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Par Guillaume Bal

 

Le Chat, journal du dimanche (1848-1849) et Le Chat des Alpes (1850-1853) est un journal hebdomadaire paraissant à Chambéry. Il est le premier journal des Etats sardes et ce avant même la capitale, Turin, à employer un ton charivarique et à présenter une lithographie à chaque numéro.

Sous la pression des mouvements révolutionnaires européens, le roi de Piémont Charles-Albert octroie à ses Etats un Statut constitutionnel en mars 1848. Pour la première fois des élections vont être organisées et une nouvelle classe politique, démocrate et libérale apparaît afin de contredire les élites savoyardes traditionnelles. Le Chat se fait donc la voix de ce nouveau parti en vertu de la nouvelle charte en matière de presse qui proclame que : « la presse sera libre, mais une loi réprime les abus », et que : « la manifestation de la pensée, soit par la voie de la presse, soit au moyen de tout autre mécanisme apte à reproduire des signes figuratifs » est libre.

 

L’étude de ce journal nous permet d’apprécier les nouveaux enjeux politiques qui se nouent à cette période. Du côté de la France tout d’abord ; Le Chat comme l’ensemble de la population savoyarde "parle exclusivement la langue française". Il faut voir dans cette phrase un double sens puisque outre l’aspect culturel, le journal regarde d’un œil très favorable la politique de la France, « fer de lance républicain en Europe » avant que celle-ci ne devienne plus modérée à partir de l’élection présidentielle du 10 décembre 1848.

Le Chat n’aura donc de cesse de se reconnaître français, situation qui lui paraît naturelle puisque la frontière alpine doit être celle qui sépare la France de l’Italie. De plus, le journal ne reconnaît absolument pas les premières guerres « de dimension nationale » que mènent Charles-Albert envers les troupes autrichiennes. La Savoie ne doit pas participer à un effort de guerre qui ne la regarde pas.

A l’intérieur la Savoie fait figure de parent pauvre au sein des états sardes ; en effet c’est une province géographiquement éloignée de Turin, et de surcroît séparée par la barrière des Alpes. Elle ne peut bénéficier d’échanges économiques et commerciaux, mais fait les frais comme les autres provinces des défaites militaires de Charles-Albert. Le Chat comme l’ensemble de la presse libérale de l’époque estime que la Savoie donne plus qu’elle ne reçoit de l’autorité centrale turinoise et se sent considérée comme une colonie économique piémontaise. Tous ces éléments ne concourent pas à une identification italienne bien au contraire.

 

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Le Chat, journal du dimanche, n°4 du 10 septembre 1848, lithographie de Mermoz,  «  Recette pour faire la guerre aux autrichiens… » 

             Cette image est très intéressante car elle renvoie à un stéréotype qui aura la vie dure. Même si c’est un peu excessif, la première campagne menée par Charles-Albert à l’été 1848 peut être vue comme la première guerre d’indépendance nationale, ou en tout cas celle qui tend à unir, pour la première fois, l’ensemble des Italiens. Dès sa « première guerre nationale », il apparaît que les Italiens sont plus forts pour chanter que pour faire la guerre. Si on peut parler au niveau italien, c’est parce le texte rapporté au bas de l’image renvoie à un chant guerrier ayant pour titre : « Fratelli d’Italia ». Il fut composé en 1847 par Goffredo Mameli patriote républicain originaire de Gênes, qui mourut dans la bataille du siège de Rome le 6 juillet 1849. Ce chant deviendra l’hymne national de la jeune République d’Italie en 1946. Il est donc lourd de symboles : c’est un chant guerrier qui tend à faire vibrer la fibre patriotique de chaque Italien afin d’affirmer l’indépendance de leur pays telle une sorte de « Marseillaise italienne ». Mais quelles sont les armes des Italiens ? Des « Chants, bannières, banquets, costumes milanais, lampions et arcs de triomphe ». Le tout accompagné de musique avec guitares et violons. L’effort de guerre italien se fait donc « la guitare à la main », et la harangue guerrière se termine par : « Et bon ! bon ! bon ! sonnez trompettes ! Et bon ! bon ! bon ! sonnez clairons ! ».

