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Nicolas Lebourg, Mort aux bolchos ! Un siècle d'affiches anticommunistes, Ed. Les Echappés, 144 p., 34 euros.

 

A côté de recueils de dessins de presse actuels, l’éditeur Les Echappés (Charlie Hebdo) s’intéresse à l’histoire des représentations. Après avoir publié un ensemble de photographies nazies inédites puis récemment un ouvrage sur les affiches publiées par le parti communiste depuis les années 1920 (Vive les soviets), l’éditeur porte son attention sur l’iconographie anti-communiste sous le titre évocateur de « Mort aux bolchos » !

 

La vie politique et sociale en France qui s’est structurée au XIXe siècle autour de l’alternative République ou monarchie/bonapartisme, a été fortement polarisée au siècle suivant par l’idéologie communiste et son dérivé stalinien. Contre un Parti communiste puissant, les droites (et parfois même la gauche socialiste ou l’extrême gauche mais pour des raisons très différentes) ont produit un anti communisme tout aussi dynamique et viscéral.

 

Ce livre – et son principal auteur Nicolas Lebourg - témoigne de cette omniprésence de l’anticommunisme en France, et du rôle prépondérant de l’affiche politique tout au long du XXe siècle. Superbement illustré, l’opus propose une sélection de dizaine de ces placards produits principalement pendant deux périodes bien précises et par deux organisations spécifiques comme le rappellent les deux collectionneurs qui ont alimenté cette sélection, Jean-Jacques Allevi et Michel Dixmier. Le Centre des républicains nationaux d’Henri de Kérillis dans les années 1920-1930 et l’officine « Paix et liberté » qui bénéficie du soutiens gouvernementaux dans les années 1950, ont été les principaux pourvoyeurs d’affiches anti communiste en France.

 

Dans l’espace de la rue, chaque force politique tente de s’imposer, de montrer aux « masses », qu’elle domine l’espace public au détriment de ses adversaires ou de ses concurrents. Les affiches, plus nombreuses dans les périodes électorales, apportent leur lot de slogans, mais également de stéréotypes visuels, censés alimenter les peurs et les haines des badauds, mais dont il est toujours très difficile de mesurer l’influence.

 

Mort aux bolchos présente hélas les mêmes faiblesses que son alter ego Vive les soviets. Nicolas Lebourg s’intéresse d’abord et avant tout à l’histoire politique du XXe siècle, et décrit par le menu les méandres et les préoccupations des droites françaises, leur haine du PC et de l’Urss. Quant aux affiches, elles forment l’alibi du livre sans en être vraiment l’objet. La plupart des images présentées ne bénéficient d’aucun décryptage, pas même une ligne, ni dans le texte principal, ni en légende. Et pourtant, comment en ce début de XXIe siècle le lecteur peut-il appréhender cette iconographie lointaine, qui fait appel à des références visuelles d’un autre âge ? Et lorsque l’ouvrage consent à éclairer le lecteur sur telle ou telle affiche, l’ineptie le dispute parfois au ridicule. Confondre Marianne et l’allégorie de la Lorraine (illustration n°67, dessin de couverture de l’hebdomadaire L’Espoir français, p. 74)… Evoquer le « point de fuite » là où il n’y en a pas (ill. n° 51 p. 59 ou n°137, p. 130)… Choisir de se limiter à des commentaires du style « pour que les choses soient claires, l’étoile rouge est au centre de l’affiche », ou se repaitre de considérations pseudo plastiques (« ill. n°51, p. 59, voir image ci-dessous : « les prisonniers sont traités avec un visage anonyme, le corps comme fondant dans le noir dans un à-plat orange, tandis que l’épaisseur de la grille est traitée en à-plats bleus et en blanc, avec le point de fuite des ombres des barreaux situé sur la serrure. En résulte un effet de relief ou le « réel » est la cage et où les hommes s’effacent dans l’oubli (il existe également une version en noir et blanc où les à-plats bleus sont en gris ») ? Passionnant !

 

Pas ou peu d’informations une fois de plus sur les dessinateurs, les affiches étant choisies pour illustrer les différents aspects de l’idéologie portée par les droites (principalement), comme si l’iconographie ne jouissait pas d’une rhétorique et de codes particuliers, parfois bien différents de ceux véhiculés par l’écrit.

 

Autre déception à la lecture de l’ouvrage : le plan thématique impose des allers-retours chronologiques incessants et finalement une certaine monotonie graphique, l’ensemble étant dominé par les affiches du dessinateur André Galland (dont on retrouve les œuvres en « une » du Petit Parisien illustré dans les années 1930).

 

Les auteurs auraient pu signaler la profonde mutation à partir des années 1920, dans la figuration du « communiste », présenté depuis 1848 et les socialistes utopiques comme un personnage hirsute, barbu, dépenaillé et hystérique, puis après la révolution russe de 1917 sous les traits d’un bolchevik ou d’un ouvrier aux allures de garde rouge ou d’intellectuel. Il aurait fallu rappeler que paradoxalement, si les affiches produites par le Parti communistes évitaient de recourir au symbole de la faucille et du marteau pour mieux se « fondre » dans le paysage national et mieux se faire accepter par la population, l’anticommunisme a fait de ce symbole politique un code omniprésent, un résumé visuel de sa haine viscérale et réactionnaire. Enfin, pour mieux toucher les couches populaires et contredire tout amalgame avec l’URSS, le Parti communiste français s’est montré dans sa production visuelle réticent à l’égard des avant-gardes graphiques, privilégiant un certain réalisme, tandis qu’à l’opposé, l’affiche anti-communiste a intégré plus facilement les innovations visuelles, reprenant même souvent les codes de l’imagerie soviétique !

 

En définitive, de belles images font certainement un très « beau » livre, mais pas pour autant un livre intéressant. Quand l’historien se frotte aux images, il doit faire preuve de compétences particulières qui lui permettent d’aborder le champ des représentations, domaine ignoré dans cet opus pourtant – rappelons-le - si richement illustré !

 

Guillaume Doizy, décembre 2012

 

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Légende de l'image proposée par l'ouvrage : « 1951 Paix et liberté. Les prisonniers sont traités avec un visage anonyme, le corps comme fondant dans le noir dans un à-plat orange, tandis que l’épaisseur de la grille est traitée en à-plats bleus et en blanc, avec le point de fuite des ombres des barreaux situé sur la serrure. En résulte un effet de relief ou le « réel » est la cage et où les hommes s’effacent dans l’oubli (il existe également une version en noir et blanc où les à-plats bleus sont en gris ».

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