Dessin de Philippe Honoré, Charlie Hebdo, 24 février 2010.

 

Notre incomplète collection de Charlie Hebdo ne nous permet pas de dire avec précision depuis combien d'années Charlie n’a pas eu la bonne idée de parer sa « une » du talent d’Honoré. Pour dénicher cette donnée, les archives du site de Charlie, très incomplètes hélas, ne nous aident pas beaucoup. Même si l’internaute accédait en toute liberté à l’ensemble des « unes » du journal, l’absence d’indexation qui prévaut aujourd’hui sur le site obligerait le passionné à consulter des dizaines, voire des centaines d’images pour trouver la précédente « couv’ » signée par Honoré. Pour nous aider, les internautes courageux ne manqueront pas de plonger dans leurs vieilles malles…

Les lecteurs de Charlie ou Siné Hebdo notent, semaine après semaine, l’omniprésence du style « BD » dans le dessin satirique contemporain. Certains dessinateurs échappent à ce diktat graphique, qui ne correspond pas à leur tempérament. Dans cette catégorie minoritaire, Honoré cultive la simplicité graphique volontaire, emprunte à la gravure un « effet » désuet mais reconnaissable entre tous. Bien que réalisant depuis plusieurs années de très beaux rébus littéraires en couleur, le dessinateur fournit à Charlie des dessins au noir, ce qui renforce un peu plus la sévérité apparente de son style. Le trait, raide, anguleux et peu gestuel, les trames parallèles et plutôt régulières pour figurer les ombres propres et suggérer le relief, constituent la base même d’un art indémodable, qui évoque plus les bois gravés du XVIe siècle que les logiciels de DAO forts à la mode aujourd’hui. Honoré, inconsciemment sans doute, rend hommage aux graveurs de la Réforme qui ont inventé en leur temps la propagande politique par la caricature.

Si aujourd’hui les dessinateurs recourent à Google Image pour trouver la documentation iconographique incontournable pour produire leurs dessins, Honoré se contente des photographies de la presse traditionnelle qu’il conserve précieusement chez lui, comme le faisaient les collagistes des Années folles. S’il venait à manquer d’encre de Chine, le dessinateur, bientôt septuagénaire (né à Vichy en 1941), produirait d’excellents photomontages. Honoré s’approprie et détourne à l’envie les images que ses confrères photographes fournissent à la presse d’information.

La Marianne du grand emprunt, publicité largement diffusée depuis quelques jours, ne pouvait donc échapper à sa sagacité, ni à son sens de la charge. La « une » de cette semaine emprunte au procédé de la parodie. Le dessinateur parodie cette publicité que l’on a vu fleurir dans la presse traditionnelle, mais aussi abondamment sur Internet. Honoré dispose l’égérie républicaine comme l’ont conçue les communicants de l’Elysée, c'est-à-dire debout, passive, tournée vers la droite et bien sûr enceinte. Mais le dessinateur procède à un recadrage de l’image. De la Marianne en pied et inscrite dans un dégradé du blanc au bleu ciel, Honoré retient la partie du corps la plus signifiante : la tête coiffée du bonnet phrygien, la poitrine généreuse (promesse d’allaitement bien sûr, pour une mère nécessairement nourricière et allaitante), la rotondité du ventre (plus légère chez Honoré, on comprend pourquoi) soulignée par une main protectrice. Selon la tradition iconographique, l’allégorie, tournée vers la droite (point de vue du lecteur bien sûr), regarde vers l’avenir, c'est-à-dire à l’endroit même d’où provient la lumière (opposition du lumineux et des ténèbres très fréquente dans la pensée et l’iconographie religieuse).

Le directeur artistique de Charlie (ou la directrice puisque Catherine tient souvent cette place), après avoir abandonné les deux semaines précédentes l’épais cerne noir qui encadre systématiquement le dessin de « une » depuis plusieurs mois, inscrit la blanche allégorie dans un cadre rigoureux et dispose en arrière-plan un aplat de couleur gris-bleue qui rappelle évidemment l’image pastichée. Le cerne, épais, s’intègre tout à fait au style habituel d’Honoré.