 

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 Le Chat, journal du dimanche, n°20 du 31 décembre 1848, « Le bon berger. », lithographie de Mermoz.

            Pour Le Chat, la Savoie appartient naturellement à la France. C’est une évidence, même la géographie prouve cette appartenance : Imaginons que la mare qui trône aux pieds de la vache et de Charles-Albert soit le lac Léman ; la Savoie se trouve alors être à sa place et regarde naturellement vers la France. « Le bon berger » Charles-Albert la retient donc par la contrainte, dans un pays qui n’est pas le sien. L’emprunt forcé, représenté par la queue de la vache, devient la dernière césure, l’injustice de trop pour des libéraux qui ne se reconnaissent pas dans la nationalité italienne. Cet aspect est accentué par la mention « volontaire » inscrite sur les mamelles de la vache. La Savoie est vue comme étant une vache à lait au service du Piémont.

 

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Le Chat, journal du dimanche, n°20 du 20 mai 1849, « Les deux statues de la Savoie. », lithographie de Mermoz

            Cette image nous permet de donner un exemple de l’emploi fait par le journal de l’image féline. Ce chat nous désigne ce qui pour lui représente « La Savoie piémontaise ». Il personnifie sa politique à travers ce personnage mi-homme, mi-chat qui montre, tel un instituteur, ce qu’il pense de l’annexion piémontaise de sa province.

            La Savoie piémontaise est une vieille femme réduite à la misère, c’est une paysanne catholique (la croix autour de son cou). L’emprunt forcé, et la politique du parti conservateur (3) la plonge dans un état de détresse, le peu de plaisir qui peut lui rester réside dans la prise de tabac, accentuant ainsi son état pitoyable.

            Au contraire la Savoie française est une allégorie de la République : fièrement dressée, le glaive à la main, elle s’appuie sur la loi, rendant une image de justice qui doit servir la cause de l’ensemble des Savoyards.

            Cette image est sans ambiguïté quant à la position du Chat. Il plaide une nouvelle fois en faveur d’une annexion de la Savoie à la France républicaine.

 

Et pourtant, il est à relever qu’au fil des évènements qui vont se dérouler lors de cette courte mais intense période, les élites savoyardes libérales dont Le Chat se fait l’écho vont souffrir d’une sorte de schizophrénie ou tout du moins adopter une attitude plutôt ambiguë. A partir de l’élection présidentielle de Louis Napoléon Bonaparte, le journal prend ses distances avec le modèle français face à une République devenue de plus en plus modérée. Cette situation sera exacerbée par le retour de l’Empire, le 2 décembre 1851, et la répression menée lors de cette journée qui amènera le journal à qualifier Napoléon III de véritable boucher. Dans le même temps le Piémont opère un virage de plus en plus libéral avec notamment le vote des lois Siccardi en février 1850. Ces lois anticléricales recueillent toute l’approbation du camp libéral en Piémont comme en Savoie. Une inversion semble ainsi s’opérer ; le parti libéral savoyard s’éloigne de l’Etat auquel il souhaite pourtant être annexé mais dont la politique apparaît de plus en plus réactionnaire. Au contraire l’Etat non reconnu et auquel est souhaité de faire sécession est salué pour sa politique libérale devenue plus ambitieuse.

 

            Le caractère précoce et la situation en marge géographique du journal ne l’empêchent pas de s’insérer dans les réseaux de la presse libérale de l’époque, et ce, du côté français comme du côté du Piémont.

Le Statut rompt avec la pratique des journaux officiels en instaurant une relative liberté de la presse, les procès et affaires de presse deviennent alors des éléments inédits de la chose publique, et permettent au journal de jauger de l’application de cette liberté. Ce dernier correspond ainsi avec d’autres organes de presse sur l’ensemble du royaume ; à Turin avec des titres tels que Il Fischietto (Le Sifflet) ou L’Uguanglianza (L’Egalité), et jusqu’à Gênes avec La Strega (La Sorcière). Le Chat qui sera l’objet de plusieurs procès illustre à travers ses confrères transalpins que la censure sévit partout, sa critique se fait alors plus acerbe envers le gouvernement turinois qui n’applique pas les dispositions du Statut. Le journal se montre également soucieux de donner l’image d’une certaine cohésion du parti libéral au sein de l’ensemble des Etats sardes.

