Dessin de Grandjouan, "La guerre Russo-Japonaise: les requins", Le Rire n°61, 2/4/1904.

 

STÉRÉOTYPES NATIONAUX

Hélène Duccini

             La caricature trouve depuis bien longtemps un réservoir de représentations dans les stéréotypes qui ont l’avantage d’être immédiatement identifiés par le lecteur. Ils enferment les citoyens d’un même pays dans une formule simplificatrice : les Espagnols sont superbes et même fanfarons, les Anglais sont perfides comme Albion, les Allemands sont lourds et disciplinés quand les Français sont légers, ingouvernables et querelleurs. Déjà César, dans la Guerre des Gaules caractérisait les Gaulois comme un peuple discutailleur et léger, tout en reconnaissant leur bravoure !

Dessinateur anonyme, "Général Galas", 1636, eau forte.

Le plus souvent, l’étranger est perçu comme menaçant et presque toujours caractérisé de façon négative, voire très dépréciative. La reprise de ces stéréotypes dans le film L’Auberge espagnole souligne bien ce trait. Des étudiants de pays différents se retrouvent à Salamanque pour l’été et apprendre l’Espagnol dans le cadre des échanges Erasmus. Alors que les jeunes gens ont déjà commencé à nouer de bonnes relations, arrive, en retard sur les autres, le frère de l’une des étudiantes, qui jette un froid en abordant chacun à travers le stéréotype de sa nation. Manifestement, ses interlocuteurs le prennent plutôt mal, se renfrognent et trouvent bien lourd le nouveau venu, armé de sa « morgue britannique » !

            La caricature, qui cherche toujours la simplification des typologies y trouve son compte et ce, depuis les origines. Au origines de l’estampe satirique des XVIe-XVIIe siècles, on observe que les costumes nationaux, beaucoup moins portés aujourd’hui, restent pour le caricaturiste un système commode de référence. Inversement aujourd’hui, la mondialisation culturelle impose à tous le jean et les baskets, le vêtement pour certaines régions du globe ne demeure plus un marqueur suffisant.

            Dessin de Steinlen, sans titre, L'Assiette au beurre n°47, 26/2/1902 (La Vision de Hugo).

En prenant l’étude sur quatre siècles, on peut aussi saisir le lien qui existe entre présence du stéréotype dévalorisant et constitution de l’« ennemi héréditaire ». Les représentations satiriques marchent en fait en binôme. Au XVIIe siècle jusqu’aux premières années du XVIIIe, on oppose le Français valeureux et l’Espagnol prétentieux dans son ambition d’empire universel, fanfaron et plein de vents. Puis, la prépondérance anglaise prenant le relais, vient le couple Français-Anglais. Celui-ci se perpétue une bonne centaine d’années jusqu’au Congrès de Vienne. Pendant le beau XVIIIe siècle, la concurrence économique met aux prises marchands français et britanniques et l’Angleterre est présente dans toutes les guerres coloniales et maritimes qui ébranlent les deux pays. Pour l’Anglais du XVIIIe siècle le Français apparaît comme un aristocrate maigrichon quand l’Anglais vu de l’hexagone se fait bourgeois et rondouillard. Le XIXe siècle, est marqué par l’émergence de nouveaux Etats nationaux, principalement l’Italie, puis l’Allemagne. Avec la montée des ambitions prussiennes et la politique offensive de Bismarck, l’Allemand passe au premier plan. Le casque à pointe, la raideur du maintien, les épaules larges et la mine impressionnante garnie de moustaches en crocs, tous ces caractères stéréotypés se perpétueront jusque dans les représentations du XXe siècle.

Aujourd’hui, le nanisme politique d’une Europe qui ne s’incarne ni dans un leader, ni dans des partis proprement « européens », contribue au maintien des héritages et des stéréotypes anciens. Toutefois, la caricature, si bon conservatoire des images reçues, fait plutôt appel à Marianne en jeune fille accorte et Germania en petite Gretchen sympathique, désormais adoucies et complices, plutôt qu’aux vieux stéréotypes (encore vivaces ?) du Français arrogant et de l’Allemand épais.

 

 STÉRÉOTYPES NATIONAUX EN EUROPE : CONNAISSANCE OU MÉCONNAISSANCE DE L’AUTRE ? 

Hélène Duccini. Article paru dans Médiamorphoses, 2004.

