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Dessin de Riss, Charlie Hebdo du 18 novembre 2009

Dessin de Siné et Berth, Siné Hebdo du 18 novembre 2009

 

Pour produire du sens, le dessinateur dispose d’une large palette qui permettra de dénigrer ses cibles ou au contraire, de susciter l’empathie pour tel ou tel personnage, tel ou tel type social. Dans l’ensemble des procédés à sa disposition, deux l’intéressent particulièrement : celui de la contamination et celui de la disgrâce physiologique, autrement dit, la caricature.

Charlie charge le corps de Roseline Bachelot, quand Siné et Berth accablent Sarkozy par la nature même de son environnement. Remarquons que nos deux hebdos, de manière systématique, visent avant tout un individu ou parfois un type social contrairement aux cartoons politiques américains par exemple ou encore à Plantu, chez qui la situation et la narration, généralement symboliques sous leurs faux airs de réalisme, priment souvent sur le reste, et notamment sur l’expressivité graphique. Point de trivialité ou de scatologie par exemple chez les cartoonists US, ni d’ailleurs chez Plantu.

Plutôt que de dénoncer la baisse des budgets publics pour l’école par exemple en s’en prenant exclusivement à la personne du ministre de l’Education nationale comme l’aurait fait Charlie ou Siné Hebdo, la caricature américaine choisira plutôt, et non sans humour évidemment, de montrer le résultat de cette politique, un bâtiment en ruine, un bus scolaire en panne, etc.

La « recette » de la « une » chez nos deux hebdos nationaux focalise donc sur les corps et les visages, dans la tradition même du portrait-charge qui isole en général les cibles de tout décor signifiant, opérant ainsi une forme de déréalisation et de personnalisation chargées de puissance symbolique. En règle générale, l’individu, bien reconnaissable, incarne une politique et son corps sert d’exutoire à la caricature, et donc au lecteur. Même stigmatisation anatomique au Canard, bien que de la saillie, plus politique, se fasse plus retenue. On cherche alors moins à avilir les corps qu’à souligner les vilénies de l’esprit.

Il en ressort une certaine « monomanie » visuelle chez Charlie et Siné, tandis que le cartoonist américain adoptera, d’un jour sur l’autre, comme sujet principal, un homme politique, un objet, un lieu, un animal, etc., semblant tabler sur l’appétence de son public pour l’espace tridimensionnel et fictionnel. Cette monomanie parait d’autant plus grande que les dessinateurs, sauf exception, se montrent aujourd’hui assez frileux en matière d’innovation visuelle ou de combinaisons graphiques. Il n’est qu’à voir les « unes » de l’Enragé par exemple, où Siné donnait à la typographie un rôle visuel de premier plan, multipliant les collages, alternant charges caricaturales et saillies symboliques (voir l’ouvrage Siné – 60 ans de dessin). Le constat vaut également pour Charlie qui se permettait, en d’autres temps (constat valable pour Charlie II, pas la peine de remonter à la préhistoire), de rompre avec la sacro sainte unité du dessin de « une », avec le sacro-saint cadre rectangulaire qui enserre le dessin, avec la sacro-sainte focalisation sur un, voire deux personnages politiques au maximum.

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Le format (portrait ou paysage) influe certes considérablement sur la forme et la rhétorique même du dessin d’actualité, mais il n’empêche nullement la diversité graphique et visuelle, il n’interdit pas de surprendre le lecteur par des jeux sur la mise en page, par une fragmentation de l’espace dévolu au dessin. En dehors du sujet, qui change d’une semaine sur l’autre, la maquette table aujourd’hui principalement sur la couleur pour marquer sa différence par rapport au numéro précédent…

Comme souvent donc, Charlie met en scène cette semaine un personnage en pied, ici le ministre de la Santé, Roseline Bachelot. Le dessinateur Riss torture la ministre sous l’angle de la disgrâce physique, insistant sur la « laideur » du personnage : lèvres retroussées dévoilant une dentition saillante et quasi animale, larges épaules évoquant les sportives hommasses de la grande époque des pays de l’Est, postérieur particulièrement proéminent et tourné vers le lecteur, posture générale dégradante. La féminité vulgaire (couleur du vêtement, le maquillage des lèvres) contraste avec le raffinement traduit par la position des doigts de la main (préciosité), mais aussi par la carrure masculine (porcine ?) du corps et du visage de la ministre, éléments constitutifs de la charge.

