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A partir du 10 septembre paraît un nouveau journal satirique illustré La Mèche : interview des fondateurs Carlo Santulli et Olivier Marbot

Vous avez décidé de lancer un nouveau journal satirique hebdomadaire que vous avez baptisé avec malice, La Mèche. Un pari un peu fou, non, après la disparition de Siné Hebdo, les difficultés de Bakchich, ou la morosité de Charlie Hebdo ? Comment comptez-vous réussir ?
 Oh, c’est bien simple, nous avons une recette imparable : la gnaque, la gnaque, la gnaque. Sur la gnaque d’abord. Pour nous, le fait que la presse qu’on aime va mal est une raison supplémentaire de remettre les choses à l’endroit, avec un journal qui ne fera pas de quartier : sans pub, sans financier, sans compromis. Mais avec rires, analyse et humanité (et un doigt dans l’os de temps en temps, si les circonstances s’y prêtent). Pour ce qui est de la gnaque, ensuite, on a une équipe d’artificiers (constituée de rédacteurs et de dessinateurs) qui se réveille chaque matin avec un couteau entre les dents (elle s’endort d’ailleurs avec la sœur de Carlo, mais ça c’est sa vie privée). En voici un petit échantillon : Noël Godin, Faujour, Carali, Caza, Berth, Laurence Romance, Vuillemin, Jiho, Anne Steiger, Guy Bedos, André Langaney, Linda Maziz, Pierre Concialdi, Thierry Pelletier… On en passe, et des meilleurs, la liste est trop longue.
Enfin, s’agissant de la gnaque, on ira chercher les abonnements avec les dents. Vous pensez peut-être que c’est une image ? Vous vous mettez le doigt dans l’œil : alors, sortez-le et signez le chèque pour l’abonnement (www.lameche.org ou La Mèche sur Facebook), autrement, on vient vous voir, un à un, et même votre pitbull ne voudra plus de vos os.

Par rapport à l’histoire du dessin de presse, comment situez-vous La Mèche ? Plutôt comme un brûlot à la Siné Massacre (avec procès à la clé) ou comme un journal d’humour tendance Le Rire de la Belle Epoque ? Quelles différences principales avec feu Siné Hebdo ou votre confrère Charlie Hebdo ?
 L’histoire de la presse est un bouquet de chrysanthèmes : on aimerait autant ne pas s’y situer tout de suite. Notre projet n’est pas de regarder en arrière. Il ne s’agit ni de chercher à faire comme les autres ni de s’en démarquer à tout prix : on suit notre propre chemin. Il y aura des sensibilités différentes dans notre journal, et on voudrait que chacun aille au bout de son propre désir. Il y aura donc de l’humour, de la sauvagerie, des recherches esthétiques, de la critique sociale et politique, du sexe, de l’espoir, des loufoqueries, des canulars et des coups de gueule. La seule exigence est de se dépasser, et de mettre le feu à la poudrière sur laquelle on danse.
Quant à Charlie Hebdo, on n’en sait rien : Charlie Choron, Charlie Val, Charlie Charb ? Seule chose sûre : ce Monsieur qui se dit Président de la République ne viendra pas recruter chez nous, si ce n’est pour remplir les taules, bien entendu.
A ce propos, puisque vous nous parlez des « procès à la clé », à la Mèche on pense que ça devrait être interdit, du moins pour la presse satirique : on soutiendra donc toute proposition de loi tendant à mettre au gnouf les malpropres qui voudraient nous flanquer des procédures.

Il y a eu dans le passé quelques journaux qui ont eu pour titre « La Mèche » et notamment un d’obédience chrétienne. Quand vous dites « la seule exigence est de se dépasser », vous vous ressentez tout de même d’une sensibilité politique précise ? Vous inviteriez des dessinateurs « de droite », favorables au libéralisme ou à la religion en général ?
 On ignorait les exploits d’aussi-z-illustres aïeuls, mais nous ne nous réjouissons pas moins de nous savoir anoblis par surprise. Quant à l’« obédience chrétienne », il est vrai que nous aussi, nous nous proposions de buter le sarrasin lubrique hors des divines soutanes de la fille aînée de l’Eglise. Seulement voilà, l’ayant surpris au moment crucial, le chenapan se révéla partageur et nous engagea dans un imbroglio dont on vous dira davantage, si toutefois vous vous risquez sur nos raides colonnes le 10 septembre prochain.
Puisque nous en sommes aux confidences, on peut vous dire que nous inviterions bien volontiers les dessinateurs de droite, « favorables, comme vous le dites si bien, au libéralisme ou à la religion en général » (curieuse association la vôtre, tout de même, vous devriez en parler). Malheureusement, nous n’avons au journal qu’une seule guillotine en état de marche, et on n’est pas sûrs de pouvoir les recevoir comme il se doit. Ceci dit, dans cette affaire on est cleans : on a loyalement essayé de recruter des gagmans de droite pour le journal, mais ils ont tous refusé sous prétexte qu’ils bossaient déjà pour le gouvernement (et paraît-il que c’est du temps plein).
Sur la « sensibilité politique précise », pour finir, nous vous confirmons solennellement avoir choisi de garder une neutralité totale. Nous acceptons toutes les sensibilités : communistes légitimistes, bien sûr, mais aussi trotskistes, maoïstes, situationnistes, anarchistes, anarcho-communistes, anarcho-syndicalistes, gauchistes, narco-anars, autonomes, narco-stones, entarteurs, punko-fucks, black blocks, etc.
 
