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En tête de notre présentation de la journée d’études organisée par la BNF et l’EIRIS, nous émettions un « sérieux doute » quant à la pertinence du sujet retenu pour cette manifestation : « la guerre des sexes et le dessin de presse ». Sans plus d’explication, notre remarque pouvait passer pour l’expression d’une aigreur quelque peu gratuite, qui a d’ailleurs suscité des réactions de mécontentement. On le sait bien, pour vivre tranquille, il vaut mieux encenser ses amis. Sinon gare !

Il faut donc nous justifier. Notre réticence provient autant du sujet choisit, de son manque de clarté, que de l’axe méthodologique envisagé.

Le sujet d’abord : qu’entendre par « la guerre des sexes » ? Dans le texte de présentation diffusé par les organisateurs, il est question de mariage, de mariage pour tous, d’amour et finalement des relations de couple qui se manifesteraient dans ce que les organisateurs désignent sous le terme de « guerre des sexes », une guerre entre deux parties semble-t-il égales. Dans un commentaire publié le 13 octobre sur Caricaturesetcaricature.com, une internaute s’étonne : « l'intitulé "guerre des sexes" me paraît bien peu refléter la réalité : c'est à dire que la "guerre des sexes" tue / blesse / mutile essentiellement des filles et des femmes ». De toute évidence, les organisateurs de cette journée d’étude entendent contourner ou dépasser ce point de vue féministe, pour des réflexions plus générales, moins ancrées dans la douleur sociale en quelque sorte. Le couple ainsi définit constituerait un élément structurant universel, source de bonheur autant que de conflit.

Pour mieux cerner cette question d’une hypothétique « guerre des sexes », il est possible de s’appuyer sur les différents résumés des contributions universitaires prévues dans la matinée. Alain Deligne évoque la question du sexe et celle du genre, renvoyant à des débats qui ont animé la sociologie ces dernières années/décennies. L’auteur conclut sa présentation en précisant l’objet de sa recherche : « la question des sexes et du genre, la récurrence des stéréotypes masculins et féminins ou la force sournoise de l’androcentrisme ». Martine Mauvieux se fait plus précise. Elle désigne très clairement la cible de ses interrogations : les « affrontements maritaux » depuis le XVIe siècle, ce qui en soi pose un problème puisque la journée d’étude porte sur le « dessin de presse », dont on sait qu’il émerge à partir de 1830. Ursula Koch (nous prenons dans l’ordre proposé par les organisateurs) s’intéresse, elle, aux « Vésuviennes », aux « Bas Bleus » ou encore aux « Femmes socialistes », trois séries du Charivari qui ciblent les femmes en dehors de tout contexte marital. Elle s’interroge également sur l’iconographie du Simplicissimus allemand, et notamment sur les représentations de « femme battue ou violée, mère (et enfants) abandonnée à la misère, femme-objet qui dépend de son mari ou de son employeur (servante, ouvrière, employée, modèle de peintre, rat d’Opéra, prostituée) ou encore femme « fatale », infidèle ou « émancipée ». L’énumération inscrit finalement cette contribution dans les recherches sur l’image des femmes dans la caricature, nombreuses ces dernières années[1]. De son côté, Hélène Duccini utilise l’expression « guerre des sexes » comme allant de soi, sans définir précisément quels types de relations humaines sont en cause. Elle fixe deux bornes chronologiques à sa réflexion, la loi sur la contraception et celle sur l’avortement, qui relèvent des droits des femmes plus que de la question du couple. Enfin, Margarethe Potocki perçoit une « guerre des sexes » dans les dessins réalisés par des iranien(ne)s en exil à propos de « mariage et divorce, droit pénal, successions, etc. ». Retour au couple donc !

Admettons qu’il faille traduire « la guerre des sexes » par « le couple et ses turpitudes », titre évidemment moins attrayant. Ce qui nous donne en résumé : « le couple dans le dessin de presse ». Comme l’indiquent les organisateurs de l’événement, « la journée d’étude se propose de montrer comment l’image satirique a traduit ce thème, hautement sensible, au fil du temps. » Voilà donc la problématique posée : comment le dessin de presse s’empare du sujet du couple des origines à nos jours et comment il le « montre ».

