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Figure 1 : La Caricature, n° 125, 28 mars 1833,  pl. 259, « À ton nez, d’Arg… ! à ton œil Bartholo ! à vous tous, ventrus !! », par Auguste Desperret.

 

Dans son numéro du 28 mars 1833, La Caricature publie une lithographie de Desperret destinée à immortaliser l’épopée de son combat contre la monarchie de Juillet, combat conçu très tôt par Philipon, fondateur du journal, comme ayant une dimension historique[1]. La composition s’organise en deux parties antagonistes, l’une occupée par un fou tirant à l’arc, l’autre consacrée à sa cible, une hydre à têtes humaines menaçante mais déjà mal en point. Le fou, un nain grimaçant à costume bigarré et grelots, incarne La Caricature. Ce personnage emblématique apparaît à l’origine sous le crayon de Grandville aux côtés de la vérité toute nue, sur l’affiche annonçant le lancement du journal en octobre 1830 :

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Figure 2 : affiche de la Maison Aubert pour le lancement de La Caricature, octobre 1830.

 

Dans le numéro 8, ce « Triboulet »[2] se trouve invité à s’expliquer par écrit sur ses objectifs :

« Grelots ! grelots ! Rire, rire, et de la bonne façon. Tout pour Triboulet est chair à ridiculet : le haut trésorier et la justice abbatiale, ceux portant braquemart et rapière, gens de grimoire et de moinerie, ribauds et gentils damoiseaux, hauts assis, hauts perchés, tous vrais parpaillots et GRANDS SAUTEURS. Toute cette harpaille doit être marottée de bonne façon, comme boules à travers quilles, par petites joyeusetés, joyeuses mocqueries (…) »[3].

Le journal investit ainsi à son profit l’ancienne tradition du fou de cour, chargé de contrebalancer l’ubris du roi en lui assénant par le rire de cruelles vérités sur sa condition d’homme mortel et faillible. Le Nain jaune (1814-1816), prédécesseur satirique de La Caricature, avait lui aussi opté pour ce personnage, et publié un dessin assez similaire dans son premier numéro :

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Figure 3 : caricature publiée dans Le Nain jaune, n° 337, 15 décembre 1814.

 

L’arc dont se dote le personnage véhicule une charge symbolique. Il permet de toucher des personnages hors d’atteinte en corps à corps, et constitue ainsi l’arme du faible contre le fort. Ses flèches sont des « traits », assimilables aux « traits d’esprit » forgés par la satire, capables de blesser mortellement leur cible. Celles de La Caricature ont la forme de plumes, aiguisées par le travail du journaliste. Aux pieds du tireur, des exemplaires du journal suggèrent que le papier, fragile et apparemment inoffensif, se montre capable de soutenir de véritables batailles.

Face au fou, l’hydre tente de s’extraire de sa tanière, le palais des Tuileries, comme en témoigne la patte griffue amorçant un mouvement vers l’extérieur. L’animal incarne la monarchie de Juillet, communément représentée par les satiristes comme un agrégat hétéroclite de personnalités toutes plus viles les unes que les autres et composant le "Juste-milieu". Huit têtes avancent vers le fou. Celle du roi Louis-Philippe se tient à l’abri derrière les autres. Son visage se dérobe aux yeux du spectateur : depuis 1831, suite aux procès intentés à La Caricature, il est défendu de représenter le roi sous peine de saisie et d’amende. Les dessinateurs ont converti cette sanction en aiguillon supplémentaire, faisant apparaître systématiquement le souverain de dos, comme un personnage fourbe et secret. On le reconnaît pourtant très aisément à ses favoris et à sa houppe. Les autres figures lui font un rempart. Dans le coin inférieur gauche, s’ingéniant à atteindre les jambes de l’adversaire, la tête menaçante du procureur Persil, chargé de poursuivre les délits de presse et ennemi déclaré du journal de Philipon. La forme de son nez évoque ce rôle de censeur, et repose sur un jeu de mots sur son nom, « Père-scie », déjà exploité par Auguste Bouquet l’année précédente :

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Figure 4 : La Caricature, n° 85, 14 juin 1832, pl. 170, « Père-scie », par Auguste Bouquet.