On connaît le succès historique de Hara Kiri ou d’autres titres de presse satirique. Aujourd’hui, il semble bien que la satire visuelle ait plus de succès à la télé en guise d’amusement que dans la presse avec pour objectif la critique sociale. Depuis cinquante ans, même si le politiquement correct semble s’être installé, on a l’impression que tout peut être dit et que les réactions outrées de certains face à des caricatures relèvent plus de la stratégie politique que de la réelle émotion sociale. Qu’en pensez-vous ?
 Nous aussi, « on a l’impression que tout peut être dit » aujourd’hui, à condition toutefois qu’on ferme bien sa gueule. La nouveauté de la Mèche, c’est précisément qu’on va sortir du « tu peux tout dire » pour entrer dans l’ère « je dis », et on verra si les cochons sont bien gardés. Les gens répètent en boucle : on vit dans une société démocratique qui garantit la liberté d’expression, « tout peut être dit », la censure n’existe plus, etc. A force, on finit par y croire.
La vérité est qu’il y a deux niveaux de censure impitoyable. Le premier est économique : la presse est tenue sous perfusion. Les journaux vivent grâce à la pub et aux financiers, qui les contrôlent bien profond. Il n’y a que très peu d’exceptions, l’asservissement étant la règle.
Et si tu arrives quand même à être indépendant, tu as un deuxième niveau de censure, dix fois plus puissant. La loi qui le met en place s’appelle, c’est un tantinet pervers, loi sur la liberté de la presse : chaque journal a l’obligation d’avoir un directeur de publication, et si quelqu’un n’est pas content, le directeur se retrouve en correctionnelle. Devant le juge, il est sauvé si le tribunal le reconnaît de « bonne foi ». Autant dire que si tu es indépendant des financiers et de la pub, tu es d’autant plus fragile économiquement, et tu n’es alors que davantage livré à la Justice. En admettant que les frais des procès ne t’asphyxient pas, tu es condamné dès que le juge estime que tu es de « mauvaise foi », sachant qu’il n’y a aucune « exception humoristique », ou exception de « second degré » dans la loi ; et que l’envie de déconner de la magistrature connaît bien évidemment les limites que lui impose la hauteur des fonctions sociales qui lui sont confiées.
La liberté d’expression est une blague qui fait rire juste les dessinateurs entre eux. Faut pas se raconter d’histoires : si les journaux satiriques aujourd’hui sont châtrés, ce n’est pas parce que la critique sociale « ça ne marche pas », c’est parce que la censure a gagné et que les bien pensants nous ont fait la peau.
Or, on a longuement chialé sur tout ça. Puis on s’est dit que les larmes allaient changer de camp, et on a fait la Mèche. Boum-boum-badaboum.

L’ouverture de Siné Hebdo à des dessinateurs résidant en dehors de l’hexagone nous a semblé très positive. Pensez-vous poursuivre dans cette voie ?
 Oh ça ! Ils avaient fait entrer surtout des Suisses et des Belges, alors évidemment ça a fait grincer des dents (et encore l’humour suisse passe très mal, même en Belgique).
Nous, on a d’abord voulu faire un journal qui soit un hymne à l’identité nationale, libre des miasmes de l’étranger et du métèque. L’ennui est qu’à force de porter atteinte à l’honneur et à la dignité de la police nationale, la plupart des dessinateurs fait maintenant l’objet d’une procédure tendant à la déchéance de leur nationalité française. Du coup, on va se retrouver à nouveau avec une bande de culs noirs. Le plus embêtant est encore qu’ils s’étaient tous fait franciser le nom, alors je ne vous dis pas le merdier.
Dans ces conditions, on s’est dit que quitte à se compromettre, autant embarquer un peu de tout dans notre beau radeau, et à l’attaque !

Propos recueillis par Guillaume Doizy



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