Bouchet Thomas, Noms d’oiseaux – L’insulte en politique de la Restauration à nos jours, Stock, 2010, 300 p., 19 € 50.

 

On peut aborder l’histoire parlementaire d’un pays en s’intéressant à son évolution institutionnelle, aux hommes (et aux femmes !) qui ont arpenté les bancs de l’assemblée, aux discours émis dans cet espace dédié aux joutes langagières et à la rhétorique, aux batailles idéologiques et politiques autant que politiciennes. Le parlement constitue un espace très encadré, issu d’un suffrage pas toujours universel et loin de refléter toutes les sensibilités de l’électorat, souvent édulcorées par l’absence d’une représentation proportionnelle. Un espace animé par des notables de plus en plus soumis à l’exécutif, voire aux lobbies industriels en tous genres.

L’historien Thomas Bouchet contourne la grande histoire institutionnelle et politique pour adopter un angle de vue en apparence bien futile. Il s’intéresse à quelques crises parlementaires qui se sont formalisées autour d’insultes échangées en séance entre des députés adverses ou entre députés et ministres. L’auteur choisit en fait 13 cas emblématiques sélectionnés sur presque deux siècles d’histoire parlementaire (dont une lithographie de Daumier le Ventre législatif), « de la Restauration à nos jours », manière de saisir l’évolution des pratiques politiques, sociologiques, linguistiques et sociétales autour de ce nœud gordien des régimes républicains.

A chaque époque son insulte. A chaque période sa violence verbale, sa réactivité aux injures de l’adversaire. Un mot en apparence anodin peut déclencher sous la Restauration une tempête, quand il met en jeux des présupposés symboliques considérés à certains moments de l’histoire comme inadmissibles. L’auteur constate au cours de ces deux siècles un affadissement de l’injure et des réactions qui l’accompagnent, même si des débuts de la IIIe République à la loi sur l’IVG, l’ignominie reste reine. L’insulte raciste, homophobe, sexiste, vise en général à souiller une personne, à flétrir son honneur, à mettre en cause son humanité et sa dignité. Caractérisée par l’insulté, l’insulte, considérée par l’insulteur comme une juste réponse à une agression patente devient une arme politique pendant l’affaire Dreyfus, ou avec les communistes au sortir de la première guerre mondiale quand l’Urss se fonde, voire aux mains de l’extrême droite contre Blum dans la France du Front populaire.

Arme des désarmés, comme le pensait Jules Vallès pour la caricature, l’insulte sert le plus souvent les minorités éloignées du pouvoir. L’insulte politique semble vivace dans les rangs de l’extrême gauche, comme de l’extrême droite parlementaires. Mais finalement, elle sert in fine toutes les factions, tous les partis, toutes les personnalités qui s’en saisissent.

L’insulte parlementaire et ses enjeux virils et triviaux renvoie à la violence politique. Violence verbale dans les meetings ou dans la presse, violence physiques quand les ligues ou les groupuscules s’affrontent entre elles ou contre l’Etat. Violence de cet Etat, organe oppresseur par excellence.

L’ouvrage de Thomas Bouchet ne constitue pas une étude exhaustive de l’insulte en politique, mais les épisodes emblématiques étudiés donnent un éclairage passionnant sur ce qu’il est convenu d’appeler le théâtre parlementaire, que les polémistes de la Belle Epoque décrivaient comme les « Folies Bourbon ». Les passionnés de caricature politique et de dessin de presse trouveront dans ces insultes parlementaires une correspondance évidente avec l'outrance provocante employée par les dessinateurs qui donnent dans la satire.

 

Guillaume Doizy, avril 2010

 

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