Caractériser les natifs d’une nation est, semble-t-il, une pratique très ancienne. Plus le sentiment d’appartenance à un groupe est fort et bien identifié, plus la frontière qui sépare ce groupe des autres est fortement ressentie : l’étranger est souvent perçu comme menaçant, il est étrange et, de ce fait, plus ou moins redoutable. Les stéréotypes qui enferment les citoyens d’un même pays dans une formule simplificatrice sont très instructifs à cet égard. Dire que les Espagnols sont superbes et même fanfarons, que les Anglais sont perfides comme Albion, que les Allemands sont lourds et disciplinés quand les Français sont légers, ingouvernables et querelleurs appartient à un lointain héritage. Déjà César, dans la Guerre des Gaules caractérisait les Gaulois comme un peuple discutailleur et léger, tout en reconnaissant leur bravoure, les Belges étant réputés les plus braves.

            Ces « idées reçues » appartiennent à la tradition orale et se perpétuent de générations en générations comme les proverbes et les formules toutes faites : les historiens sont éminents et les linguistes distingués, comme chacun sait. Comme pour les proverbes la tradition orale est immuable, aussi prégnante que la sagesse des peuples. Si l’on dit aujourd’hui « qui vole un œuf, vole un bœuf » ou « on ne peut pas être en même temps au four et au moulin », on est encore compris, bien que le vol d’un œuf n’a plus cours à l’étal du super-marché, comme il pouvait se pratiquer nuitamment dans le poulailler du paysan et que l’on ne va plus ni au four pour faire cuire son pain, ni au moulin pour faire moudre son blé. Ces expressions renvoient donc à un monde où 85 % de la population vivaient dans des villages, d’une activité liée à la terre. Nos contemporains ne sont plus du tout dans le même environnement « rural » que leurs ancêtres. On devrait donc dire aujourd’hui « qui vole une souris, vole un ordinateur ». Mais, outre que la rime n’y serait plus, la formule n’aurait pas l’avantage du long usage partagé du proverbe.

Pour se limiter aux stéréotypes nationaux, deux faits importants doivent attirer l’attention dans ce monde immobile : d’une part, on est toujours l’étranger de quelqu’un et les nations telles que nous les identifions aujourd’hui ne se sont constituées autour d’une communauté nationale que progressivement, les particularismes provinciaux ne s’effaçant que très lentement. D’autre part, l’identité des nations s’est le plus souvent forgée dans des conflits sanglants et des guerres incessantes entre voisins.

            La France, la première, a réalisé son unité territoriale, agglutinée progressivement autour de Paris et de l’Île-de-France depuis Hugues Capet jusqu’à la Révolution. La période révolutionnaire a marqué une étape importante dans la constitution d’une même nation, dans la volonté d’unifier les parlers locaux dans le même français, les poids et mesures dans un même système, les volontés dans une même ambition de liberté et d’égalité. Les volontaires de 1792 s’enrôlaient dans les armées au cri de « Vive la nation !». Deux siècles plus tard, la République, imposant l’école obligatoire et faisant la chasse aux langues régionales, a confirmé le sentiment d’appartenance que les conflits avec les voisins ont renforcé. De ce fait, nous sommes beaucoup moins sensibles aujourd’hui aux caractères « nationaux » des Picards ou des Auvergnats, même si un retour des choses tend à restaurer une identité régionale forte appuyée sur les parlers locaux, breton, basque, languedocien ou alsacien. Est-ce que les Provençaux sont contents d’aller à Sisteroun quand, femme du Nord, je prends la route de Sisteron ?

En revanche, un pays comme l’Italie, qui n’a réalisé son unité que depuis la deuxième moitié du XIXe siècle conserve des particularismes locaux très forts et une vision stéréotypée des différentes régions jouissant, il y a peu encore, d’un statut d’Etat à part entière : Lombardie, Ligurie, Vénétie, Toscane, Etats pontificaux, Royaume des deux Siciles. En conséquence, les stéréotypes y courent encore aujourd’hui de façon vivace. Leonardo Sciascia, dans son recueil de nouvelles, Les Oncles de Sicile[1], en livre quelques uns : « L’Italie était grande, écrit-il, mais les Calabrais avaient la tête dure, les Sardes étaient des faux-jetons, les Romains mal élevés, les Napolitains des mendiants. » On peut d’ailleurs compléter cette liste centrée sur le sud de la Péninsule, sachant que les Romains sont aussi arrogants, les Toscans menteurs, les Napolitains voleurs, les Génois avares, les Siciliens moqueurs et les Lombards travailleurs, mais pour ces derniers cet adjectif flatteur est peut-être surtout propagé par les Lombards eux-mêmes !