Le fond politique du journal peut paraître assez limité ; le ton charivarique omniprésent s’appuie beaucoup sur des jeux de mots, des histoires au caractère décalé ainsi que sur des chansons dont le sens nous échappe souvent. La reprise d’articles entiers des organes italiens donne une teinte politique beaucoup plus poussée. Le journal dispose en quelque sorte d’articles d’autorité qui lui donnent un sens beaucoup plus philosophique et intellectuel.

La presse satirique française inspire beaucoup le journal ; l’aspect de modèle politique des premiers temps confère une sorte de prestige à ses contenus ainsi qu’à son iconographie. Il est facile d’observer une certaine circulation des images par la reprise de gravures venues de l’autre côté de la frontière.

 

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Le Chat des Alpes, n° 1 du 7 juillet 1850, « La résurrection du Chat », lithographie non signée

            Suite à un procès de presse et à une suspension temporaire de la publication du journal, Le Chat, journal du dimanche devient Le Chat des Alpes. La première illustration de ce « nouveau » journal est toute consacrée à cette « résurrection » à travers la reprise d’une gravure de Grandville. Cette illustration nous permet d’examiner ce que le journal désigne comme étant des avatars du Buon Governo (4) un magistrat (à gauche), un noble (en bas à droite), et un homme politique attaché à l’un des ministères piémontais. Le clergé est lui aussi attaqué, à travers les deux titres de presse conservateurs de Savoie et Haute-Savoie, Le Courrier des Alpes et L’Echo du Mont-Blanc.

 

Le Chat fera paraître en tout et pour tout cinquante-neuf lithographie ; cinquante-cinq pour la première version Le Chat, journal du dimanche et seulement quatre pour la deuxième Le Chat des Alpes. Les quarante-six premières lithographies sont signées par le dessinateur-lithographe Ferdinand Mermoz qui travaillait pour plusieurs journaux de la région dont L’Abeille savoisienne (1848) et Le Carillon également de Chambéry (1853). Suite à son premier procès de presse le journal change de lithographe en la personne de Matraire qui assurera la gravure des neuf dernières lithographies du Chat, journal du dimanche. Le procès évoqué grâce à l’étude de l’image « la résurrection du chat », entraîne  la fin de la parution d’images, le journal étant désormais privé par les autorités d’en avoir les moyens techniques. C’est pourquoi Le Chat des Alpes fait paraître deux images non signées venant de France, et deux autres signées d’un certain Lauras. De ces trois lithographes il ne nous est pas possible d’en dire davantage. Des attaques répétées envers le journal entraîneront une cessation totale de parution au cours de l’année 1853.

 

L’étude de ce modeste organe de presse savoyard nous renseigne sur les enjeux politiques de ce duché, trait d’union entre l’Italie en devenir et la France de cette époque. Vu sous le prisme d’un élargissement à l’échelle européenne, le journal fait échos à la révolution qui s’opère dans le domaine de la presse après les évènements politiques de 1848. L’importance de la législation et des nouveaux moyens de communication, alliée à la reproduction de modèles qui circulent à une échelle continentale, va faire circuler des codes qui revêtiront un langage universel et s’ancreront dans la culture de masse.

 

Guillaume Bal, Le Chat, journal charivarique savoyard (1848-1853), Mémoire de Master I, Université de Savoie, 2007, 235p

 



(1)Le Chat, journal du dimanche, « Chambéry, 20 août », n°1 du 20 août 1848

(2) Emprunt contracté de manière autoritaire à l’intérieur des états suite à la première défaite militaire du Piémont face à l’Autriche

(3) Parti formé de nobles appuyés par l’Eglise, il se montre soucieux de l’attachement dynastique de la Savoie, maison régnante sur le Piémont

(4) : Gouvernement d’Ancien Régime au diapason de l’Europe des Restaurations datant d’avant la proclamation du Statut.

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