Hara-Kiri n°47, janvier 1965.

Article de Stéphane Mazurier. Pour voir les autres parties 1, 2 et 3.

Aux risques de la subversion 

            Hara-Kiri n’est pas un journal politique pour plusieurs raisons. D’une part, il ne veut pas être tributaire des vicissitudes de l’actualité et, d’autre part, sa périodicité mensuelle empêche une « prise directe sur la vie »[1]. Ce journal ne saurait, cependant, être atemporel : fondé moins de deux ans après l’installation de la Ve République , il traverse les années soixante sous la présidence du général de Gaulle. L’ambition artistique du journal « bête et méchant » lui interdit de s’intéresser à des petites querelles ministérielles ou au résultat de telle ou telle consultation électorale. Ces jeunes gens visent plus haut : c’est la société gaullienne dans son ensemble qui doit être l’objet de leur jeu de massacre. « Vaste entreprise de révocation de son époque »[2], Hara-Kiri  se déchaîne contre les symboles traditionnels de l’autorité, c’est-à-dire l’Église, l’armée et la police, comme pouvait le faire, soixante ans plus tôt, le mensuel anarchiste L’Assiette au beurre. En outre, Cavanna et les siens s’attaquent à ce qui est, selon Marcuse[3], la forme moderne d’aliénation des masses : la société de consommation. La publicité, qualifiée de « pute violeuse »[4] par Cavanna, en est l’un des principaux vecteurs. « La publicité nous prend pour des cons, la publicité rend cons », proclame Hara-Kiri. Pour mieux stigmatiser cette « démagogie flatte-gogos »[5], le journal invente la publicité parodique. Du shampooing à la lessive, de l’électroménager à l’automobile, tous les produits de la civilisation consumériste sont passés à la moulinette de l’humour[6]. La légende veut que Hara-Kiri ait toujours refusé, par conviction et par éthique, d’ouvrir le moindre espace publicitaire dans ses colonnes. En fait, Bernier, avec l’accord de la rédaction, voulut un moment profiter de cette source de financement : « On avait quand même un tirage à proposer aux annonceurs »[7]. Il crée même une société de publicité, Snob Publicité, dont les créatifs sont les propres membres de la bande Hara-Kiri. L ’expérience est, toutefois, de courte durée : après que le grand couturier Renoma eut acheté un espace, le journal publie une photographie de Hitler et Goering, avec cette légende : « Pourquoi Hitler et Goering étaient-ils aussi chics ? Parce qu’ils s’habillaient chez Renoma ! »[8] L’affaire a suscité un tel émoi chez les associations d’anciens déportés que Hara-Kiri abandonne toute publicité autre que parodique.

Hara-Kiri n°40, juin 1964.

 

             Dans la société de consommation des années soixante, le sexe devient également un véritable marché. Hara-Kiri traite l’érotisme avec humour et légèreté : il ne cherche pas à mythifier de corps féminin, mais, au contraire, se plaît à montrer des jeunes femmes nues dans les situations les plus grotesques[9]. « On fait rire […] avec du cul »[10], comme le rappelle Bernier. L’émergence de l’érotisme dans Hara-Kiri est très progressive, à l’instar de l’évolution générale des mœurs : à ses tout débuts, le journal ne comptait aucun dessin ni photographie de femme nue. Peu à peu, comme le souligne Jean-Marc Parisis, « les pages commencent à sentir légèrement la cuisse »[11]. Une étape est franchie en novembre 1963, après la sortie du premier numéro de Lui ; Hara-Kiri s’amuse dès lors à imiter l’érotisme bon teint du « magazine de l’homme moderne ». Dans un contexte de lente libération des mœurs, les jeunes femmes dévoilent de plus en plus leurs corps. Il y a un monde entre le début des années soixante, où l’on peut parfois entrevoir une cuisse ou un sein, et la fin de la décennie, où certaines photographies du mensuel montrent des femmes complètement dénudées[12]. Le sexe est également un thème privilégié pour quelques dessinateurs de Hara-Kiri, notamment Wolinski. Cavanna se souvient qu’il ne cessait de dessiner des femmes nues durant les réunions de rédaction : « ces petites bonnes femmes à la six-quatre-deux qui s’enfilent des queues par tous les trous avec de beaux grands rires féroces »[13]. Ce qui était une obsession privée devient une obsession publique après que Jean-Jacques Pauvert[14] eut édité Je ne pense qu’à ça[15], juste avant Mai 68.

