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 Dessins de Cabu, Charlie Hebdo (en haut) et Canard enchaîné (en bas) du 21 avril 2010.

 

Dans un article récent de Jeddo sous le titre "Cabu réserve-t-il ses meilleurs dessins au Canard enchaîné ?", le site Charlie enchaîné s’intéresse à la publication, la même semaine, dans Charlie et au Canard de deux dessins de Cabu sur le même sujet et très proches dans leur mise en scène. La même semaine, deux dessins quasi identiques sur les « zones noires » et la probable destruction de maisons sinistrées par la tempête Xynthia.

Voilà de quoi exciter le fondateur du site qui s’intéresse depuis plusieurs années à l’actualité du Canard et de Charlie. Jeddo, incollable sur les deux journaux, rapproche cette double publication d’une flèche lancée par Acrimed contre Cabu, accusé de fournir ses meilleurs dessins au Canard et sa poubelle à Charlie. Méchant pour Cabu, méchant pour Charlie

Jeddo analyse les deux images et s’appuie sur une interview de Cabu, réalisée pour l’occasion. Le dessinateur s’y exprime sur sa manière d’alimenter les deux rédactions en dessins hebdomadaires. Acrimed, consulté également, se montre quelque peu gêné par la faible crédibilité de son accusation.

Les polémiques ne manquent pas autour de Charlie, surtout depuis la social-démocratisation très droitière de Philippe Val puis son départ du journal après avoir accepté une offre d’emploi présidentielle. Une polémique de plus pourrait on dire. Sans intérêt ?

Sauf que : la réflexion de Jeddo apporte plusieurs éclairages sur le métier du dessinateur, ses choix, ses pratiques, et le rapport parfois schizophrène entretenu avec les multiples rédactions auxquelles il adresse son travail.

Aux débuts de la presse satirique en images, c'est-à-dire en France vers 1830, le caricaturiste ne risque pas trop de s’éparpiller. Peu de titres illustrés se font concurrence, ou alors de bords si différents que les dessinateurs diviseraient avec peine leur production. Deux patrons dominent la place, Philippon et son gendre Aubert. Mais il s’agit de la même entreprise. La question de l’exclusivité se pose néanmoins dès cette époque chez les journalistes et d’autant plus après 1870 pour les dessinateurs, quand la presse satirique prend un essor considérable. Alfred Le Petit signe en 1871 un contrat d’exclusivité avec Le Grelot qui l’engage jusqu’en 1877, contrat dans le quel le directeur du journal, J. Madre, stipule que le sujet du dessin hebdomadaire sera déterminé par lui seul (comme c’est le cas, un siècle plus tard, pour Plantu au Monde qui se « soumet » aux demandes de la rédaction). Le contrat prévoit également que le dessinateur s’engage « à ne pas signer de [son] nom ni à faire connaître d’aucune façon la provenance du dessin [qu’il pourrait] donner aux journaux en concurrence avec Le Grelot ». Une formule assez vague qui tend à priver Alfred Le Petit de toute possibilité de publication en dehors de cet hebdomadaire. En corollaire de cette exclusivité comme on le voit, la fin de l’indépendance pour le dessinateur ! L’Echo de Paris annonce dans les années 1890 la publication des dessins de Forain également « en exclusivité », c'est-à-dire « à l’exception de tout autre journal quotidien », etc. Certains dessinateurs gagnent en notoriété et deviennent de véritables vedettes, prisées par les journaux.

Une autre forme d’exclusivité s’impose dans l’entre deux guerres lorsque le statut du dessinateur évolue un peu partout. Le caricaturiste se transforme alors en salarié d’un journal. Il dessine bien évidemment quotidiennement ou de manière hebdomadaire pour lui. Le Canard enchaîné de ces dernières années a fait signer de tels engagements à ses dessinateurs, les autorisant néanmoins à continuer de publier dans les journaux pour lesquels ils travaillaient jusqu’à la signature du contrat. Aujourd’hui, l’exclusivité continue dans les grands quotidiens, notamment aux USA, mais le statut de salarié régresse au profit d’un approvisionnement de la presse en dessin via les syndicates. L’exclusivité vole en éclat, une image « syndicate » étant en général republiable ailleurs dans le monde par d’autres journaux (avec néanmoins des restrictions parfois contractualisées : exclusivité mondiale pour le jour de la première publication et qui cesse le lendemain ; exclusivité sur une zone géographique particulière comme un Etat ou un pays). Avec le système des syndicates développés depuis le début du XXe siècle, le dessinateur peut à loisir éparpiller son œuvre quotidienne ou hebdomadaire dans la presse internationale.