            En effet, l’étranger, le plus souvent perçu comme menaçant est presque toujours caractérisé de façon négative, voire très dépréciative. La reprise de ces stéréotypes dans le film L’Auberge espagnole souligne bien ce trait. Des étudiants de pays différents se retrouvent à Salamanque pour l’été et apprendre l’Espagnol dans le cadre des échanges Erasmus. Alors que les jeunes gens ont déjà commencé à nouer de bonnes relations, arrive, en retard sur les autres, le frère de l’une des étudiantes, qui jette un froid en abordant chacun à travers le stéréotype de sa nation. Manifestement, ses interlocuteurs le prennent plutôt mal, se renfrognent et trouvent bien lourd le nouveau venu, armé de sa « morgue britannique » !

            On peut observer aussi que le comportement n’est pas seul à caractériser une nation. D’autres éléments de la culture nationale interviennent. Dans le florilège des stéréotypes, les pratiques culinaires sont au tout premier plan  : choucroute et bonne bière à Munich, bons steaks en Grande Bretagne, frites en Belgique. De là, suivent les dénominations des natifs : macaroni pour les Italiens, roosbeef pour les Anglais, mangeurs de grenouilles pour les Français. Ces derniers, quant à eux, se vivent plus en mangeurs de fromages et buveurs de bon vin qu’en mangeurs de grenouilles, même si ce mets, vraiment ignoré ailleurs, se pratique de temps à autre et sans doute davantage dans les bons restaurants que chez les particuliers.

            Enfin, les costumes nationaux sont aussi un bon marqueur des nations. Beaucoup moins portés aujourd’hui qu’autrefois, ils restent un système commode de référence. Les Ecossais endossent volontiers le leur. Ainsi lors des matches de football, les supporters d’Edimbourg revêtent le kilt et sont évidemment immédiatement repérables dans une foule : on n’attend plus que la cornemuse. Autrefois , la distinction vestimentaire était beaucoup plus importante et permettait d’identifier les appartenances provinciales : coiffes en Bretagne et en Alsace, bérets au Pays Basque, bonnets normands.

            Au XVIe ou au XVIIe siècle, pour qui ne sortait de son village que pour marcher jusqu’au village voisin, voire au bourg où se tenait les marchés, l’étranger était toujours vécu comme bizarre et, de ce fait, menaçant, aussi bien dans son aspect, son accoutrement que dans ses pratiques. A l’envers du voisin, il était jugé a-normal. Spontanément, on cherche le même, le connu, le familier. L’étranger perçu comme différent est, de ce fait, rejeté par un jugement dévalorisant. Comme les chats gonflent leur queue et leur poil pour effrayer l’adversaire, les natifs se gonflent pour se protéger de l’étranger, vécu a priori comme dangereux. Cette attitude se retrouve aussi bien dans les adjectifs dont sont affublés les étrangers, que dans les plaisanteries verbales, les « histoires drôles » et les représentations graphiques.

            Si les stéréotypes semblent figés dans le marbre d’une histoire répétitive, l’historien à l’affût des évolutions peut-il cependant y percevoir des changements ? Le Français, mangeur de grenouilles, n’a pas toujours été coiffé d’un béret basque apparu de façon plus obsédante dans l’Entre-Deux guerre et la baguette de pain qu’il porte sous son bras n’est venu que bien après les miches. Ainsi le regard que les Européens portent réciproquement sur leurs voisins a subi des inflexions au fil des siècles. Dans les sociétés anciennes où seuls voyagent les marchands, les étudiants et les clercs, l’étranger est principalement connu à travers les stéréotypes qui sont le plus souvent activés par les vicissitudes des relations internationales, des guerres et des réconciliations.