             Enfin, Hara-Kiri est impitoyable envers la presse populaire de l’époque[16]. Des revues comme Nous Deux ou Confidences regorgent alors de romans-photos à l’eau de rose. Dès mars 1961, le journal de Cavanna reprend cette formule en l’agrémentant de l’humour bête et méchant : on peut y découvrir « Grocula contre Frank Einstein »[17]. Ce sont les collaborateurs du journal eux-mêmes qui jouent les acteurs ; Bernier tient ainsi une rubrique de type « roman-photo », intitulée « Professeur Choron : réponse à tout ». Avec les fausses publicités et l’érotisme débridé, les « romans-photos déments »[18] de Hara-Kiri restent gravés dans la mémoire collective. Ces trois exemples montrent à quel point le journal souhaite défigurer la « société du spectacle », cette société peuplée d’icônes de la télévision, de la variété ou du sport. Wolinski insiste sur le profond décalage entre l’esprit de Hara-Kiri et son environnement socioculturel : « La société des années soixante nous mettait mal à l’aise. […] On étouffait sous les tabous »[19]. Bernier confirme ce sentiment et parle d’une « France épouvantable »[20].

             Pour évoquer plus précisément la position des collaborateurs de Hara-Kiri dans la France gaullienne, Wolinski évoque « des gosses dans un lycée avec un proviseur trop sévère »[21]. La liberté, l’insolence et l’irrévérence du journal « bête et méchant » sont, en effet, très vite censurées. Dès le 18 juillet 1961, quelques jours après la sortie en kiosque du dixième numéro, le Journal officiel de la République française interdit Hara-Kiri de vente et d’affichage aux mineurs de dix-huit ans, et, par voie de conséquence, interdit au journal d’être distribué. L’arrêté ministériel s’appuie sur la loi 49-956 du 16 juillet 1949, modifiée le 23 décembre 1958, sur la protection de l’enfance et de la jeunesse. La loi de 1949 visait exclusivement les publications destinées aux enfants et adolescents. Elle avait instauré une Commission de surveillance et de contrôle, chargée de vérifier si ces journaux ne diffusaient pas des valeurs « de nature à démoraliser l’enfance et la jeunesse »[22], comme le mensonge, le vol, la paresse, la haine, etc. L’ordonnance n° 58-1298 du 23 décembre 1958 – publiée deux jours après l’élection du général de Gaulle à la Présidence de la République – durcit nettement la loi de 1949 : l’article 14 en est modifié, de telle sorte que n’importe quelle publication peut être interdite d’affichage, de vente aux mineurs de dix-huit ans, et donc de distribution, si celle-ci présente « un danger pour la jeunesse en raison de [son] caractère licencieux ou pornographique ou de la place faite au crime »[23]. Sous couvert de protéger la jeunesse, cette ordonnance permet en fait au pouvoir gaullien de contrôler la presse. Hara-Kiri est arbitrairement taxé de « licencieux » et « pornographique » par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence : le ministère de l’Intérieur peut signer l’arrêté d’interdiction du journal.

             Bernier et Cavanna, qui ne s’attendaient absolument pas à un tel événement, s’efforcent alors de lever l’interdiction au plus vite. Ils se rendent place Beauvau, puis place Vendôme, puisque la Commission de contrôle siège au ministère de la Justice. Le rapporteur de cette commission, M. Morelli[24], justifie l’interdiction du journal : au travers d’exemples précis, il accuse Hara-Kiri d’irrespect envers les personnes âgées, les mères de famille et les enfants ; les dessins de Fred, Topor, Gébé et Wolinski sont considérés comme malsains.. Cavanna et Bernier découvrent avec stupéfaction le fossé qui sépare la liberté absolue de Hara-Kiri et l’étroitesse d’esprit de ce magistrat, représentatif d’une France encore rigoriste et mesurée[25]. Pour tenter de combler le gouffre financier engendré par l’interdiction, Bernier use de moyens dérisoires : ses colporteurs vendent illégalement Hara-Kiri en province, il fonde un petit journal uniquement vendu par colportage et intitulé Le Baladin de Paris. Sans les revenus de Hara-Kiri, certains membres de l’équipe rejoignent d’autres journaux. Ainsi, Cabu a trouvé refuge à Pilote, l’hebdomadaire de Goscinny[26]. Six mois plus tard, le ministère de l’Intérieur lève l’interdiction. La rédaction de Hara-Kiri s’est vaguement engagée à proposer un journal plus poli et plus convenable. Pendant quelque temps, le contenu du mensuel est, en effet, assez sage, par crainte d’une nouvelle censure : « Ces enfoirés nous avaient coupé notre enthousiasme »[27], enrage Bernier.

