement guerrière. L’auteur traque avec nous les imaginaires qui se construisent au fil des grandes cassures du XXe siècle, largement alimentées par l’image, une image de plus en plus utilisée par des belligérant – mais aussi des organes privés - décidés à souder les peuples derrière leurs dirigeants et à construire une représentation de l’autre propre à alimenter les haines et justifier la guerre. A ce titre, la propagande devient un art véritable : elle adopte non seulement la tradition de la caricature et de l’affiche, mais elle use également de techniques nouvelles comme la photographie et le cinéma, voire, pendant la seconde guerre mondiale, le dessin animé.

Enfin, troisième volet de cette recherche méthodique : la communication politique au travers de la télévision. L’homme politique, habitué à médiatiser sa voix par la radiophonie est soudain confronté dans les années 1950 à la construction de sa propre image, au travers d’un œil impersonnel et paradoxal : il lui permet de confronter sa personne à des milliers de téléspectateurs, mais sans pouvoir ni les voir, ni les entendre, ni connaître leurs réactions. On découvre les premiers pas d’une communication artisanale. Elle prend, au fil des élections et des référendums une place de plus en plus grande jusqu’à devenir hégémonique. L’étude nous intéresse également à l’intrusion du web dans la contre-communication électorale.

L’ouvrage de Christian Delporte s’avère particulièrement réussi. D’abord, il adopte un langage simple et vigoureux, propre à éveiller un large public au problème de la représentation politique. Il est certes devenu courant d’évoquer les techniques quasi publicitaires des édiles et leur parfaite maîtrise des médias. Mais les clés d’analyse font souvent défaut. Cet ouvrage permet de comprendre comment s’est élaborée, au sein de la République, cette prééminence du médiatique au travers duquel la représentation du politique s’est de plus en plus individualisée.

Si l’ouvrage se construit globalement sur un mode chronologique, il rompt avec les fractionnements traditionnels de l’Histoire et nous invite à cerner les évolutions des constructions mentales à travers le temps longs. Enfin, le regard aurait pu se limiter au registre franco-français. Il n’en est rien, l’auteur effectue des comparaisons éclairantes avec l’Italie, l’Allemagne et l’Angleterre. Signalons également la richesse que représente l’analyse d’un même stéréotype au travers de techniques différentes - que les études ne confrontent pas en général -, comme la caricature et la photographie, à propos de l’image du « boche » pendant la première guerre mondiale par exemple.

Bref, cette publication se caractérise avant tout pour son regard pluriel, transcendant les périodes, les supports, les sujets afin de saisir les circulations au-delà de catégories par trop limitées. Un ouvrage très réussi, qui se signale également par un effort d’illustration (images en noir, dans le texte) même si on peut ici ou là regretter le manque d’homogénéité de leur répartition.

GD.

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