            En prenant l’étude sur quatre siècles, on peut saisir le lien qui existe entre présence du stéréotype dévalorisant et constitution de l’« ennemi héréditaire ». Les représentations marchent en fait en binôme. Au XVIIe siècle, le Français valeureux contre l’Espagnol prétentieux dans son ambition d’empire universel, fanfaron et plein de vents, ceci pendant tout le XVIIe siècle jusqu’aux premières années du XVIIIe. Puis, la prépondérance anglaise prenant le relais de la prépondérances française, vient le couple Français-Anglais. Celui se perpétue une bonne centaine d’années jusqu’au Congrès de Vienne. Pendant le beau XVIIIe siècle, la concurrence économique met aux prises marchands français et britanniques et l’Angleterre est présente dans toutes les guerres coloniales et maritimes qui ébranlent les deux pays. De la Révolution à la fin de l’Empire, la perfide Albion est toujours l’âme des coalitions qui se nouent contre les ambitions françaises. Le XIXe siècle, est marqué par l’émergence de nouveaux Etats nationaux, principalement l’Italie, puis l’Allemagne. Le couple Français contre Allemand occupe toute la scène de 1870 à 1945. 

           Dans ces alternances, ces balancements, ces retournements quelquefois, l’image de l’autre se durcit ou s’amollit, le stéréotype prend des allures plus ou moins hostiles ou plus ou moins bienveillantes. Les représentations figurées des nations (des estampes du XVIIe siècle au dessin de presse contemporain) sont un bon témoignage de ces fluctuations. A titre d’exemple, on peut observer un certain nombre de gravures de propagande du XVIIe siècle dans lesquelles le Français et l’Espagnol marchent en couple. L’Espagnol reconnaissable à son costume qui, le siècle avançant, reste immuable, et le Français, élégant, à la dernière mode, se riant de son adversaire. Les graveurs ont placé les deux ennemis en situation : le Français met échec et mat un Espagnol tout déconfit, ailleurs, le Français observe l’Espagnol chassé par la Flandre d’un coup de pied au cul. Plus tard, l’Espagnol, toujours lui, est châtré de Gravelines et de Dunkerque.

            Certaines gravures construisent des scènes plus complexes où tous les belligérants sont présents, comme dans Le secours de la Paix aux nations oppressées par la Guerre et la Misère. 

Fig. 1. Le secours de la Paix aux nations oppressées par la Guerre et la Misère, gravure anonyme, Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale. Probablement contemporaine des négociations de Westphalie, qui se déroulent entre 1644 et 1648, cette image de propagande incite les diplomates à accélérer leurs négociations pour mettre un terme à une guerre qui ronge les peuples qui y sont engagés. Les malheurs engendrés par ce conflit interminable sont évoqués par plusieurs éléments : au centre, un paysan, dont on n’aperçoit que le buste, regarde le spectateur qu’il prend à témoin, joignant les mains en un geste de prière et de supplication ; à l’arrière-plan, on aperçoit, à gauche, les lueurs de l’incendie qui ravage les maisons d’un village et, à droite, un arbre tordu et secoué par l’orage. Sous l’œil de la Paix, qui, dans les nuées au centre, brandit son rameau d’olivier, on aperçoit le groupe des Nations grellées de pierres par la Misère, à gauche, et par la Guerre, à droite. Les représentants des nations engagées dans la guerre expriment tous leur désespoir. Au centre, on situe l’Espagnol séparé du Français par le Suisse. Autour de ces trois personnages, formant une espèce de ronde, on voit de gauche à droite : le Flamand et le Lorrain, puis, couchés au premier plan le Catalan, l’Anglois, l’Italien et le Portugais, enfin, debout au fond, l’Hollandois, le Polonois et l’Allemand. Cette ronde des lamentations omet pourtant le Suédois, bien qu’il soit un partenaire majeur des discussions d’Osnabrück en 1648.

Les personnages, nommés par le graveur lui-même, portent un costume « national ». Ainsi, le Suisse est habillé comme le sont encore les gardes pontificaux : casque à cimier, cuirasse et culotte bouffante arrêtée au genoux, comme le mercenaire sur les champs de batailles. Le Polonais, lui, arbore un bonnet très particulier et une chemise à plastron décoré, que l’on retrouve dans d’autres gravures. Ces personnages typés se retrouvent habillés de même dans d’autres estampes qui, comme celle-ci, représentent « les peuples de l’Europe ». Ainsi Le temps misérable qui ne peut attraper par un incendie à l’arrière-plan et le malheur des temps par le pauvre misérable couché au premier plan. Les pays représentés, ne sont plus ici qu’au nombre de sept, le Français, l’Espagnol, le Portugais, l’Allemand et l’Italien, explicitement nommés par le graveur. Deux autres personnages, féminins cette fois, représentent la Flandre et la Lorraine. Dans le contexte de la guerre de Trente Ans, les peuples sont moins présentés ici en ennemis les uns des autres qu’en victimes confondues des « misères de la guerre ».

