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Cardon, La Véridique histoire des compteurs à air, Cahiers dessinés, 28 €.

Les familiers du Canard enchaîné le connaissent bien. Ancien ouvrier des arsenaux de Lorient, Cardon fustige les puissants de son humour muet, ténébreux et glacé. Atypique, le dessinateur a su créer un univers où le réel et le fantastique s’interpénètrent, pour mieux souligner les évolutions du temps.

Cardon, c’est une sorte de Giorgio de Chirico chroniqueur, un chroniqueur révolté par le spectacle donné par ces politiques arrogants et pleins de morgue qui prétendent régler les destinées du monde. Un dessinateur pessimiste et retenu envouté par l’infini et la profondeur, comme pour mieux souligner la superficialité de nos pantins au pouvoir. Un éditorialiste que l’outrance graphique destinée à faire rire ne tente guère.

On retrouve avec émotion cette même ambiance extra-ordinaire de ces dessins de presse, dans une histoire fantastique publiée en 1973 et rééditée ces derniers temps par les Cahiers dessinés (collection dirigée par Frédéric Pajak à qui l’on doit l’originale publication d’un hebdomadaire éphémère au titre évolutif dont le premier numéro a eu pour titre « 9 semaines avant l’élection »). Cardon s’y adonne à la narration d’une fable terrible, propre à évoquer la cruauté sociale du monde. Dans ce monde là, qui ressemble tant au nôtre, l’air raréfié se paie au prix fort et chaque être est greffé d’une excroissance mécanique : un « compteur à air ». Un compteur qui symbolise l’exploitation, la guerre de classe qui se mène, et qui permet même aux puissants d’endiguer les révoltes.

Certains verront dans cet envoutant récit sans parole une métaphore de la marchandisation effrénée, dénoncée en partie par la génération de Mai 68, et avant cela, par des précurseurs parfois sensibles aux thèmes écologistes.

Le compteur à air n’a rien perdu de son actualité. Avec cette histoire sombre et poignante centrée en partie sur l’enfance et dans laquelle Cardon témoignait de sa révolte face aux souffrances de la classe ouvrière, on tremble d’effroi en pensant aux ravages que les crises successives infligent aux damnés de notre terre.

Ces pages illuminées et bouleversantes de silence, portent le souffle de la colère qui sourde. On ne saurait trop conseiller de s'y plonger..

Guillaume Doizy, mai 2012

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