Serviette en papier annonçant la participation d'Alfred Le Petit au "Journal parlé", 1890.

 

Article paru dans la revue Autour de Vallès n°36 (Vallès et la caricature), décembre 2006, p. 154-179.

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Républicain, bohème et fumiste

Le statut du dessinateur de presse oscille entre celui du journaliste et celui de l’artiste. Pas vraiment doctrinaire, le dessinateur républicain participe néanmoins à la lutte contre les forces réactionnaires, monarchistes, cléricales, orléanistes, légitimistes et bonapartistes. Pour autant, ses armes restent le dessin, la satire, c'est-à-dire un mode qui doit largement au comique, à l’exagération et au théâtre. Un mode d’expression considéré par le pouvoir comme bien plus dangereux que l’écrit, qui fascine et effraie, mais dont l’impact reste très difficile à mesurer.

De toute évidence, la caricature républicaine permet de dévaloriser l’image du pouvoir. Elle vise, même après la chute de Napoléon III, à souiller le souvenir qui reste de lui, non seulement pour affaiblir ceux qui s’en réclament encore et éviter tout retour possible du régime honni, mais aussi pour célébrer la victoire sur le vaincu. Il s’agit également de maintenir la vigilance des frondeurs et leur permettre de communier dans un ensemble de représentations partagées. Enfin, en période de censure, la presse illustrée, en diffusant des portraits chargés ou non de ses champions favorise leur héroïsation et la diffusion de leurs idées.

En cela, le caricaturiste républicain fait preuve d’engagement.

Mais il utilise un langage irrationnel, presqu’étranger au combat politique. Il puise à la source du rire, de la fantaisie, des archétypes mentaux parfois obscurs. Il utilise la puissance de la déformation expressive, de la scatologie, des dérèglements physiologiques et psychologiques qui renvoient à l’univers des interdits moraux. Il excelle parfois dans le mensonge et dans les faux-semblants. Il puise aux sources de l’imaginaire pour construire une image du réel qui soit défavorable à ses adversaires.

Jules Vallès, on l’a vu, insiste sur la fantaisie de Gill. Cette fantaisie semble être une des caractéristiques du milieu artistique républicain de la fin du Second Empire et des premières décennies de la Troisième République. C’est à l’époque de La Charge qu’Alfred Le Petit semble intégrer ce milieu social particulier, après avoir navigué dans son équivalent rouennais quelques années plus tôt. Pour preuve, l’invitation que lui fait le dessinateur et photographe Etienne Carjat de venir à une fête réunissant diverses célébrités de l’époque, invitation et fête qu’Alfred Le Petit relaie avec enthousiasme dans son journal[1].

Chez Alfred Le Petit, la caricature est plus qu’un moyen d’expression. Elle semble être devenue un véritable art de vivre, qui allie folie graphique, désordre moral et un certain anticonformisme. Il participe à des cavalcades[2], véritables provocations comiques et spectaculaires, qui rappellent la frénésie du carnaval, lors desquelles il caricature les badauds [fig. 9]. Alfred Le Petit s’intéresse au milieu des cabarets et des cafés concerts qui se multiplient depuis que Napoléon III a mis fin au monopole théâtral. Il adhère aux Hydropathes (1879), aux Hirsutes (1881) et au Bon bock notamment, clubs réunissant des poètes, des littérateurs et des artistes lors de séances bruyantes et alcoolisées. Accompagné de son violon, il compose et chante à la Lice chansonnière et dans les cabarets ses très nombreuses chansons[3]. Il les illustre et les publie ; certaines seront très populaires.

Pour ce dessinateur, la caricature et la vie sont intimement mêlées comme l’atteste notamment cette anecdote liée à la publication de La Charge : dans un dessin intitulé « Malbroug s’en va-t-en guerre [4]», Alfred Le Petit représente l’armée française sous les traits d’un soldat bien mal en point, trottinant avec difficulté du fait de ses béquilles, le pantalon recousu, une jambe bandée et… la tête coiffée d’un pot de chambre surmonté d’une plume tricolore qui masque totalement son visage. Mais parce que les républicains accusent Napoléon III d’être responsable de la défaite, Alfred Le Petit, comme le raconte son fils, après parution du numéro, parcourrait les kiosques pour rajouter d’un trait un nez et une moustache, qui ne laissent plus aucun doute sur l’identité du soldat décati[5]. Ainsi échappe-t-il à la censure et donne à sa caricature imprimée une seconde et nouvelle signification.

