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Elodie Mielczareck est sémiolinguiste de formation. Elle travaille principalement dans les domaines du marketing (positionnement de marques, analyse de pack, plan de communication, etc.) et dernièrement pour la commission ministérielle « Image des femmes dans les médias » (analyse des stéréotypes, notamment). Elle publie régulièrement sur son blog spécialisé en sémiologie : www.sciigno.net

 

 

Dessin de Siné et Jiho, Siné Hebdo du 10 mars 2010
Dessin de Luz, Charlie Hebdo du 10 mars 2010

 

La sémiologie en quelques mots…

 

Vient du grec semeion (le signe) et logos (le discours), soit l’analyse des signes (verbaux et non verbaux) : images, texte, gestualité, etc. Cette discipline universitaire s’est notamment fait connaître grâce à Roland Barthes et ses analyses publicitaires (dont la célèbre pub Panzani) et mythologiques (Mythologies, 1958). La sémiologie (ou sémiotique) fait son entrée dans le pôle marketing des entreprises aux alentours des années 80. Cette discipline scientifique a pour vocation d’objectiver les sensations et interprétations que suggèrent les mots et les images.

L’analyse de ces deux couvertures est succincte, elle n’a pas pour ambition de transmettre une quelconque subjectivité mais bien la mise en lumière des différents procédés interprétatifs.

 

Contextualisation

Rappelons le contexte de publication des ces deux couvertures de la semaine du 8 mars 2010. Le premier tour des régionales n’a pas encore eu lieu. En attendant, la France connaît une importante vague d’intempéries, les inondations sont nombreuses dans le pays.

 

 

D’emblée, on peut voir un analogisme entre le « temporel » et le « politique » ; en effet, les deux affiches relient le macrocosme climatique au microcosme politique français.

 

La couverture de Siné Hebdo

Les principaux signes graphiques à repérer sont :

·          - Les (jeux de) mains

·          - L’eau

·          - La tête

 

    Arrêtons-nous un instant sur cette main quasi-divine, venant du ciel et traversant l’image par sa verticalité. Visiblement une main d’homme, chemise cravate, synecdoque du cadre moyen (la partie pour le tout) ? Allégorie de l’autorité (représentation d’une notion abstraite à travers une image) ?

En tous les cas, la main de Dieu semble ici être la main du Peuple, c’est en tous les cas ce qu’indique le vouvoiement du titre : « Régionales : Noyez-les tous ! ».

    A cette main unique venant du haut s’opposent des mains multiples venues du bas, du tréfonds des eaux. Ces mains sont dénudées mais pas anonymes, elles portent des pancartes qui permettent une identification rapide des partis de droite. Ces mains portent le sceau des damnés, vouées à disparaitre.

    L’eau est un symbole fort. L’image peut d’abord nous faire penser à l’eau purificatrice  utilisée dans de nombreux rituels religieux (Cf. « l’eau qui lave les péchés du monde » - psaume 55 de la Vulgate).

    Ainsi, la main du peuple est signe de Renouveau ; par son geste, la main va permettre le renouveau du paysage politique français. Elle est l’ouverture vers la Lumière alors que les damnés semblent condamnés à l’obscurité des eaux.

La main s’abat sur une tête unique, celle, semble-t-il de Nicolas Sarkozy, qui se présente dans l’image comme le leader des partis de droite (FN confondu). L’autorité suprême du peuple coule la figure charismatique de la politique de la droite - préfiguration du vote sanction des français ?

 

La couverture de Charlie Hebdo

Les principaux signes graphiques à repérer sont :

·          - La figure principale : la caricature de Sarkozy

·          - La gadoue

    La figure de Sarkozy est en premier plan et occupe une bonne partie de l’image. La mise en scène est donc personnalisée à travers cette icône qui a tout du Guignol : un ciré jaune, un sceau, une pelle, un râteau. Ridicule repris par la posture déséquilibrée d’un pied dégoulinant de gadoue hors de l’eau.

Le paysage en fond est semble-t-il un paysage Breton (Phare + digue + longue plage). On est bien loin du Cap Nègre. La mise en scène représente donc Sarkozy en vacances, le côté bling bling en moins, il n’en reste donc que la beaufitude. Rappelons que le phare, symbole de la lumière dans la nuit, semble bien loin derrière notre personnage.

    Par ailleurs, la boue occupe les ¾ de l’image. L’image illustre donc un premier sens : le personnage est dans la gadoue, relayé par un sens figuré : « être dans la mouise ». Or les autres personnages semblent déjà morts, enfouis dans cette mélasse. Cette image illustre, grâce au sens figuré, une analogie entre la mélasse et le gouvernement. Ils en font déjà partis, seules certaines parties de corps sont visibles, le reste est en décomposition…

L’expression « Je n’aurais pas dû construire l’UMP sur une zone inondable... » insiste sur le ridicule d’une prise de parole qui ne vient qu’accentuer ce que l’image raconte : la mise sur le même plan de la mouise et de l’UMP.

 

Conclusions

Pour conclure, on s’aperçoit que les deux couvertures parlent de la même chose (les élections régionales) en utilisant la même analogie (la tempête climatique) mais en présentant une mise en scène différente.

Alors que chez Siné Hebdo le titre et l’image reprennent l’idée d’un pouvoir exercé pour et par le peuple soit l’expression d’un idéal démocratique à travers des connotés plutôt religieux (le Bien versus le Mal, Le Peuple versus Sarkozy), Charlie Hebdo préfère une mise en scène ridicule héritée de Guignol, ancrée dans la figure réaliste de la mouise.

On retrouve les mêmes thèmes de la mort et de la tempête, soit une mise en scène apocalyptique du paysage politique dirigé par l’UMP. Une mise en scène injonctive et transcendantale inspirée par des idéaux (Siné) versus une mise en scène guignolesque qui trouve son inspiration dans ce que le réalisme a de plus cynique : la décomposition des chairs (Charlie). En tous les cas, ces images semblent préfigurer le vote sanction du dimanche 14 mars.

 

Elodie Mielczareck