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Alors que le secteur de l’édition n’est pas florissant, pourquoi avoir choisi de fonder Les Echappés en 2008 ?
Valérie Manteau : L'édition n'est pas florissante en effet, mais comme pour la presse papier, il n'y a pas d'alternative pour faire exister nos projets et le travail de nos auteurs. Il existe des maisons d'éditions proches de Charlie, qui ont publié des livres issus du journal ou que nous aurions pu publier, mais dans un catalogue souvent hétéroclite et, à notre goût, inégal. Nous voulons prolonger dans l'édition la rigueur éditoriale de Charlie: ne publier que des projets ayant leur propre nécessité, en toute indépendance, notamment financière.

 
Bien que lié à Charlie Hebdo, vous ne vous intéressez pas qu’à la satire, quelle politique éditoriale avez-vous adopté ?
VM : Charlie ne s'intéresse pas non plus qu'à la satire! Nous allons publier les mémoires de Xavier Emmanuelli, que nous avons rencontré pour une interview lors de sa démission du Samusocial. Il s'est entendu avec Sylvie Coma, directrice adjointe de Charlie, et c'est ainsi qu'ils ont co-écrit ce livre qui sort en mai. Nous travaillons avec des associations (RESF, la LPO) qui sont dans le champs de Charlie: politique, social, mais avec un traitement décalé. Le rythme de l'édition n'est pas le même que celui d'un hebdo d'actu, on est plus souples, on peut se permettre de creuser des sujets, par exemple les portraits de collabos de l'été 40 réunis par Laurent Joly: c'était une petite série d'été dans Charlie, c'est devenu un livre assez savant, mais rien que le titre, "Les Collabos", une maison d'édition d'histoire ne l'aurait pas fait, ils auraient mis "Portraits de la collaboration de telle date à telle date". On nous a fait remarquer que c'était un peu engagé comme titre! Si on ne peut plus dire du mal des collabos... En septembre, on sort Vive les soviets, dans le même genre, et en novembre, Mort aux bolchos! La liberté de ton est plus déterminante que la satire dans nos choix éditoriaux; évidemment, on a vocation à publier ce qui ne pourrait pas l'être ailleurs, à cause de la trouille, des conflits d'intérêts, de ce-qui-ne-se-fait-pas, de tout ce qui sclérose l'édition et la presse aujourd'hui...

 
Le dessin d’actualité/satirique a ces dernières années des difficultés à se vendre dans la presse, quels sont vos meilleurs succès de librairie ?
VM : Charlie a un regard paradoxal sur ce contexte morose pour les dessinateurs, car le journal se vend et est connu d'abord et surtout pour ses dessins. Ce qui fait un peu oublier que nous avons aussi des auteurs! Cavanna, Bernard Maris, Antonio Fischetti... Le gros recueil des 1000 Unes de Charlie Hebdo depuis 1992 a été un succès de la fin de l'année dernière... Sans trop de surprise, pour une compilation "collector". Les recueils de dessins issus de Charlie marchent en général bien, surtout que nous faisons beaucoup de dédicaces, les dessinateurs passent leurs week ends sur les routes. Cela dit, les succès servent à porter des projets plus périlleux, comme le recueil des cartes postales d'Alexandre, ce dessinateur gaulois kitschissime, qui nous fait marrer et qui trouve son public, autour du Musée de l'Érotisme de Paris. Il y a succès et succès, dans les bouquins. Quand on vend 2500 exemplaires de Hitler dans mon salon, recueil de photos hallucinantes de la guerre, un ovni total, on ouvre le champagne!

 
Contrairement à Charlie Hebdo qui consacre la moitié de sa surface au dessin, les recueils publiés par les Echappés laissent en général assez peu de place au texte, pourquoi une telle prééminence de la caricature ?
VM : Nous publions des recueils de dessins de l'année; quand l'actualité est encore fraîche, nous nous dispensons de remises en contexte — mais nous l'avons fait pour le livre des 1000 Unes, en demandant à 20 personnalités (dont la princesse de Clèves) des textes d'introduction pour chaque année. L'analyse graphique est un angle intéressant, caricaturesetcaricature s'y est attaché à l'époque de Siné Hebdo, c'était chouette, ça aurait pu faire un bouquin, "le match Siné-Charlie". Mais ça ne fait pas l'unanimité chez les dessinateurs. C'est un mélange de pudeur et d'orgueil...

 
Vous venez de publier « 10 raisons de ne pas voter Sarkozy » : considérez-vous Les Echappés comme une maison d’édition « militante » qui veut peser sur les échéances politiques ou dans l’actualité sociale ?
VM : Le titre est une pirouette un peu provoc, le dogme tout-sauf-sarkozy n'est pas une fin en soi pour nous. Mais c'était pas mal de renouer avec les acteurs politiques de gauche, qui ont tous accepté avec enthousiasme d'écrire un texte, ça rappelle les débuts de Charlie, "Pour aller à gauche, c'est par où?". Même si on se fout un peu d'eux et eux de  nous... Quand Riss a réalisé les dix portraits qui accompagnent les textes, on se marrait: je ne suis pas sûre que ses dessins seraient passés dans un tract! Un bon dessin, c'est un vrai coups de poing dans la gueule, comme disait Cavanna. Ce n'est pas toujours le cas pour les textes de politiques, malheureusement. On est une boîte de gauche, mais on se bat avec nos outils, on fait de la politique à coups de marteaux. Ca se joue dans les détails, mais on est plus libres que militants.

 

Propos de Valérie Manteau, avril 2012

 

 

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