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Dans ce dessin de Gyp (1849-1932) paru dans Le Rire, 24/11/1894, deux personnages se reconnaissent aisément : Casimir-Perier au centre, président de la République despuis l'assassinat de Sadi-Carnot et Reinach en chenille tout en haut. Quelle interprétation donner à ce dessins ?

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1er commentaire :

L'affaire Dreyfus ne serait-elle pas le sujet de ce dessin?
Connaissant ses tendances antidreyfusardes, Gyp met un boulet au pied du président Casimir-Périer pour qu'il résiste au chant de la baronne de Rothschild qui est bien présentée par la couronne par l'inscription sur sa robe et par son compagnon - voir le nez! -. (Georges Benhamou)

 

2e, Autre piste :

Pour le personnage à lunettes, pourquoi ne serait-ce pas Jules Guesde très présent durant cette année 1894 (mis à part la ressemblance physique, je ne cerne pas l'allusion faite au papillon !) . Le personnage figurant tout en bas pourrait être Jean Jaurès qui était connu pour ses incessants voyages en train. A noter d'ailleurs qu'une caricature du journal Le Grelot datant du 11 novembre 1894 figure sur votre superbe site et montre déjà ces deux hommes politiques http://www.caricaturesetcaricature.com/article-15873975.html

 

Une autre idée pour le personnage à lunettes : Zadoc Kahn, grand rabbin, membre du Consistoire de France, un des premiers à intervenir pour défendre Dreyfus. La ressemblance est assez frappante et les manches de ce personnage sur la caricature rappelle un des éléments (j'en ignore le nom) du vêtement porté par un grand rabbin. Voir http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/zadoc/zadoc.htm (Claude Petetin)

 

3e, Le Point de vue de Jean-Luc Jarnier :
Il semble que l’affaire Dreyfus ne soit pas le sujet premier de cette caricature bien que Gyp s’emploie, sur le fondement de leur judéité, à étriller Joseph Reinach et le bourgeois bedonnant à gauche de l’image. Le 26 novembre, au moment où est publié ce dessin, cela fait 26 jours que le public sait qu’un capitaine d’artillerie, juif, nommé Dreyfus, est détenu en prison, soupçonné de « Haute trahison ». Casimir-Perier ne s’est publiquement pas impliqué dans cette affaire, pendant sa présidence. En revanche, il est bien connu que Mercier, son ministre de la Guerre est, lui, sur la sellette et prié, par la presse antisémite, d’aboutir. Gyp sait bien que son dessin, à cette période, ne vient que renforcer les préventions à l’égard de la communauté juive chez ceux qui sont disposés à la suivre.
Casimir-Perier, vit à cette époque, des moments difficiles. Le 29 septembre 1894, un certain Gérault-Richard, rédacteur en chef du
Chambard socialiste l’a désigné ainsi : « avec son arrogance brutale d’exploiteur, sans pitié ni noblesse, sans entrailles ni âme, il est l’image fidèle et repoussante d’une caste sanguinaire dont la prospérité a pour étiage la mortalité des travailleurs ». N’oublions pas que Casimir-Perier, fortuné, était le principal actionnaire des mines d'Anzin, ce qui a démultiplié l'ire à son égard. Gérault-Richard est poursuivi pour offenses au président de la République. Le procès vient devant la Cour d’assise de la Seine, le 5 novembre. Jean Jaurès plaide et désigne le président comme étant le rejeton d’une famille très aisée, inféodée aux intérêts des plus riches. Le grand-père de Casimir-Perier fut président du Conseil de Louis-Philippe. Gérault-Richard est condamné. On se gausse du président Casimir.
Casimir n’avait que très peu d’attrait pour la fonction présidentielle. Les choses étaient perceptibles à l’époque. Il restait tiraillé entre reprendre sa liberté, une sorte de tentation de Venise et, bon gré mal gré, accepter la charge et le bonnet phrygien que le très républicain Joseph Reinach lui propose (Reinach et Casimir-Perier sont politiquement proches).
Pourquoi Reinach est animalisé en chenille ? Les juifs étaient parfois assimilés à des chenilles. En 1900, Un livre Napoléon antisémite le formalise par écrit (disponible sur Gallica.fr). Il y est écrit que Napoléon 1er aurait déclaré, à propos des juifs : « Ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France. » Gyp fut antisémite. Elle n’a jamais cessé de le clamer dans ses dessins et dans ses romans. Parmi les personnes juives, Reinach est depuis six ou sept ans considéré comme l’une des pires. Les chenilles deviennent des papillons qui produisent des chenilles…. Il semble, pour Gyp, que Reinach soit bloqué dans son évolution à cet état larvaire.
Qui est ce papillon ? Et cette tête seule ? Question encore ouverte ...  
En face, le bourgeois bedonnant serait Rothschild ou une des figures de la haute banque (juive). L’inscription « Faubourg Saint-Germain » sur la robe de la femme désigne la « haute société ». Casimir-Perier serait tenté de se rapprocher d’eux. Jusqu’à quitter ses fonctions ? Une partition verticale affecte le visage du président. La moustache, les cheveux sont tournés vers le Faubourg, la main non gantée également.
Enfin, l’allusion ferroviaire serait liée au scandale des Chemins de fer du Sud. A confirmer et à préciser…