             En mai 1966, Hara-Kiri est de nouveau interdit[28], toujours en vertu de la loi de 1949, modifiée 1958. Cependant, la Commission de contrôle et de surveillance n’est pas, cette fois-ci, à l’origine de la décision. Elle proviendrait directement de la place Beauvau , voire de l’épouse du général de Gaulle[29]… La situation financière de l’entreprise devient intenable. La rédaction de Hara-Kiri doit quitter la rue Choron , pour cause de loyers impayés, et se retrouve rue de la Grande-Truanderie, près des Halles[30], puis, à deux pas de la rue Choron , au 35, rue Montholon[31]. On y fabrique le seul et unique numéro d’un petit journal semblable au Baladin de Paris, Am-Stram-Gram, entièrement constitué de dessins de Reiser[32]. Ce dernier est, cependant, contraint de travailler ailleurs pour pouvoir gagner sa vie ; il entre alors, en compagnie de Gébé, à la rédaction de Pilote[33]. Bernier, étranglé par ses créanciers, menacé par les huissiers, dépose le bilan de la société Hara-Kiri , mais il parvient à éviter la liquidation judiciaire. Il obtient même de ses créanciers un concordat, c’est-à-dire un étalement des traites, sur huit ans. Avec l’aide de Cavanna et Wolinski, Bernier réussit finalement à convaincre les fonctionnaires de la place Beauvau de lever l’interdiction : un arrêté ministériel daté du 25 novembre 1966 autorise la reparution de Hara-Kiri. Après sept mois d’absence, le mensuel retrouve sa place dans les kiosques au mois de janvier suivant, mais ses ventes ont beaucoup diminué : de 250 000, elles tombent à 80 000 - 100 000. Il est vrai que de nombreux marchands de journaux, persuadés que ce titre est toujours interdit, refusent de le vendre. Le concordat est par conséquent très difficile à respecter. En ce dernier tiers des années soixante, Hara-Kiri paraît en sursis, d’autant plus que l’équipe tarde à se reformer. Si elle compte dans ses rangs quelques nouveaux (Delfeil de Ton, Pellaert), plusieurs piliers, comme Gébé et Cabu, restent à Pilote[34].

 

 Hara-Kiri n°65, janvier 1967.

            Il serait évidemment excessif de considérer Hara-Kiri comme un moteur essentiel des événements de Mai 68, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas un journal politique. Il a, toutefois, participé à un sérieux dépoussiérage de cette France des années soixante, encore très traditionnelle, voire archaïque. « C’est vrai que Hara-Kiri a dû foutre un peu le feu là-dedans »[35], reconnaît Georges Bernier. Il est, en outre, convaincu que les « soixante-huitards » sont des lecteurs inconditionnels de Hara-Kiri et que, sans le savoir, le journal bête et méchant a joué un rôle dans la formation culturelle et intellectuelle de ces jeunes. Le 35, rue Montholon devient un formidable vivier pour beaucoup d’étudiants qui recherchent des dessins à afficher, des slogans : « J’ai vu défiler toutes les écoles qui venaient faire des numéros spéciaux de Hara-Kiri pour leur école et qui venaient pleurer, quémander des dessins à Reiser, à Wolinski… C’est là que je me suis aperçu qu’on avait pris beaucoup d’importance »[36].

             De plus, certains collaborateurs de Hara-Kiri participent activement aux événements de Mai. Wolinski est, sans conteste, le plus actif : il signe ses premiers dessins politiques pour le journal Action, fondé par l’un des principaux animateurs du Mouvement du 22-Mars, Jean Schalit[37], puis dirige, en compagnie de Siné, L’Enragé, véritable brûlot antigaulliste[38]. D’autres dessinateurs de Hara-Kiri collaborent, mais de façon beaucoup plus ponctuelle, à L’Enragé : Gébé, Cabu et Reiser[39]. En outre, Wolinski, qui s’inscrit alors dans la mouvance « gauchiste », fait jouer une première version de sa pièce de théâtre, Je ne veux pas mourir idiot, à la résidence universitaire Berlioz, devant un parterre d’étudiants, le 4 mai 1968. Si Bernier est enthousiasmé par Mai 68, ce n’est guère pour des raisons politiques, mais d’abord pour des raisons économiques : la grève générale dans le secteur bancaire lui permet de retarder un peu le remboursement de ses créanciers ! Ensuite, en bon anarchiste, il est fasciné par le désordre et le chahut qui règnent alors dans Paris. Le cas de Reiser est sans doute le plus complexe. Par amitié pour Jean Schalit, qu’il a connu à L’Almanach Vermot, il participe au premier numéro du journal Action, mais ne passe que deux dessins dans L’Enragé. On ne le voit ni dans les manifestations, ni dans les amphithéâtres. Reiser, fils du peuple, est, en fait, « choqué par ces fils de bourgeois qui faisaient la révolution »[40]. Enfin, Cavanna n’a joué aucun rôle dans les événements de Mai 68, pour la bonne raison qu’il devait subir une opération chirurgicale…