La propagande gouvernementale présente son emprunt comme une promesse de fécondité et de bonheur (voir le sourire de la jeune femme). Cette idée de fécondité heureuse fonctionne en partie sur le terrain métaphorique, puisque Marianne symbolise depuis deux siècles la République (mais aussi dans certains cas la révolution sociale) et progressivement la Nation. Une nation « blanche » et fertile, qui s’inscrit dans une idéologie quadruplement réactionnaire. Cette allégorie, par la couleur de sa peau, se porte en faux contre l’idée d’une France multiculturelle et ouverte. En décolorant le traditionnel bonnet phrygien du rouge vers le blanc, la Marianne de Sarkozy s’inscrit par ailleurs dans la tradition iconographique des antirépublicains de la fin du XIXe siècle, des conservateurs de l’entre-deux-guerres ou des pétainistes un peu plus tard. Les tenants du drapeau blanc au temps de Jules Ferry se montraient nostalgiques de la… monarchie (blanche fleur de lys) et rejetaient le bonnet rouge des esclaves affranchis pendant l’Antiquité romaine (symbole de liberté donc et de révolution). Depuis un siècle, les conservateurs qui intègrent bien qu’avez réticence l’allégorie comme symbole de la France, remplacent le rouge du bonnet par le blanc, ou le bonnet par une couronne végétale… Les publicitaires savent de quoi ils parlent !

Les communiquant à l’origine de l’image ont manifestement souhaité gommer toute référence au drapeau national en faisant disparaître de l’image le peu de couleur qui pouvait évoquer le désordre social (le rouge donc), même si depuis longtemps la République « bourgeoise » et respectable, coloniale et post-coloniale, volontiers répressive et inégalitaire, a assimilé cet aspect de Marianne, qui remonte à ses origines révolutionnaires.

La publicité sur le grand emprunt invite le lecteur à se pâmer inconsciemment pour cette image de la « pureté », évocation de l’asepsie médicale tout autant que du mariage traditionnel et de l’idée hypocrite et réactionnaire de virginité qui l’accompagne. La fécondité à l’honneur renvoie évidemment à l’idéologie nataliste et conservatrice, qui voit dans la femme (surtout passive) une machine à procréer, une machine consentante et bien sûr totalement comblée (le sourire). Le culte marial se profile à l’horizon…

En ces temps de débats sur l’indenté nationale, l’Etat, avec cette publicité, affiche clairement quatre priorités : société mono-raciale, conservatisme républicain, symbolique religieuse et donc anti-laïque, idéologie nataliste et donc misogyne.

Les génies à l’origine de cette image montrent une certaine disposition à l’innovation. Depuis que le régime républicain a adoubé l’égérie féminine, très peu d’images officielles ou officieuses la présentent ainsi… engrossée. Les allégories, dans l’histoire des représentations, constituent des êtres (féminins en général, mais aussi masculins ou animaux) le plus souvent désincarnés et lisses, totalement idéalisés. Elles incarnent des idées, des abstractions. Bien que nataliste, la société a par ailleurs longtemps considéré la grossesse comme une affaire de femme ou strictement médicale. En tous cas, pas un symbole très favorable.

La publicité donne une certaine corporéité à Marianne, contrebalancée bien sûr par la posture hiératique. Le dessinateur Honoré pousse la logique parodique jusqu’à son terme le plus trivial. La « une » de Charlie Hebdo transforme l’allégorie gravide, symbole d’avenir, en parturiente, en parturiente déçue, image même de la fausse promesse qui nous a été vendue.

La parodie se nourrit de paradoxe et d’opposition : à l’allégorie sérieuse, éthérée et idéalisée de la publicité succède une mise en scène tout en retenue, mais triviale, dégradante et finalement comique. La République conservatrice, image de la femme féconde et idéale, accouche d’un avorton, un fœtus sarkozien. Le geste de dédain contredit totalement le stéréotype même de la matrice aimante et éplorée, toute dévouée à la chair de sa chair.