En matière de dessin satirique, l’exclusivité a consisté à ne pas publier sur deux supports concurrents le même dessin. Normal direz-vous ? Sauf qu’avec l’essor d’Internet, la republication devient quasi automatique, quasi instantanée, quasi généralisée. Certains dessinateurs ne respectent même pas un délai symbolique pour cela… Reste à mesurer le rapport de concurrence entre le papier et la Toile.

La difficulté liée à l’exclusivité pour les dessinateurs d’actualité tient au fait que les dessinateurs produisent quotidiennement et hebdomadairement bien plus que ne peut en absorber un journal d’information et même un journal satirique qui s’entoure en général de multiples artistes (douze dessinateurs au Canard actuellement). Un dessin réalisé à la fin du XIXe siècle nécessitait un temps d’élaboration beaucoup plus long qu’actuellement. Non point dans la recherche de l’idée, du titre et de la légende, mais d’une part parce qu’avant la libéralisation quasi-totale de législations en matière de presse, il fallait faire viser le dessin (croquis) par l’administration. Enfin, parce qu’à l’époque, un dessin satirique se conçoit généralement, surtout pour la presse hebdomadaire, comme une œuvre graphique artistique, et nécessite un travail plus élaboré et abouti qu’aujourd’hui en général (sauf pour les quelques quotidiens qui commencent à s’illustrer à partir des années 1890). Pas d’informatique à l’époque pour les repentirs, ni pour les questions de couleur, d’ailleurs le plus souvent résolues non pas par le dessinateur lui-même, mais par le directeur du journal, comme le rappelle souvent le spécialiste de la presse satirique de la IIIe République, Raymond Bachollet.

Aujourd’hui, en fonction de sa technique propre, un dessinateur peut réaliser un, deux, cinq ou dix dessins par jour. Tout dépend évidemment de la complexité de l’œuvre à réaliser, de sa taille finale également.

Dans l’interview livrée à Charlie enchaîné, Cabu explique qu’il ne « privilégie » pas le Canard, du moins pas consciemment. Certes, l’état d’esprit des deux journaux étant différents, il ne produit pas les mêmes dessins pour les deux journaux. Les esprits malveillants peuvent toujours en déduire que Le Canard ayant une « meilleure tenue », le dessinateur privilégie inconsciemment et de manière logique l’hebdo le moins « bête et méchant ».

D’un point de vue pratique en tous cas, le transfert des refusés du Canard à Charlie demeure impossible. Question de bouclage. Les deux journaux paraissent le mercredi, et bouclent un ou deux jours avant : le lundi pour Charlie, le mardi pour Le Canard. En outre, comme l’explique le dessinateur « le lundi, je me rends d’abord à Charlie, où je participe à l’élaboration de la couverture avec les autres dessinateurs. Mais quand je quitte Charlie, le lundi soir, je ne sais pas exactement ce qu’il va y avoir dedans. Je vais directement au Canard porter mes dessins. J’illustre aussi les papiers des pages 3 et 4. Le mardi, je vais à l’imprimerie du Canard. S’il y a une grosse actualité, je peux encore dessiner jusqu’à 15h30 ». Dans l’ordre donc : Charlie, puis Le Canard. Pas de poubelle possible dans le sens inverse.

Si le lecteur s’émeut au contact de l’encre fraîche de son journal préféré acheté le mercredi matin, c’est en général sans conscience du délai qui s’est écoulé entre la conception du dessin et sa diffusion finale. Grâce à Internet, via les blogs de dessinateurs, la publication devient instantanée sur la Toile. Le décalage ne peut être dû qu’au temps qui s’écoule entre la publication et le moment où l’internaute parvient enfin sur la page où se trouve le dessin. Une minute, une heure, un an, beaucoup plus. Gare à la décontextualisation !

Pour un quotidien, le dessinateur réalise son œuvre la veille et doit évidemment prendre en compte les évolutions possibles de l’actualité. Dans un hebdomadaire, le délai s’avère un peu plus long. Si aujourd’hui les moyens d’impression se sont considérablement accélérés, il n’en était pas de même à la fin du XIXe siècle, notamment pour les journaux à très grand tirage. Le million et demi d’exemplaires du supplément illustré du Petit journal nécessite 120 heures à l’imprimerie, c'est-à-dire cinq jours pleins, ce qui accroit considérablement le délai entre la conception de l’image et sa publication. Impossible dans ces conditions de traiter l’actualité la plus immédiate.