            Au XVIIIe siècle, l’Anglais prend la place de l’Espagnol dans les estampes satiriques françaises et les graveurs anglais ne se privent pas non plus de ridiculiser le Français, petit aristocrate poudré, malingre et frêle, tandis que de ce côté-ci de la Manche l’Anglais paraît plutôt comme un gros bourgeois, dont le gros cigare n’est plus très loin. Au XIXe siècle, la gravure satirique, si bien implantée en Angleterre, prend son essor en France surtout après la révolution de 1830 qui libère la presse. Les conflits de 1848 en Europe amènent des représentations stéréotypées des différents pays en général ridiculisés, affublés de références à leur « caractères nationaux ». Avec la montée des ambitions prussiennes et la politique offensive de Bismarck, l’Allemand passe au premier plan. Le casque à pointe, la raideur du maintien, les épaules larges et la mine impressionnante garnie de moustaches en crocs, tous ces caractères stéréotypés se perpétueront jusque dans les représentations du XXe siècle. La caricature est le conservatoire des représentations traditionnelles, les « clichés » formant un répertoire de formes, déjà connu des lecteurs, et permettant, de ce fait, une identification rapide du sujet.

            Qu’en est-il dans la deuxième moitié du XXe siècle ? La réconciliation franco-allemande constituant le socle de l’unité européenne en gestation aboutit par agrégats successifs à la constitution de l’Union, désormais élargie à vingt-cinq pays, vingt-cinq nations partageant le grand marché avec, en toile de fond la recherche d’une culture commune qui effacerait la mosaïque de nations aux langues différentes. Comment percevoir les autres maintenant que la fraternité l’emporte sur la guerre, maintenant que le brassage du grand tourisme à tout âge abaisse les frontières et rapproche les peuples qui ont plus en commun qu’ils ne croyaient peut-être ? Les stéréotypes, qui ont la vie si dure, les images reçues, qui résistent non moins à l’évolution des choses (le Français porte toujours son béret et tient toujours sa baguette), vont-ils s’effacer, se gauchir, se modifier, à tout le moins s’adoucir pour ne pas dire s’édulcorer ? Sommes-nous toujours des mangeurs de grenouilles ? les Espagnols sont-ils encore arrogants et les Anglais perfides ? Mal porté désormais le stéréotype va-t-il progressivement rentrer dans le folklore suranné appartenant à un contexte géopolitique révolu ? Mieux, de ces stéréotypes proprement « nationaux », allons-nous voir émerger un stéréotype plus large, proprement « européen » ?

Dans cette période de transition où le sentiment d’appartenance à la nation l’emporte encore très largement sur celui d’appartenance au continent, c’est précisément de la comparaison avec les autres continents que peut émerger une vision commune, « stéréotypée » de l’Européen moyen, encore que le touriste français se sente plus français qu’européen face aux Américains moyens qu’ils rencontrent aux Etats-Unis. Pour l’instant, force est de reconnaître que les images et les clichés de « l’Européen » ne sont pas encore établis. Le citoyen de France, lui, avec ses euros en poche, se sent d’abord français. La citoyenneté européenne (qui ne fait guère déplacer l’électeur) est très en retrait du sentiment d’appartenance à la nation. Le nanisme politique d’une Europe, qui ne s’incarne ni dans un leader, ni dans des partis proprement « européens », contribue au maintien des héritages et des stéréotypes anciens. Toutefois, la caricature, si bon conservatoire des images reçues, fait plutôt appel à Marianne en jeune fille accorte et Germania en petite Gretchen sympathique, désormais adoucies et complices, plutôt qu’aux vieux stéréotypes (encore vivaces ?) du Français arrogant et de l’Allemand épais. 

Biblio : 

Anne-MarieThiesse, La Création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècles, Seuil, 1999, 302 p.

Jean-Noël Jeanneney (dir.), Une idée fausse est un fait vrai. Les stéréotypes nationaux en Europe, Paris, O. Jacob, 2000, 229 p.



[1] Leonardo SCIASCIA, Les Oncles de Sicile, Turin, 1960, Paris Denoël, 1967, Gallimard, « L’Imaginaire », p. 206.

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