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Dino Aloi, Aldo A. Mola, Paolo Moretti (dir.), Dalla Storia alla Satira. Cronache ed Eventi in caricatura da Cavour ad Andreotti, Torino, Il Pennino, 2010, 208 p. avec ill. en couleurs, €35.


Montrer que la caricature a joué un rôle crucial dans la lente et complexe constitution de l’identité politique et culturelle de l’Italie, de 1861 à nos jours : voici l’objectif principal du catalogue de l’exposition intitulée “Dalla Storia alla Satira” (De l’Histoire à la Satire), organisée à Turin entre octobre et décembre 2010 dans le cadre des célébrations pour le 150e anniversaire de l’unité nationale qui viennent de se conclure. 

Ce volume, superbement illustré, est structuré selon une perspective double, à la fois diachronique et thématique. Ici, en effet, les principaux acteurs de la politique nationale qui se sont succédés au fil des décennies défilent, l’un à côté de l’autre, tout en formant un riche échantillon de portraits et de motifs caricaturaux. Le corpus envisagé comporte environ 400 dessins de presse.


Autour des protagonistes de la politique nationale – de Cavour au président Napolitano, de Mazzini à Andreotti - est construite une efficace anthologie satirique, soigneusement sélectionnée par Dino Aloi et Paolo Moretti.[1] Des pages d’approfondissement sont en outre consacrées aux dessinateurs qui ont su rendre  de manière particulièrement expressive et convaincante certains personnages d’actualité : Cavour dessiné par Redenti, Giolitti par Galantara, le pape Jean-Paul II par Vauro et Berlusconi par Giannelli - mais il y aurait d’autres exemples à faire - alimentent un imaginaire curieux oscillant entre humour et dénonciation.


Les images sont entrecoupées d’études et de courtes fiches biographiques. Celles-ci, préparées par Aldo A. Mola, situent efficacement politiciens, papes et militants dans l’échiquier des stratégies, des alliances et des querelles qui ont traversé Italie, avec leurs échos à l’étranger. Quelques pages illustrées portent en outre sur trois phénomènes politico-idéologiques déterminants pour l’histoire du XXe siècle : le Socialisme ; la sécession de l’ Aventino[2] ; la Franc-maçonnerie. Les auteurs ont eu le mérite d’avoir mis en évidence l’existence de curieuses prises de bec à distance, surtout pendant le Risorgimento, entre les tactiques de politique interne adoptées pendant l’unification et les critiques aux opérations italiennes lancées à travers la satire internationale : les pages consacrées aux caricatures françaises qui se gaussent du « héros » Garibaldi - absent de la presse satirique nationale en raison du respect que les Italiens portaient à ce chef militaire et pour ses Mille, comme le souligne Claudio Mellana -, les attaques anglaises contre le couple Pie IX-Napoléon III, ainsi que les caricatures contre le dictateur Mussolini, montrent qu’un véritable débat international prend pied, alimenté à coups de crayons. Nombreux sont les périodiques évoqués dans ce catalogue : de L’Arlecchino  à L’Asino, de Il Fischietto à Il Male, de La Rana à Il Travaso, la presse italienne entre le XIXe et le XXe siècles montre une vitalité digne d’attention. Grâce à des dessinateurs de talent tels que Redenti, Teja, Manganaro, Delfico, Galantara, Guareschi, Forattini, Vauro et Giannelli - pour ne citer que les plus célèbres - la caricature se montre consciemment provocatrice, capable d’unir la tradition des ritrattini carichi à un langage novateur, à la fois inventif et idéologiquement connoté. 


Il est curieux de retrouver des personnages fictifs ou peu connus - mais fascinants - à côté des célébrités de l’actualité. D’une part Tonina Marinello, la femme-soldat qui, comme le signale Francesco Specchia, s’était travestie en homme pour lutter avec les Mille à la suite de Garibaldi. Sortie du dépouillement de la presse des années 1860, elle est une véritable découverte. D’autre part, Marco Albera rappelle que le célèbre Gianduja de la Commedia dell’arte est au fur et à mesure associé au type du Piémontais pauvre, déçu par les fausses promesses de la politique et critique à l’égard des gouverneurs. La première illustration de ce personnage, qui subit de multiples transformations et fut fréquemment représenté, est ici reproduite à partir d’un numéro du Mondo Illustrato de 1847.  