 

4e, Guillaume Doizy s'en mêle :

Le papillon me semble être Auguste Burdeau, alors président de la Chambre des députés et que Casimir aurait souhaité désigner comme son premier président du Conseil. Les deux hommes sont d’autant plus proches que Burdeau a été ministre des Finances de Casimir quand celui-ci dirigeait le gouvernement sous Sadi Carnot.

Il faut remarquer la partition du dessin en deux zones l’une claire, à gauche, l’autre sombre, à droite. Reinach (un proche de Casimir), Burdeau (issu d’une famille très pauvre) et le troisième personnage constituent une des faces du président de la République, c'est-à-dire ses gages républicains, tandis qu’à gauche, la « banque juive » formerait la tentation, l’évocation de sa fortune. L’extrême droite, avant même l’extrême gauche, reproche à Casimir son enrichissement éhonté, d’être le défenseur des intérêts de la haute finance et des grands industriels. La légende indique bien l’hésitation de Casimir mais l’homme est enchainé à la République et ses « devoirs », tandis que le morceau d’étoffe qui enserre ses jambes semble ne pas pouvoir faire le poids.

Le dessin ne porterait pas du tout sur l’Affaire Dreyfus mais traduirait l’antisémitisme qui prévaut chez certains dessinateurs depuis la publication de La France juive par Drumont. Pour ces antisémites, nul doute que leurs adversaires politiques sont acoquinés avec la finance juive…

 

5e, Brouland donne sa version :

Le personnage qui est au bras de l'allégorie du Faubourg Saint-Germain est Arthur Meyer. propriétaire du journal conservateur Le Gaulois. Petit-fils de rabin, il se convertit au catholicisme et devint monarchiste. Il fut un temps la coqueluche des salons du Faubourg Saint-Germain et complota avec la duchesse d'Uzès pour rétablir la monarchie. Il passe pour être un des modèles de Bloch, le juif snob et honteux de la Recherche du temps perdu. Je ne pense pas que la caricature fasse allusion à l'affaire Dreyfus qui en 1894 n'était pas encore devenue "l'Affaire". Je crois qu'elle évoque plutôt les limites du Ralliement : Alors que Casimir-Perrier fait des offres aux élites traditionnelles, figurées par le Faubourg Saint-Germain pour se rallier à la République, celles-ci préfèrent suivre Meyer, ancien boulangiste, comploteur et monarchiste.

 


Jeudi 17 mars 2011 4 17 /03 /Mars /2011 22:10
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