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Dessin de Luz, Charlie Hebdo du 9 novembre 2011

 

La "une" du numéro daté du mercredi 9 novembre 2011 répond à l'incendie encore non élucidé des locaux de Charlie Hebdo et aux menaces particulièrement violentes proférées à l'encontre de sa rédaction par des défenseurs d'un islam intégriste et barbare. Le dessinateur Luz, visé dans son dessin de la semaine précédente (voir notre commentaire), recourt au motif de l'embrassade et du baiser, dont certains auront remarqué qu'il n'est pas inédit dans la caricature. Sur son blog, François Forcadell évoque une image de la fin des années 1960, mais on en retrouve déjà quelques beaux exemples depuis le XIXe siècle comme on peut le voir ci-dessous.

L'originalité du dessin de Luz tient sans doute à la situation : le journal vient de subir un attentat contre ses locaux, contre son site et une attaque en règle sur les réseaux sociaux. Le baiser confronte un représentant du journal, le dessinateur Charb (il ne s'agit pas de Tintin...), à un musulman religieux, alors qu'en général les caricaturistes visent deux entités qui leur sont étrangères en vue de s'en moquer. Le baiser peut être appuyé ou au contraire suggéré. Dans la satire, il évoque le caractère contre nature ou l'hypocrisie qui entache le rapprochement de deux frères ennemis.

Charlie Hebdo choisit, fait rarissime, de se mettre en scène. Le titre se définit comme un journal satirique d'actualité et pour une fois, le journal a fait - bien malgré lui - la "une" de l'actualité. La très grande médiatisation qui a suivi l'incendie du 1er novembre permet au dessin d'être décrypté par le lecteur qui connait finalement assez peu le visage de ceux qui illustrent le journal et qui visualise depuis un peu mieux celui de son directeur et rédacteur en chef, Charb.

Reste le principal : une fois de plus, Charlie Hebdo a choisi la provocation par l'ironie, le paradoxe et l'humour. En invoquant ce baiser, Luz prend le contrepied du discours guerrier et menaçant des intégristes. A la haine, le journal répond en apparence par l'amour. Mais en imaginant ce baiser très "gay", Luz met les rieurs "progressistes" de son côté, tout en provoquant sans aucun doute la rage des intégristes (de tous poils), dont on connait la haine homophobe. L'interpénétration des bouches et les débordements salivaires constituent les éléments ultimes de la provocation.

Comme le dessin de la semaine précédente qui présentait Mahomet sous une apparence fort sympathique et pas du tout "caricaturale", cette charge se prémunit de toute accusation "d'islamophobie". En choisissant en effet de ne pas diaboliser l'islamiste, le journal coupe l'herbe sous les pieds de ceux qui se présentent comme les "victimes" du harcèlement antireligieux et incessant des mécréants libres penseurs. Beau pied de nez !

 

Par la situation inédite, le baiser de Luz acquiert une dimension symbolique, une actualité et une force, que les baisers dénichés dans la production caricaturale ancienne n'atteignent sans doute pas.

 

GD, le 8 novembre 2011

 

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