Dans une Italie où la caricature occupe, aujourd’hui encore, une place marginale dans le cadre des recherches d’universitaires et d’amateurs, Aldo Alessandro Mola souligne l’importance de la satire comme un patrimoine culturel incontournable pour comprendre l’histoire politique et sociale du Pays. Après avoir situé les bases du dessin caricatural dans le genre de la vignette pédagogique qui, de l’antiquité au Moyen-âge, comportait in nuce un éventail des visées multiples -  de la célébration au dénigrement, du comique au blâme -, l’auteur montre comment la lutte pour l’affirmation des idéaux de liberté et d’indépendance sous le Risorgmento constituait le premier véritable banc d’essai pour la vignette satirique en Italie. Pour Mola, le mot « caricature » coïncide avec celui de « satire politique », une satire où le pouvoir n’est pas seulement moqué, mais ouvertement défié au risque, pour les dessinateurs, de l’isolement et de la condamnation judiciaire et économique. La valeur historiographique des sources iconographiques est savamment démontrée par l’essai d’Arturo Colombo, qui souligne dans quelle mesure la caricature est un langage à la fois éloquent et passionnant fait de dérision et d’accusations, un langage développé à un moment où la majorité de la population était analphabète, et attribuait à l’image une fonction informative de premier plan. En s’appuyant sur un corpus d’une trentaine de dessins publiées entre 1848 et 1948, l’historien construit une courte histoire d’Italie à travers une courte historie de la caricature, divisée en sept époques, du Risorgimento à la Seconde guerre mondiale. Fabio Norcini souligne, en outre, que le processus d’unification a été accompli non seulement d’un point de vue politique, mais aussi linguistique, dans un pays caractérisé par l’absence d’une langue commune. La caricature conserve alors quelques traces intéressantes de la cohabitation comique de multiples dialectes régionaux au moment où le patois florentin est imposé, petit à petit, comme langue nationale. Une réflexion plus générale sur le rire suscité par la satire politique est menée par Gian Paolo Caprettini. Après avoir insisté sur le fait que le rire est un phénomène collectif, même grossier, considéré comme une prérogative des régimes démocratiques, l’auteur rappelle que nombreuses sont les formes de censure infligées au dessin satirique par des politiciens qui craignent d’être caricaturés. Toutefois, poursuit-il, la satire aurait le mérite d’adopter, d’un point de vue cognitif, la même posture intellectuelle du scepticisme en philosophie : il y a partout quelque chose qui se cache, et qu’il faut dévoiler. Le paradoxe qui en découle est stimulant : la production de caricaturistes qui ne partagent pas nos idées personnelles, au moment même où elle heurte notre susceptibilité, contribuerait à remettre en cause notre vision du monde, donc à élargir nos horizons.


Comme pour souligner que l’histoire en images ne doit pas se limiter à la seule politique, le catalogue - qui contient une utile chronologie de 1805 à 2012 établie par Dino Aloi et Aldo A. Mola -, comporte également un hommage aux grandes figures de la culture italienne. Ainsi la galerie de portraits-charges de Giuseppe Verdi, Alessandro Manzoni, Primo Levi, Pier Paolo Pasolini, Umberto Eco (entre autres) exécutés par le caricaturiste Fabio Sironi, est le prétexte pour lancer un appel aux intellectuels d’aujourd’hui : il faut retenir la leçon des batailles idéologiques passés, sans pourtant dégénérer dans les fanatismes qui ont influencé de manière décisive l’histoire moderne, du Risorgimento aux Guerres Mondiales. Mais ce risque menace-t-il vraiment la caricature actuelle ? Si les idéologies outrées constituent notamment un danger pour la démocratie, la satire politique, en Italie, constitue-t-elle un genre dynamique, provocateur et ʽdangereux ʼ comme pendant son l’âge d’or? Certes, la galerie de portraits-charges des politiciens actuels, exécutés avec talent par les dessinateurs contemporains Achille Superbi, Franco Bruna, Bebby (Benedetto Nicolini) et Fabio Sironi, montre efficacement qu’un vaste répertoire de personnages se prête aisément à l’œil du dessinateur de presse. Cependant, ce recueil montre que la production italienne, d'envergure européenne pour les thèmes et pour les procédées qu’elle avait adoptés jusqu'à la veille de la Première guerre mondiale, se heurte progressivement à un pouvoir à la fois centralisé et désarticulé, et peu attentif aux nouveaux équilibres mondiaux qui s'annonçaient à partir de la chute du mur de Berlin, de la fin de l'empire soviétique et de l'essor politico-économique des Etats-Unis. Massimo Gramellini, directeur-adjoint du quotidien la Stampa interviewé par Amalia Angotti, prolonge cette impression jusqu’à affirmer qu’il est rare de trouver, actuellement, de bons satiristes, et ce pour les textes comme pour les images. D’après lui, un renouvellement s’avère nécessaire dans une Italie lourdement rhétorique, trop sérieuse et respectueuse des puissants. Pour cela, il faut que les caricaturistes défient la censure, la seule limite imposée à la satire étant le bon goût. La position de Gramellini amplifie, de fait, l’encouragement général qu’on lit en filigrane dans ce catalogue : il faut « réaprendre à sourire » à travers la caricature.


Connaître l’histoire d’Italie à travers l’histoire de sa production caricaturale, avec ses auteurs, ses cibles et ses journaux, permettrait de comprendre (et de faire revivre ?) l’envergure et la force novatrice des siècles passés, et ce par la combinaison à la fois inventive et provocatrice d’imagination et d’esprit critique, de comique et d’engagement.


Pour terminer, signalons que le volume contient les reproductions intégrales de deux séries du Risorgimento fondamentales et très difficiles à trouver : La Via Crucis di Gianduja (1864), réalisée par Silla (pseudonyme d’Alessandro Allis), et Da Torino a Roma. Alfabeto de Il Pasquino (1872), par Casimiro Teja.


Ouvrage à retenir.

Michela Lo Feudo



[1] Dino Aloi et Paolo Moretti ont notamment dirigé d’autres expositions de caricatures, avec leurs catalogues (éditions Il Pennino, Tourin): Storia d'Italia nel pennino della satira (2006) ; Ludere et ledere : umorismo grafico e satira politica, (2007). La plus récente, intitulée Padri e zii della Patria, a eu lieu à Bergame du 19 décembre 2011 au 29 janvier 2012.  

[2] Il s’agit de la polémique parlementaire organisée par les socialistes, les républicains et les catholiques du Parti populaire contre l’enlèvement du député socialiste Giacomo Matteotti, qui fut ensuite assassiné par les fascistes en 1924.

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