On peut s’intéresser à la caricature de différentes manières. L’axe choisit ici, est celui que nous désignons sous le terme d’études « iconologico-thématiques ». Les auteurs déterminent un thème iconographique commun, pour lequel il s’agit d’étudier les variations (rhétoriques, idéologiques, stylistiques) en cherchant bien sûr à les contextualiser, à montrer quels rapports de proximité les caricatures entretiennent avec la réalité ou avec les représentations sociales de l’époque. Quatre des cinq contributions envisagées dans cette matinée « d’étude » s’inscrivent dans cette perspective qui nous semble aujourd’hui trop limitée sinon inopérante.

L’auteur détermine un corpus qui peut englober plusieurs siècles et des supports très variés (Martine Mauvieux), se limiter à la production d’un ou de plusieurs périodiques (Ursula Koch, Hélène Duccini), d’un ensemble de dessinateurs diffusés sur Internet (Margarethe Potocki). Le regard peut également s’inscrire dans une perspective comparatiste (deux pays, la France et l’Allemagne pour U. Koch ; l’Iran du dedans et l’Iran du dehors chez M. Potocki), des sensibilités politiques différentes (H. Duccini), etc. Toutes ces approches envisagent le corpus comme un ensemble relativement autonome éclairé par l’arrière plan socio-historique, c'est-à-dire les éléments qui relèvent de la contextualisation. L’analyse de ces images permettrait de cerner les mentalités collectives à un moment donné, dans une société donnée.

Critique des corpus

En règle générale, le choix du corpus relève plus d’une logique personnelle (les documents que le chercheur à l’habitude d’étudier par affinité, parfois jusqu’à l’usure) que d’une logique scientifique proprement dite. La plupart du temps, les corpus demeurent trop limités. Il n’est pas rare de voir des études iconologico-thématiques qui retiennent quelques dizaines d’images sur plusieurs décennies, et parfois sur plusieurs pays ou plusieurs siècles ! En limitant son regard à quelques images (le plus souvent par manque de temps pour en sélectionner plus), le chercheur court un risque majeur : celui d’opérer des contresens dans son analyse ou de s’en tenir à des remarques générales et de pure forme : continuité ou rupture dans les procédés, les références culturelles, les styles, etc., sans pouvoir élucider les raisons de ces continuités ou de ces ruptures. Et même en percevant des ruptures là où il n’y en a pas, ou encore en se trompant dans l’interprétation des images (comme par exemple considérer l’œuvre de guerre de Steinlen comme relevant de l’antimilitarisme ou du pacifisme). Difficulté méthodologique majeure que rencontrent tous ceux qui se posent sérieusement la question de la validité de leur travail. A quel moment le corpus devient réellement représentatif et surtout représentatif de quoi ? Comment le cerner ? Peut-on isoler un thème en se focalisant sur une période précise, mais en omettant ce qui précède et ce qui suit ? Isoler un thème selon une segmentation politique, ou encore en se limitant à un périodique ou un dessinateur sans risquer de perdre de vue l’ensemble, de perdre de vue ce que doit le dessinateur à ses collègues, dans quelle tradition il s’inscrit, à quels type d’images autres que caricaturales il répond, etc. Le chercheur prend-il le soin de réfléchir et d’expliquer les limites scientifiques induites par les limites de son corpus (tout corpus est limité en soi en ce qu’il constitue un segment d’une production globale et multiforme) ? Questions rarement évoquées, la description du corpus (parfois non défini avec précision) servant de justification.

On peut ici par exemple s’interroger sur le choix de trois journaux chez H. Duccini qui a sélectionné un journal « d’humour », un journal de gauche (Le Ca  nard) et un journal « de droite » dans lequel se trouvent un nombre réduit de dessins. Les quelques dessins relevant de la « guerre des sexes » de ces trois journaux seront-ils comparables ? Et surtout que pourrait produire cette comparaison ? Ces journaux sont-ils représentatifs à eux seuls de grands groupes socio-politiques ? Sur la question du sexe, le choix d’Hara-Kiri n’aurait-il pas été plus pertinent ? Même question pour U. Koch : pourquoi choisir le Simplicissimus plutôt que d’autres grands journaux satiriques ou même des journaux plus « légers » pour lesquels les relations amoureuses constituent le fond de commerce ? Pourquoi se limiter à un seul titre et surtout quelles conséquences en tirer ? Quant aux cinq siècles étudiés par Martine Mauvieux : à partir de combien de documents ? Des documents en provenance de combien de pays ? Pour démontrer quoi ?