En présentant le résultat du grand emprunt sous l’apparence d’un enfant mort-né, tenu à bout de bras comme un objet rebutant et suspendu à son cordon ombilical, Honoré se moque sans aucun doute des natalistes et autres grenouilles de bénitier de Neuilly ou d’ailleurs. Il choisit une situation totalement impossible, monstrueuse, inhumaine et tragique (quelle mère pourrait tenir ainsi son enfant, même et surtout mort-né). La tragédie s’inverse en comédie, grâce à l’identité même du fœtus et bien sûr, par l’exagération de la posture. Le fait que Marianne rejette dans une attitude de « mauvaise » mère l’homme qui aujourd’hui suscite tant de haine par sa politique favorable aux plus riches, rétablit le système de valeurs morales en apparence bouleversé. La mauvaise Marianne devient l’héroïne du temps, celle qui a certes enfanté un oiseau de malheur, mais un oiseau mort-né qu’elle repousse dorénavant. Le paradoxe tient également au fait que les médias – et en partie l’opinion – soulignent la mégalomanie du président de la République. Suite à son élection, beaucoup avaient le sentiment de la toute puissance de Sarkozy, considéré comme un surhomme. L’image d’un hyperprésident avorton induit là encore une inversion des valeurs sociales propre à faire rire le lecteur et à entraîner son adhésion : le dessin d’Honoré permet à tout un chacun de jouir, de manière symbolique et certes fugaces, d’un sentiment de supériorité par rapport au chef de l’Etat, ainsi réduit à la totale impuissance. Sarkozy détient le pouvoir politique, mais le dessinateur bénéficie également d’un certain pouvoir, celui qui consiste à infliger à son objet les pires régressions visuelles et métaphoriques.

L’expression « tout ça pour ça » confirme non seulement le mépris de la République (même conservatrice) pour son chef, mais surtout le piètre résultat d’une opération annoncée il y a quelques mois comme historique et propre à… féconder la société française. Plutôt que la montagne a accouché d’une souris, ici même, Marianne a accouché d’un avorton. Ni l’emprunt, ni Sarkozy n’ont tenu leur promesse.

Luz et Riss à Charlie, Chimulus pour Siné Hebdo, s’intéressent également à la Marianne du « grand » emprunt. Les deux premiers donnent une identité au fœtus. En prenant beaucoup de liberté par rapport à l’image de départ, aucun ne recourt à l’effet parodique. Aucun des deux dessinateurs ne prend le contre-pied du discours nataliste en explorant cette image de mère déçue et révulsée par sa progéniture. Aucun n’imagine Sarkozy en vulgaire avorton, que la nudité rend plus ridicule encore. Les deux caricaturent l’expression, la physionomie et la posture de Marianne. Ils jouent sur des artifices visuels et combinatoires finalement assez peu convaincants. Riss et Chimulus, fusionnent deux actualités, mais évoquent d’autres enjeux politiques.

La parodie s’empare d’une image ancienne ou récente, la détourne pour en ridiculiser le contenu et surtout ses auteurs, comme c’est le cas ici, par un effet de boomerang.

Loin des artifices graphiques dénotant parfois une très grande virtuosité, Honoré élabore une charge très simple, mais d’une redoutable efficacité symbolique. Modifiant très légèrement l’image de départ, il déconstruit la rhétorique gouvernementale et publicitaire pour mieux en neutraliser les effets. En ces temps de campagne électorale, la « une » de Charlie Hebdo pourrait bien constituer l’image même d’une élection dont les sondages nous annoncent un piètre résultat pour l’UMP. La République de 2007 qui a enfanté Sarkozy dans les urnes, rejetterait dorénavant son enfant chéri devenu un enfant terrible. Mais peut-on considérer la France de 2010 plus progressiste et combative pour autant ? Honoré s’est bien gardé de restituer à Marianne la couleur originelle de son bonnet phrygien…

 

Guillaume Doizy, le 25 février 2010

 

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