Le dessinateur joue sur le comique de répétition et le transfert, passant du littéral au figuré. Au vaccin tant vanté par la ministre et sensé nous prémunir du virus de la grippe, Charlie évoque un autre virus qui ronge la société, pire que celui de la grippe A : la droite au pouvoir… La métaphore médicale (comparer un homme politique, un courant ou une idéologie à une maladie), très courante dans le dessin d’actualité, s’impose par la nature même de la pandémie actuelle qui obsède les politiques, agite le monde des médias, et accroît les profits des labos pharmaceutiques.

Riss recourt à une autre métaphore, pour signifier sa détestation de la droite au pouvoir : le coup de pied ou plutôt la trace qui en résulte.

Nous avons rappelé dans le « match » du 4 novembre, que le procédé visuel mis en œuvre par Siné pour accabler le Dupont Lajoie de l’identité nationale, remontait au moins au XIXe siècle. Nous ne pensions pas alors à cette « une » de Charlie Hebdo du 18 décembre 1972, visuellement très proche, et que l’on doit à Wolinski.

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Dessin de Siné, Siné Hebdo du 4/11/2009, dessin de Wolinski, Charlie Hebdo du 18/12/1972.

 

Il serait facile de retourner contre Siné les accusations de plagiat qu’il ne manque pas de prodiguer contre ses adversaires de Charlie. Pour autant, à moins de penser que la caricature n’est que contrefaçon, il faut se résoudre à une évidence comme le faisait Beaudelaire au XIXe siècle : « créer un poncif, c’est le génie ». Peu de dessinateurs peuvent en effet se prévaloir d’avoir inventé une idée nouvelle, un procédé inédit, bref, ce qui deviendra un stéréotype, voire même un « poncif », répondant aux exigences symboliques d’une époque.

Le coup de pied « chaussé », asséné par Riss à Bachelot (et donc la droite), représente un de ces symboles de l’exécration et du rejet devenu lieu commun, universellement et immédiatement compréhensible (à part chez les peuples gymnopodes). Le coup de pied apparaît très tôt dans l’image satirique et se répand largement sous le burin des graveurs.

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Gravure française, 1630-1650, British Museum.

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Thomas Rowlandson, "Nap and his partner Joe", 1808, British Museum.


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"Fin de la partie de Zanzibar", Le Troupier (Frison) n° 15.


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 « Un beau travail », La Calotte n° 15, 21/12/1906.

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Dessin de ASMODÉE, « Les premières marques d'estime des pays devenus libres », La Calotte n° 21, 1/2/1907.


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Dessin de IRIBE Paul (1883-1935), "Ils n'ont pas eu Verdun", La Baïonnette, 2/11/1916.


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Dessin de IRIBE Paul (1883-1935), "Les jeux de loa guerre", La Baïonnette, 16/8/1917.


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Dessin de ORDNER Paul, Le Rire, 30/5/1936.

 

La force symbolique du coup de pied humain dans les imaginaires dérive probablement de la ruade du cheval, du « coup de pied de l’âne » particulièrement dangereux et s’inscrit dans une famille plus large qui comprend également les différentes possibilités d’asséner des coups, avec ou sans instrument contondant, avec ou sans balai, avec ou sans le poing… Le dessin politique présente en général son héros s’attaquant à un adversaire en mauvaise posture. Mais il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que la caricature, moins littérale et donc résolument tournée vers la modernité, adopter l’empreinte à la place du geste, c'est-à-dire, fasse le choix de la métonymie. Avec l’empreinte, le dessinateur traduit en général les conséquences d’une action effective et réalisée contre tel ou tel groupe social, comme par exemple la politique de Ferry contre les jésuites dans les années 1880 ou celle de Combes contre les congrégations après 1901.