La naissance de Siné Hebdo a suscité de nombreux rapprochements avec les dessins publiés dans Charlie, comparaisons dénoncées comme des plagiats par les fans de Siné. Globalement, les dessinateurs se gardent de produire des dessins trop proches, sauf lorsqu’un dessin n’a pas été publié. Il est donc réutilisable, avec de légères modifications. Certains dessinateurs n’hésitent pas à couper-coller leurs propres dessins « refusés » pour en remodeler de nouveaux.

Dans le cas de Cabu, la publication la même semaine d’une déclinaison d’une même idée s’explique par une sorte de cafouillage. Le premier dessin n’ayant pas été publié par Charlie, Cabu en a réalisé un autre, très proche, pour Le Canard la semaine suivante. Patatras ! Charlie publie sans crier gare le premier dessin, avec donc une semaine de retard !

Les deux publications proposent donc à leurs lecteurs respectifs (et parfois identiques) le même gag, avec quelques nuances dans le cadrage, la posture et le contenu textuel. Au travers de ces deux œuvres, est-il possible de distinguer un « style » Charlie d’un « style » Canard ?, différence analysée ainsi par Cabu à une question posée par Charlie enchaîné au dessinateur : « on dessine pour un rédacteur en chef. Quand on fait un dessin, on sait bien qui va le lire. C’est instinctif. Pour Charlie, on peut aller plus fort dans les idées, dans les gags, on peut faire des enculades, alors qu’au Canard ils n’aiment pas ça ».

Le « ils » traduit une forme de distance entre le dessinateur et Le Canard enchaîné, hebdomadaire satirique réputé pour un fonctionnement peu convivial à l’égard des dessinateurs. Quant au « plus fort dans les idées », cela signifie probablement « plus engagé », peut être même « plus à gauche ».

 

Deux dessins différents :

Jeddo, dans son analyse, relève les différences de cadrage, de couleur, de ton. Voilà son décryptage : « Dans ces deux dessins, on voit au premier plan le célèbre père Fouras inquiet à l’idée que le non moins célèbre fort Boyard (au second plan) puisse être démoli pour la raison qu’il serait… inondé. Les deux dessins font référence à la tempête Xynthia, qui a frappé les côtes de Charente-Maritime (département auquel est rattaché le fort) au mois de février, et qui a causé d’importantes inondations dans les communes du littoral. De nombreuses résidences sinistrées, construites dans des zones inondables, devraient être rasées.

L’exercice de la comparaison entre les deux dessins est intéressant. Dans le dessin du Canard, le cadre est plus large (on distingue les pieds du père Fouras, et même un peu d’herbe), tandis que dans celui de Charlie le cadre est resserré sur le personnage. Sur le dessin paru dans Le Canard, le père Fouras tient fermement un fusil, dans une position défensive, barrant le passage à quiconque osera le défier. Affublé de Rangers en plus de son traditionnel habit, il déclare, résolu : « Je ne laisserai pas démolir mon fort Boyard ! ». Ici, le rire est surtout provoqué par l’attitude guerrière du vieux personnage. Dans l’autre dessin, le père Fouras désigne du doigt le fort et informe le lecteur qu’il pourrait être démoli en raison d’inondations ; par rapport à l’autre dessin, il apparaît là passif, sans pouvoir ni, semble-t-il, volonté d’intervention. Cependant, les couleurs de ce dessin de Charlie Hebdo — les dessins du Canard sont majoritairement en noir et blanc (très rarement avec un peu de rouge) — figurent un père Fouras teinté de bleu, lui donnant une allure inquiétante, ce qui renforce l’idée d’une menace imminente et d’un complot ourdi par des forces obscures — Qui sont « ils » ? Dans ce dessin, c’est le décalage entre un événement improbable et la peur irraisonnée qui en découle qui déclenche le rire — il est évidemment absurde de vouloir détruire une fortification émergée, monument historique de surcroît, en raison d’inondations !

