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Michel Dixmier et Henri Viltard, Jossot caricatures, Paris bibliothèques,183 p.

 

Nous avions en son temps annoncé la très belle exposition sur Jossot qui s’est tenue à la Bibliothèque Forney entre mars et juillet 2011, mais nous avions négligé de rendre compte du passionnant catalogue édité pour l’occasion.

Michel Dixmier et Henri Viltard ont présenté aux visiteurs un ensemble très riche permettant d’évoquer la diversité du talent de Jossot et son évolution dans le temps. En rassemblant une très grande quantité d’œuvres originales ou imprimées, cette exposition a dépeint un Jossot pluriel, explorateur graphique hors du commun, tout aussi bien à l’aise dans les recherches esthétisantes influencées par l’art nouveau et le nabisme, que comme peintre orientaliste, maître de la caricature ou affichiste commercial hors pair.

Le catalogue présente et analyse l’itinéraire de Jossot en 5 chapitres particulièrement intéressants, fondés sur la compréhension de l’œuvre et la lecture des écrits de l’artiste (correspondance, articles de presse, essais). Avec une certaine fascination, le lecteur pénètre l’intimité d’un créateur à l’étrange personnalité, dont l’art reflète la quête d’un art neuf, né de la fusion féconde du beau avec le laid.

Si comme l’indique la 4e de couverture, Jossot « a donné à la caricature son statut d’art moderne », c’est surtout en essayant d’être reconnu comme un artiste à part entière au travers de ses œuvres graphiques publiées dans la presse. On peut ranger Jossot dans la catégorie des caricaturistes les plus originaux de la Belle Epoque. L’artiste allie en effet raffinement graphique, expressionnisme morbide et charge politique dans un jeu de contraste fort peu goûté par ses confrères. Les Hermann-Paul, Grandjouan, Poncet ou Delannoy trouvent dans un certain réalisme le support de leurs indignations, tandis que les dessinateurs de presse traversés d’interrogations esthétiques fuient en général les violences polémiques. Quand Jossot dessine avec parcimonie dans quelques revues reconnues des milieux littéraires, ses confrères inondent la presse satirique et militante. Quand Jossot donne au style la prééminence, ses collègues défendent avant tout des opinions.

Voilà qui fascine sans doute le plus chez ce satiriste hors du commun : l’élaboration d’une esthétique de la colère, mais une colère perçue non pas comme un moyen de dénoncer les horreurs du monde, mais plutôt comme une fin en soi, l’objet même d’une jouissance visuelle et conceptualisée.

L’histoire a retenu de Jossot ses charges anticléricales, antimilitaristes ou brocardant les juges. L’analyse de Michel Dixmier et Henri Viltard a le mérite de nuancer cette vision trop simple d’un personnage en fait bourré de contradictions, écorché vif au point de rejeter les hommes, fasciné par la mystique autant que révulsé par le clergé, farouchement anticlérical puis convertit à l’islam, travaillé par sa propre image médiatique mais capable de se retirer du monde. Jossot n’a pas été le caricaturiste anarchiste et sympathique que la postérité a retenu. Fasciné par le Moyen Age, il se définissait lui-même avant tout comme un individualiste au sens philosophique et politique du terme. S’il fustige pendant un temps très court (sur l’ensemble de sa carrière) les curés, l’armée ou encore les juges, c’est sans volonté d’amender le monde, et surtout sans empathie particulière pour les opprimés, sans se projeter dans l’humanité, sans croire aux lendemains qui chantent. Contrairement à Grandjouan qui donne des affiches à la CGT, syndicat révolutionnaire avant 1914, Jossot met son talent d’affichiste au service de la seule réclame. Contrairement à ceux de ses collègues qui répondent par le pinceau coup pour coup à la répression que subit le mouvement ouvrier, Jossot le rentier demeure haut perché dans le monde des symboles, des allégories et des idées générales. Mais au lieu de se perdre dans les arcanes du beau et de l’Académie, il bâtit son esthétique sur les excès de la caricature, et marque de son empreinte un des journaux les plus connus de la Belle Epoque, L’Assiette au Beurre.

Durant toute sa vie Jossot semble se défier de lui-même. Par son style si original, par sa verve parfois cinglante, par sa personnalité tourmentée et son talent d’artiste, Jossot laisse à la postérité une œuvre passionnante qui questionne le sens même que la société donne à la caricature et au dessin de presse.

 

GD, décembre 2011

 

 

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