             Huit mois à peine après les « événements » de Mai paraît le premier numéro de Hara-Kiri Hebdo[41]. Cette proximité ne doit rien au hasard : 68 a créé une certaine demande d’un journal plus « engagé » que Hara-Kiri. Les ex-soixante-huitards, lecteurs du mensuel, ne peuvent plus se contenter d’un humour aussi peu politique. C’est en tout cas l’analyse du biographe de Reiser, Jean-Marc Parisis : « Un esprit de sérieux contestataire a émergé. La rage déconneuse, l’évangile absurde et grimaçant [de Hara-Kiri] ne mordent plus sur l’époque ; ils passeraient même pour réactionnaires. Hara-Kiri affiche un nihilisme trop physique pour les cerveaux de l’avenir […]. »[42]

             Un an et demi après le lancement de Hara-Kiri Hebdo, Cavanna, rédacteur en chef de ce nouveau journal, abandonne la rédaction en chef du mensuel Hara-Kiri ; débordé de travail, il confie ce poste à Gébé, compagnon de la première heure du journal. S’achève alors, en même temps que les années soixante, la première phase de l’histoire du mensuel. C’est une période difficile pour ses collaborateurs : ils manquent souvent de confiance en eux, leurs revenus sont faibles, la menace d’une interdiction plane constamment au-dessus de leur tête… Paradoxalement, c’est peut-être aussi la période la plus forte du journal : en ces temps d’ordre moral gaullien, Hara-Kiri ose transgresser les codes sociaux, expérimente toutes les formes de parodie, bouleverse la grammaire de l’humour dessiné ou écrit. Durant la décennie suivante, Gébé s’efforce de poursuivre ce travail, mais les temps ont changé : le mouvement de Mai 68 a permis une incontestable libération des mœurs, qui tend à banaliser peu à peu l’humour « bête et méchant ». En définitive, et malgré les insolences de « l’ère Gébé », le Hara-Kiri le plus provocateur reste celui des années soixante, ne serait-ce que parce qu’il déployait son talent dans un environnement hostile.

 Stéphane Mazurier

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[1] Cavanna, Bête et méchant, op.cit., p.346.

[2] Parisis, Reiser, op.cit., p.56. 

 [3] Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, Paris, éditions de Minuit, 1968.

[4] Cavanna, Bête et méchant, op.cit., p.249.

[5] Ibid.

[6] Suite à ces fausses publicités, de nombreuses entreprises portent plainte contre le journal, essentiellement pour diffamation. C’est ainsi le cas d’Air France, après un montage publié dans Hara-Kiri, n° 89, février 1969. La 3e chambre du Tribunal de grande instance de Paris accorde 2000 francs de dommages et intérêts à la Compagnie nationale. Les verdicts, toujours défavorables à Hara-Kiri, n’arrangent pas les finances du journal, en même temps qu’ils révèlent la rigueur morale des magistrats, et, au-delà, de la société française.

[7] Choron, Vous me croirez…, op.cit., p.128.

[8] Cf. Ibid., p.129.

[9] Ainsi, une jeune femme embrassant un porc sur la bouche, une autre enrubannée de boudin noir, ou une dernière se retrouvant avec un poisson dans le slip…

[10] « Inter-Actualités », France-Inter, 9 décembre 1979.

[11] Parisis, Reiser, op.cit., p.61. 

[12] Cette tendance s’accentue dans les années soixante-dix, où il n’est pas rare qu’une femme nue fasse la couverture de Hara-Kiri.

[13] Cavanna, Bête et méchant, op.cit., p.223.

[14] Qui a, par ailleurs, édité le Marquis de Sade dix ans plus tôt.

[15] Wolinski, Je ne pense qu’à ça, Paris, Pauvert, 1968.


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