Pour autant, chez Riss, l’empreinte de pied désigne non pas le rejet tangible d’une politique, mais le souhait de voir le « peuple de gauche » s’élever contre cette politique. Il s’agit donc d’une anticipation matérialisée par une conséquence apparente d’un événement qui n’a pourtant pas eu lieu…, ce que les sémiologues décrivent comme une prolepse.

Siné, de son côté, appuie sa charge sur une franche opposition entre deux personnages : Sarkozy, souriant, vêtu d’un costume trois pièces, debout et énergique, avec à ses pieds (à talonnettes), un ouvrier à moitié affalé et mort, vêtements rapiécés. Opposition entre le vertical et l’horizontal, entre le coloré et le décoloré, entre le riche et le pauvre, entre la joie et la tristesse, entre la vie et la mort.

L’astuce du dessin de Siné et Berth consiste à faire tenir la coupe de champagne par la main de l’ouvrier mort et le poignet de l’ouvrier, par Sarkozy lui-même. Un Sarkozy arrogant, fêtant sans retenue le soi disant retour de la croissance (0,3% !), qui correspond en fait surtout au retour de la spéculation boursière et des profits, et qui jette un voile pudique et méprisant sur les ravages causés par la crise et l’exploitation.

Nous l’avons déjà signalé, Siné Hebdo adopte souvent un point de vue « lutte de classe » sur la société. Siné, comme à l’époque de ses vingt ans, oppose le patron au travailleur, l’exploiteur et l’exploité, le riche et le pauvre. Le point de vue révolutionnaire semble toujours le sien, après avoir soutenu, par le passé, le Fln contre la France coloniale, Fidel Castro contre l’impérialisme américain, dessiné pour l’hebdomadaire de l’ex LCR, Rouge...

La posture de Sarkozy « tenant la main qui tient la coupe » et se réjouissant malgré la situation du prolétaire, signifie que finalement, c’est grâce à l’exploitation (et donc la mort métaphorique ou réelle des travailleurs, on l’a vu avec les suicides au travail), que les riches se goinfrent le bec.

Finalement, Charlie et Siné Hebdo nous disent la même chose : nous haïssons la droite. Mais ils l’expriment avec des moyens très différents : Siné et Berth, en opposant un ouvrier martyr à l’arrogant et méprisable Sarkozy, visent à aiguiser la haine du lecteur contre le président de la République. Mais pour ce faire, ils mettent en scène un ouvrier mort, accablé, vaincu, pour lequel le lecteur éprouvera de l’empathie. Pour susciter ce sentiment, les dessinateurs s’interdisent de mettre en scène un travailleur combattant et dont l’action pourrait enthousiasmer le lecteur, comme l’aurait fait Grandjouan par exemple dans l’Assiette au Beurre.

Charlie, de son côté, semble appeler son public à la révolte. La caricature espère un possible sursaut contre un membre du gouvernement, qui par un jeu métonymique, évoque la droite dans son ensemble. Pour autant, Riss, par son dessin grotesque et le comique, ne cherche pas à susciter la colère du lecteur, mais plutôt son rire méprisant à l’égard d’une femme en mauvaise posture et bien laide, fut elle ministre. Le souhait d’une éventuelle réaction contre la droite, très imprécise (le « coup de pied » évoque-t-il une poussée électorale aux régionales ou la grève générale ?), semble de ce point de vue manquer de clarté. Il laisse au lecteur la plus grande liberté d’interprétation et de projection de ses propres espérances, de sa radicalité ou de ses limites. Une forme de dessin participatif, en quelque sorte !

 

Guillaume Doizy, le 19 novembre 2009

 

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