Dessin sans titre probablement de Thiébaud, sd (Bibliothèque diocésaine de Besançon).

DES CURÉS CONTRE LEUR ÉVÊQUE : UN EXEMPLE DE CHARGE ANTIÉPISCOPALE

La caricature anticléricale n’est pas l’apanage des adversaires de l’Eglise et de son insertion dans les affaires temporelles. Elle constitue aussi, plus rarement sans doute mais avec tout autant de violence, une arme interne au clergé en recoupant des clivages ecclésiologiques et des divergences politiques. La tentation est d’autant plus forte de céder à cette forme d’expression que l’organisation concordataire (convention de messidor du 15 juillet 1801 et articles organiques du 8 avril 1802) a privé le clergé inférieur de toute instance de recours et d’arbitrage : sans aller jusqu’à parler de conflit de classe, reste que la confrontation entre l’autorité épiscopale et la masse des desservants, de plus en plus largement issus de la paysannerie, constitue une source de tension permanente au XIXe siècle. Les imprécations d’un Lammenais contre l’épiscopat royaliste et gallican en donnent un premier exemple à la fin de la Restauration.
L’archidiocèse de Besançon en fournit une autre illustration significative : marqué par l’expérience réfractaire durant la Révolution et par l’influence mennaisienne, le clergé local n’hésite pas à s’opposer à l’autorité épiscopale au nom de l’orthodoxie romaine, marqueur d’identité de cette province fervente. La nomination d’un nouvel archevêque, Mgr Césaire Mathieu, en 1834 (créé cardinal en 1850), qui inaugure un épiscopat de plus de quarante ans, constitue un tournant majeur. Prélat attaché à toutes ses prérogatives d’évêque, soucieux d’entretenir de bons rapports avec les différents gouvernements, il professe un gallicanisme modéré qui peut se définir surtout comme le besoin de ménager à l’épiscopat français une marge d’autonomie à l’égard de la curie. Le refus de l’interventionnisme romain se fait au nom d’un amour-propre national peu porté vers la piété italianisante. Mais il se nourrit aussi du refus d’un catholicisme autoritaire et plébéien (qu’exprime le journal L’Univers de Louis Veuillot).
Cette position lui aliène l’opposition d’une partie du clergé, ultramontain ou pour mieux dire intransigeant, qui va se focaliser sur la question liturgique – Mgr Mathieu étant avec Mgr Dupanloup le dernier évêque français à adopter la liturgie romaine en 1874, un an avant sa mort. Largement issue de cette controverse, la dénonciation du gallicanisme épiscopal se déplace sur le terrain des enjeux biographiques : contre la biographie officielle de Mgr Mathieu parue en 1882, les intransigeants publient coup sur coup des mises au point qui évoluent de la polémique à la diffamation. Un laïc, Simon-Etienne Hyenne, publie ainsi une série d’opuscules qui sont autant de fragments d’un travail plus abouti mais resté à l’état de manuscrit : Notice historique, biographique, bibliographique et philosophique sur S. Em. le Cardinal J. M. A. C. Mathieu, archevêque de Besançon. La caricature, qui est peut-être l’œuvre du chanoine Thiébaud, chef de file de l’opposition intransigeante et proche de S.-E. Hyenne, semble destinée à illustrer cette œuvre inspirée par la haine.
On y voit un Mgr Mathieu ventripotent, habillé de la pourpre cardinale (qui lui donnait en outre un siège au Sénat impérial, en vertu de l’article 20 de la constitution promulguée le 14 janvier 1852). Les croix civiles (la Légion d’honneur entre autres) comptent plus que le crucifix et la croix pectorale de l’évêque. Le rabat – signe distinctif du clergé français, et donc souvent considéré comme un attribut gallican – est particulièrement voyant. La traîne dessine un prince louis-philippard plus qu’un pasteur d’âmes.
Que tirer de ce portrait à charge, qui ne connut vraisemblablement qu’une diffusion très restreinte ? La longue confrontation entre un clergé romain et un évêque gallican durant la querelle liturgique atteste de la prégnance d’enjeux plus fondamentaux encore. La redéfinition de l’identité catholique à partir du socle pétrinien, dans un sens unitaire et intransigeant (Syllabus de 1864), passe par le refus de tout intermédiaire entre le prêtre et le souverain pontife – déclaré infaillible en matière de doctrine par le concile de Vatican (1870). Soumis par la loi à l’autorité de l’évêque, et malmené par un contexte politique de plus en plus défavorable, les membres du clergé inférieur mêlent dans leur enthousiasme pour les doctrines romaines une part de récrimination à l’égard de l’administration de l’ordinaire : dès lors, on comprend que certains d’entre eux, au nom même d’une conception ecclésiale, aient pu céder à la charge antiépiscopale.

Vincent PETIT

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