Il participe plus tard à la fondation du « Journal parlé », une représentation théâtrale du journal du jour, « joué » devant des spectateurs ébahis. Alfred Le Petit y est responsable de la politique intérieure et crée pour l’occasion un spectacle caricatural. Comme le raconte Paul Théodore-Vibert, face au public, l’amuseur dessine sur un chevalet des caricatures de célébrités mais d’abord à l’envers, pour déstabiliser son public. Il suscite l’admiration, quand avec un groom il retourne l’ensemble[6]. Ce qui n’était que griffonnage devient, remis à l’endroit, la charge réussie et particulièrement ressemblante de tel ou tel ! [fig. 10]

Il mime parfois le personnage visé en utilisant des accessoires. Pour Jules Ferry, il pare ses joues de touffes de foin en guise de rouflaquettes et prolonge son nez d’une carotte de bonne taille. Cette facétie entraîne l’intervention de l’édile visé, alors Président du conseil, qui fait interdire le spectacle[7].

En 1886, pour assurer la promotion du journal La Revanche, Alfred Le Petit réalise de véritables performances caricaturales publicitaires. Juché en haut d’une voiture qui circule dans Paris, il dessine des caricatures politiques sous les yeux des badauds. L’exercice, comme le stipule le contrat qui le lie au journal, doit durer sept heures par jour pendant quinze jours consécutifs ![8] Il sera au moins une fois appréhendé par des sergents de ville[9].

Alfred Le Petit participe aux expositions des Arts Incohérents, qui forment une sorte de « contre-salon burlesque [10]» en opposition au Salon officiel. La caricature, l’absurde et les objets tirés de la vie quotidienne deviennent de véritables œuvres d’art « décalées ». Il combine parfois des objets pour mieux charger telle ou telle célébrité. Ainsi la caricature de Sarah Bernhard composée d’un parapluie, d’un simple balai et d’un morceau de carton. [fig. 11].

Chez Alfred Le Petit, ce décloisonnement entre la caricature et la vie est confirmé par la multiplication très importante de ses autoportraits. Sous des allures très différentes il insère sa propre image dans ses caricatures politiques[11]. Ainsi, par ses mises en scène, le dessinateur  devient acteur de l’image caricaturale et semble fondre sa personnalité dans ce monde fantastique qu’est la représentation. Il devient aux yeux du lecteur, l’objet même de la caricature dans un univers recomposé régi par les seules lois de la satire graphique [fig. 12]. 

Dessinateur engagé, un statut qui évolue  

Vallès semble donc toucher juste lorsqu’il évoque la « fantaisie » de ces dessinateurs républicains-bohèmes, impliqués dans les luttes politiques qui prennent alors souvent l’aspect de luttes de presse. Avec La Charge, Le Grelot, Le Sans-Culotte, ou même Le Pétard, comme pour Gill au travers de l’Eclipse ou plus tard du Bulletin de vote notamment, Alfred Le Petit défend les idées républicaines et flétrit la réaction. Mais contrairement aux publicistes et aux patrons de la grande ou de la petite presse, les dessinateurs, en puisant aux armes de la satire, naviguent entre l’art, la politique et le plaisir du jeu, entre Art majeur, Art mineur et comédie. Le caricaturiste se fait aussi bien bateleur de foire que propagandiste. La caricature, elle, conserve une double fonction : elle alimente la polémique politique, mais elle nourrit également la quête de plaisir visuel et intellectuel. Le lecteur républicain qui pourrait être tout autant qualifié de « fantaisiste » dans son appropriation jubilatoire de l’image.