Poursuivons la comparaison avec quelques points de détail. On note par exemple que la position du voilier au large diffère dans les deux dessins — à gauche du fort dans Le Canard, à droite dans Charlie —, ou que la vigie du fort n’a pas tout à fait la même forme. Mais Cabu fait figurer deux oiseaux de mer quasiment au même endroit et l’inclinaison de la ligne d’horizon est identique. Par ailleurs, le dessin de Charlie Hebdo se lit comme un S, alors que la lecture de celui du Canard enchaîné est circulaire, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Le rythme de lecture des deux bulles de texte, même si leurs propos diffèrent très légèrement, est similaire : d’abord, le lecteur apprend la possible démolition du fort Boyard, qu’il identifie juste après sous la bulle, puis il découvre que c’est le père Fouras qui l’en informe, et apprend dans la seconde bulle que la démolition serait conséquente à l’inondation du fort.

Pour finir, on relève que contrairement au dessin publié dans Charlie Hebdo, celui paru dans Le Canard enchaîné est pourvu d’un titre (« Le père Fouras en colère »), ce qui permet d’aider à sa lecture. Dans tous les cas, la compréhension de ces deux dessins est conditionnée par la connaissance, par le lecteur, du jeu télévisé Fort Boyard, dans lequel apparaît l’énigmatique personnage. Un étranger aura ainsi peu de chance d’en saisir le sens. De même, sera-t-on encore en mesure d’appréhender ces dessins dans dix ou vingt ans, quand l’émission Fort Boyard n’existera plus et que la tempête Xynthia ne sera plus qu’un mauvais souvenir ? Rien n’est moins sûr… »

Dans les deux dessins, le gag commun tient dans une double absurdité : imaginer les autorités décidant la destruction du Fort Boyard pour cause d’inondation, alors que l’immersion constitue une caractéristique naturelle du bâtiment fortifié. Absurdité liée au fait que le père Fouras semble convaincu de ce risque pour son fort.

Dans les deux cas, le personnage regarde le spectateur. Il l’interpelle, il s’adresse à lui, ce qui n’est pas si courant dans le dessin de presse. En règle générale, le lecteur tient le rôle du voyeur clandestin, tandis qu’ici, pris à parti, interpellé, il perçoit plus encore que de coutume la réalité de la scène qui l’englobe. Le dessinateur établit un lien de communication très fort entre l’imaginaire et le réel, comme pour rendre plus saillant le comique de l’image.

Reste une différence fondamentale entre les deux charges, liée au cadrage. Le gros plan sur le visage focalise la lecture sur l’expression du personnage, son humeur, son côté ingrat à la Raspoutine. Deux entités se répondent et permettent au regard un jeu de va et vient horizontal : la tête de Fouras et le fort, de taille sensiblement égale. Situation différente dans le dessin du Canard où le personnage tient une place dominante. Ce cadrage éloigne certes le lecteur de Fouras, mais offre un tout autre spectacle. Le vieil homme, comme le souligne Jeddo, apparaît comme belliqueux et plus seulement mécontent, prêt à se défendre par les armes. Fouras ne formule plus seulement une plainte en cherchant à susciter l’empathie du lecteur. Il se révolte, à l’image des forcenés retranchés dans leur maison et tirant sur les forces de l’ordre qui s’approcheraient. Cabu rajoute l’outrance au paradoxe. L’humeur de Fouras entre les deux dessins, monte d’un cran et change de nature (ce qui reflète peut-être également la perception plus ou moins consciente de la montée de colère chez les habitants des zones noires par le dessinateur). La posture, l’arme, les godillots forcent le trait. Le gag, en plus de provenir d’une situation incongrue, est devenu visuel, bien plus visuel et bien plus percutant qu’il ne l’était pour Charlie. Il se fonde sur le hiatus qui s’installe entre l’attitude habituellement posée de grand sage affichée par Fouras, et la posture dont Cabu le dote. Fouras se métamorphose au-delà de ce qu’aurait pu imaginer le lecteur lui-même. C’est la surprise.

S’il est impossible de distinguer à l’aune de ces deux dessins un « style » Charlie d’un « style » Canard, on peut néanmoins se servir de cette comparaison pour infirmer Cabu et Acrimed (on se mettra à dos tout le monde) : la charge parue au Canard nous semble bien supérieure à la version en couleur de Charlie, bien plus « fort[e] dans les idées », plus triviale même. Mais il est vrai qu’entre les deux dessins, Cabu a eu le temps de mûrir son idée, et de mieux traduire la dureté de l’enjeu lié aux zones noires.

 

GD, le 20 juin 2010

 

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