En  isolant un thème du reste de la production, le chercheur risque, par un effet de loupe bien connu, de surévaluer l’importance de ce thème (ou de la manière particulière dont il est traité dans son corpus) par rapport à la production réelle, par rapport à la société dans laquelle cette production éclot. L’effet de loupe supprime les hiérarchies thématiques, focalise sur un détail au risque de faire perdre non seulement la vue d’ensemble (jamais le corpus n’est présenté dans sa relativité à la production globale), mais également la place de ce thème dans cette vue d’ensemble.

Quant à savoir ce que l’on peut faire dire à un corpus précis, là encore, les explications méthodologiques demeurent très rares, en tous cas absentes des résumés insérés dans le programme de cette journée d’études de la BNF. A travers son corpus (qui s’étale sur plusieurs siècles, rappelons-le) Martine Mauvieux cherche à montrer « comment des artistes, depuis plusieurs centaines d’années, ont imaginé « rendre », par des combinaisons complexes de mythes et de fantasmes, ces affrontements maritaux, au sein de notre civilisation occidentale édifiée sous la férule masculine ». On remarque l’étendue de la perspective envisagée : la sélection d’images doit permettre de réfléchir rien moins que sur une dimension particulière de la « civilisation occidentale ». Passons sur les difficultés que posent la notion. Peut-on réellement croire que quelques dizaines ou même quelques centaines d’images peuvent témoigner si facilement d’un ensemble culturel aussi vaste et complexe que la « civilisation occidentale » ? Gageons que l’auteure évoquera les principaux procédés visuels et les principaux référents culturels présents dans son corpus (mais seront-ils vraiment représentatifs de chaque époque, de chaque pays ?), donnant à voir un panorama de la pluralité des moyens rhétoriques employés par les dessinateurs. Mais l’analyse portera-t-elle sur la manière dont ces images étaient diffusées, perçues, consommées, à telle ou telle époque ? Le risque de relecture contemporaine et donc anachronique n’est-il pas grand dans ce type de comparaison sur un temps long ?

Ursula Koch opte pour une même approche méthodologique, même si elle se fait plus modeste en indiquant limiter sa recherche à celle du « coup d’œil » sur la représentation de la guerre des sexes au travers de son corpus. Un « coup d’œil » (nous empruntons cette expression au titre de sa contribution) à défaut d’analyse ?

La contribution d’Hélène Duccini semble la plus charpentée du point de vue de la méthode et de l’analyse. L’auteure prend soin de justifier de manière la période envisagée pour l’étude de la question générale. Elle choisit un moment particulier de l’histoire française, l’avant et l’après mai 68, pendant lequel se pose de manière aigue (au point de vue politique, législatif et social) deux aspects qui intéressent la « guerre des sexes », celui de l’avortement et de la contraception. L’auteure détaille son corpus en conséquence : elle retient les dessins publiés entre 1967 et 1975. Il s’agit pour Hélène Duccini de décrypter « l'impact que la secousse de mai 1968 a pu avoir sur la représentation, dans la caricature, de la guerre des sexes ». Le biais choisi est donc celui du rapport entre mutation sociale et mutation du discours caricatural. En gros, comment représente-t-on la « guerre des sexes » avant et après 68 dans ces trois journaux. On part du postulat suivant : une grève générale (un mouvement sociétal) dans un pays donné a un impact direct et mesurable sur les représentations. Le mouvement constitue une borne avec un avant et un après fondamentalement différents. Est-ce à dire que toute différence entre l’avant et l’après 68 sera à mettre sur le compte du mouvement ? Comment pouvoir déterminer quels aspects de changements éventuellement repérés dans la représentation sont à mettre au crédit de ce mouvement social emblématique ? Les différences dans le discours caricatural, plutôt que de découler du mouvement social, ne sont-elles pas plutôt le produit de l’évolution générale de la société ? Hélène Duccini choisit deux bornes législatives comme bornes temporelles de son étude. La première, la loi Neuwirth, ne doit pas à mai 68 puisqu’elle lui précède. Pourquoi le mouvement de Mai aurait-il plus d’impact sur la caricature que la loi Neuwirth ? Et le mouvement féministe lui-même, que l’auteure n’évoque pas, ou encore d’autres facteurs socio-politiques ? Et si l’auteure avait choisit d’intégrer Hara-Kiri dans son corpus, n’aurait-elle pas remarqué que « l’impact de mai 1968 » sur la caricature s’est fait sentir dès le début des années 1960 ???