Evoluant dans des milieux sociaux très divers, écartelés entre des perspectives de carrière souvent contradictoires, les caricaturistes forment un groupe à l’identité mal définie. Leur célébrité, pour ceux qui réussissent, est toujours suspectée de cacher une vie dissolue. De fait, le caricaturiste républicain apparaît comme engagé mais en même temps sulfureux, surtout dans les décennies qui précèdent et qui suivent la chute de l’Empire. C’est un artiste « raté » dont la célébrité peut pourtant égaler celle des artistes officiels.

Le développement du mouvement ouvrier et plus généralement du « mouvement social [12]» autour de 1900 tranche la question de l’engagement du dessinateur. Certains caricaturistes, tels Grandjouan, Delannoy ou Luce par exemple, deviennent de véritables « artistes-militants [13]» soutenant de leur pinceau et de leur plume des causes dans des organisations structurées. Grandjouan réalise des affiches politiques pour la CGT ; il publie également des articles sur le mouvement syndicaliste américain dans la Guerre sociale[14]. Des revues illustrées de caricatures sont fondées par des propagandistes ayant pour certains un rôle dirigeant dans des organisations ou des partis qui comptent alors de nombreux adhérents. L’image acquiert une place non négligeable dans la pratique militante[15].

Vingt ans après la disparition de Vallès et de Gill, sous les yeux même d’un Alfred Le Petit déclinant, les luttes politiques et sociales se renforcent. Le rôle du caricaturiste engagé s’en trouve largement modifié. Gageons que Jules Vallès s’il avait été confronté à cette évolution importante, n’aurait sans doute plus pu écrire comme il le faisait en 1870, que la caricature était seulement « l’arme des désarmés [16]» en quête de reconnaissance sociale.


Guillaume Doizy 

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[1] La Charge 2e série, n°14, 16 juillet 1870.

[2] On lui demande par exemple d’animer une cavalcade en lui proposant de lui payer son costume et le transport. Lettre manuscrite datée du 19 mars 1890, Neufchâtel-en-Bray, qui fait également référence à une cavalcade organisée le 9 mars 1869. Collection J.-F. Le Petit.

[3] Horace VALBEL, Les chansonniers et les cabarets artistiques, Dessins d’Alfred Le Petit, Paris, E. Dentu, sd. (1895), p. 321-331.

[4] « Malbroug s’en va-t-en guerre », dessin d’ALP, La Charge, 2e série n°15, 23 juillet 1870.

[5] Une note manuscrite de son fils sur un dessin original explique cette fantaisie confirmée par l’absence de la moustache sur certaines versions imprimées. Il pourrait y avoir eu également deux versions imprimées différentes. Une avec moustache pour la censure, et une autre, sans. Collection J.-F. Le Petit.

[6] Paul THEODORE-VIBERT, Pierre Leleu, Paris, Schleicher frères, 1912, p. 298.

[7] Voir notre article « Alfred Le Petit et la caricature « solide » : précurseur des Avant-gardes ? », in Ridiculosa n°13, 2006 (à paraître). 

[8] Contrat signé entre Stéphane Juge, propriétaire du journal La Revanche et ALP Le Petit. Daté du 31 août 1886. 

[9] Le Petit rouennais, 3 septembre 1886. 

[10] Luce ABELES, Catherine CHARPIN, Arts incohérents, académie du dérisoire, Les dossiers du musée d’Orsay, Paris, RMN, 1992, p. 15. 

[11] Dans ses dessins de La Charge, du Grelot ou du Pétard notamment, ALP multiplie les autoportraits satiriques.

[12] L’expression est alors largement employée par la presse républicaine radicale, anticléricale ou ouvrière.

[13]Voir « L’Art social à la Belle Epoque », catalogue d’exposition, Adiamos-89, Musée-Abbaye Saint-Germain d’Auxerre, 2005. 

[14] La Guerre sociale, 7 juillet 1909.  

[15] Voir notre article « Une revue anticléricale : Les Corbeaux », in Gavroche n°140, mars-avril 2005, p. 8 à 13.

[16] Lettre manuscrite de Jules Vallès à ALP datée du 4 avril 1870, op. cit.

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