 

D’autres indices facilitent l’identification des personnages. L’homme atteint au nez est d’Argout, ministre des Beaux-Arts, attaqué depuis des mois aux dépens de cette partie proéminente de sa physionomie (« On dit que le nez de M. d’Argout qui, se trouvant à flâner par là, a servi aux insurgés à faire leur barricade de la rue Saint-Martin »[4]). À ses côtés, le ministre de la Justice Barthe, victime de strabisme, et touché à son œil « louche ». La légende s’adresse d’abord à eux : « À ton nez, d’Arg… ! à ton œil Bartholo[5] ! à vous tous, ventrus[6] !! ». On distingue encore Dupin aîné, avocat et président très impopulaire de la cour de cassation, le « bavard »[7] à la gorge percée, ainsi que le maréchal Soult, échappant aux flèches, bien que généralement peu épargné dans le journal. La griffe de l’hydre s’appuie sur des papiers, mais, contrairement aux journaux de Triboulet,  il s’agit là de lois d’Ancien Régime, tels ces édits de 1666 restreignant les pouvoirs du Parlement et renforçant le contrôle du roi sur l’accès à la noblesse, et l’état de siège proclamé par le régime afin de lutter contre une opposition toujours plus active. Sous les papiers, des pièces d’or achèvent le portrait d’un régime dangereux et vénal.

Comme toute caricature issue de ce journal, ce dessin s’inscrit dans une logique de discours périodique, réinvestissant les allusions écrites et dessinées auxquelles le lecteur a été habitué pour exprimer un message. Le sujet porte en outre ici sur le discours lui-même, représenté comme le dernier recours contre l’« hydre » de la monarchie de Juillet. Il s’agit donc pour le satiriste de porter un regard valorisant sur son propre travail, et celui de l’équipe qui en assure avec lui l’efficacité. Naturellement, plusieurs autres auteurs exploitent ce thème, et prolongent le propos de Desperret. Traviès dessine après lui leur « atelier », peuplé des figures de leur « bestiaire » politique commun, Soult en squelette, Louis-Philippe de dos ou encore d’Argout et son long nez :

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Figure 5 : La Caricature, n° 210, 13 novembre 1834, pl. 438, « Atelier de La Caricature et du Charivari. (L’on garantit la parfaite ressemblance) », par Traviès.

 

L’optimisme de Traviès le conduit à imaginer comme issue de cette confrontation la victoire inévitable de la satire contre un gouvernement qui tient plus du rat que du monstre mythologique :

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Figure 6 : La Caricature, n° 213, 4 décembre 1834, pl. 445, « La mort aux rats politiques », par Traviès.

 

Pourtant, La Caricature finit par succomber. En 1835, la censure rétablie, son travail de confrontation directe avec le pouvoir devient impossible. L’hydre s’est muée en « machine infernale » législative, qui abat de multiples journaux. La Caricature gît au centre de cette dernière mise en scène du Triboulet :

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Figure 7 : La Caricature, n° 250, 20 août 1835, pl. 522, « Machine infernale de Sauzet », anonyme.

 

Ainsi s’achève une confrontation inégale, mettant en jeu des armes de natures différentes. Pourtant, comme l’avait envisagé Philipon, le combat n’est peut-être pas perdu devant l’histoire, qui retient souvent les facéties des satiristes contre le « Roi-Poire » comme un des faits majeurs de son règne. 

 

Fabrice Erre, février 2010

 

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[1] Philipon écrit dans le dernier numéro : « La Caricature se compose de dix volumes, c’est l’histoire de notre temps écrite et burinée à notre manière. […] Nous croyons laisser un livre qui sera consulté par tous ceux qui auront à écrire ou qui voudront étudier et bien connaître les premières années du règne de Louis-Philippe » (La Caricature, n° 251, 27 août 1835).

[2] Ce nom remonte au bouffon de François 1er.

[3] La Caricature, n° 8, 23 décembre 1830.

[4] La Caricature, n° 85, 14 juin 1832.

[5] Cette déformation du nom de Barthe présente l’avantage d’identifier la cible au personnage Bartholo dont Figaro se joue dans Le Barbier de Séville.

[6] Le terme de « ventrus » désigne, depuis la Restauration, cette partie de la classe politique du Centre, soupçonnée d’opportunisme et uniquement guidée par ses appétits matériels, et dont les déçus de la monarchie de Juillet dénoncent la victoire dès la fin de 1830.

[7] La Caricature, n° 83, pl. 166-167, « Le Charenton ministériel », par Daumier.

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