Enfin, dernière contribution, celle de Margarethe Potoki qui s’intéresse à la production satirique iranienne. Margarethe indique que son étude « présentera et analysera les différents aspects de leurs commentaires graphiques » sans que l’on sache de quel type d’analyse il s’agit (statistique ? sémiologique ? politique ?).

Relativité

Le corpus est conçu comme un tout homogène, l’homogénéité découlant de l’unité thématique. Mais cette unité suffit-elle pour rendre le corpus cohérent ? On aborde là une des deux limites les plus conséquentes de l’analyse iconologico-thématique : le refus de prendre en compte les conditions de production, de diffusion et de réception des images. Ainsi les auteurs ne voient pas de contradiction à rapprocher des  images diffusées dans des conditions et des contextes totalement différents, sans s’intéresser le moins du monde à la place de l’image dans le flux satirique produit à tel ou tel moment donné. Le corpus englobe avec le même enthousiasme un dessin tiré d’un journal quotidien diffusé à un million d’exemplaire et un autre diffusé par un support marginal ou encore trouvé par hasard sur Internet. On peut bien sûr envisager la question du tirage, mais également se poser celle de la nature des images. Un dessin en « une » d’un quotidien n’a pas la même fonction qu’un autre diffusé sous la forme d’un tract à la sortie d’un meeting. Le dessinateur et l’éditeur, à thématique en apparence égale, viseront des objectifs différents qu’il faut bien sûr cerner, à moins de perdre totalement le sens des images. Les conditions de production déterminent le discours et sa réception et relativisent en fait l’intérêt de corpus étendus dans le temps, ou même dans l’espace. Le chercheur domine son corpus, mais le lecteur ? Quel intérêt finalement à comparer des images produites dans des contextes différents ? Que peuvent-elles nous enseigner ? Et que conclure de l’étude d’un corpus en apparence homogène, celui produit par un journal par exemple, c'est-à-dire par différents dessinateurs dont le travail est publié par un même périodique. Que traduisent ces images ? Que reflètent-elles ?

Dans son ouvrage sur La Caricature révolutionnaire, Antoine de Baecque (1989, Presses du Cnrs) pour ne citer qu’un seul exemple, contourne l’écueil d’une telle perspective d’étude iconographique en cherchant systématiquement dans la production des pamphlets innombrables de l’époque, tout élément de texte capable d’éclairer le sens de l’image, de témoigner de la circulation de l’idée. Ces commentaires directs ou indirects en texte et en image dénotent d’une préoccupation sociale particulière exprimée par le discours politique. Ainsi l’image satirique n’est-elle plus analysée de manière isolée, mais comme un élément d’un discours global.

L’image satirique n’est que secondairement une image. C’est avant tout le témoin de différentes activités qui visent à créer du lien social. C’est avant tout un message produit, constitué, diffusé, reçu. « Analyser » l’iconographie dans s’intéresser à la posture des producteurs, à la nature du flux satirique dans lequel l’image s’inscrit, sans se poser la question de la mécanique caricaturale rappelle la caverne de Platon. Plutôt que de regarder la réalité, le chercheur ne s’intéresse qu’à son ombre, la trace « résiduelle » qui reste figée sur le papier.

Ainsi la « journée d’étude » sur la guerre des sexes dans le dessin de presse, hormis les interventions des dessinateurs qui témoigneront de leur pratique, risque de se limiter à un « coup d’œil » descriptif sur les représentations de la dite guerre de sexe. L’analyse « iconologico-thématique » constitue sans doute le degré le plus faible de la recherche sur l’image satirique, la caricature et le dessin de presse. Une faiblesse que l’absence de réflexion méthodologique chez ceux qui pratiquent ce type d’études rend hélas pérenne.

 

Guillaume Doizy, 14 octobre 2013



[1] Images, imaginaires du féminin en 2003 ; "La caricature au féminin", numéro publié en 2009 de la revue Textes et contextes, et enfin l’année suivante, le numéro 4 de la revue Cahiers Daumier avec pour titre « La caricature et les femmes ».

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