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Sur son blog, François Forcadell réagit à notre « réponse », formulée à la suite de ses remarques à l’encontre du dernier TDC consacré à « Histoire et caricature ». « Piqués au vif », nous aurions mal compris ses propos. Point de «charge», mais des reproches de complaisance dans le fait de présenter un numéro consacré à l’Histoire (sans l’avoir lu d’ailleurs) comme sous l’effet d’un « ressassement permanent » (nous citons). A force de la fréquenter, nous tombons dans la caricature sans plus nous en rendre compte !
Au-delà de ces aspects bien secondaires, François Forcadell soulève plusieurs problèmes de fond :
1/ il serait « plus facile à propos du dessin de presse, de publier des études sur son histoire que sur sa réalité d’aujourd’hui ».
2/ il serait « plus passionnant » de parler des dessinateurs actuels que du passé et d’ailleurs, il faut déplorer que « le passé intéresse beaucoup plus les médias, les établissements culturels, et les spécialistes [que le présent] ».
3/ le ressassement permanent de cette histoire « glorieuse » (…) masque hélas la situation actuelle du dessin (…) : de moins en moins de supports qui en publient, des espaces confinés lorsque le journal leur fait une place, des conditions d’expression, de travail et de vie déplorables faites aux auteurs.
4/ les caricatures des siècles passés ne dérangent plus personne, elles ont beau être montrées en exemple, leur sens est rarement accessible aux publics d’aujourd’hui.
5/ François Forcadell préfère l’iconoclasme de Cabu aux poires de Philipon.
Le plus étrange, de notre point de vue, ce n’est pas de se servir de la parution d’un numéro de TDC consacré à Histoire et caricature afin d’évoquer les difficultés des dessinateurs de presse aujourd’hui. C’est de lier l’un à l’autre, de sous entendre que l’étude de l’histoire de la caricature serait en quelque sorte responsable des difficultés du dessin de presse actuel. Responsabilité écrasante des historiens qui, en ne commentant pas la caricature d’aujourd’hui, n’amènent pas la jeunesse à s’y intéresser à son tour, raison pour laquelle la presse se détournerait de nos jours du dessin d’humour. Raisonnement pour le moins tendancieux.
Serait-il plus facile de publier des études sur l’histoire du dessin de presse que sur sa réalité d’aujourd’hui ? Il aurait été autrement intéressant d’essayer d’expliquer pourquoi. Nous en sommes réduits à de simples suppositions. La phrase, ainsi formulée, laisse entendre que les historiens préfèrent la facilité et refusent d’affronter les difficultés qu’il y aurait à évoquer le dessin de presse actuel. On s’étonne d’une telle constatation. La plupart des ouvrages sur la caricature et son histoire s’achèvent sur la période actuelle et relèvent justement sa complexité. De nombreux n° des revues Ridiculosa, Humoresques ou même Société et représentations consacrés à la caricature, publient articles qui mêlent passé et présent le plus actuel. Les sites Caricaturesetcaricature.com ou de l’Eiris s’intéressent au passé autant qu’au présent, publient des interviews de dessinateurs « actuels », annoncent des événements d’aujourd’hui qui intéressent les dessinateurs du temps présent, etc. L’Eiris, composée d’historiens, s’est même payée le luxe de publier un recueil sur le thème « Dessin de presse et Internet » illustré d’une quarantaine d’interviews de dessinateurs bien en vie !
 « Le passé intéresse beaucoup plus les médias, les établissements culturels, et les spécialistes [que le présent] » : le nombre des festivals sur la caricature et le dessin de presse et les nombreuses expositions de dessinateurs actuels prouvent le contraire ! Sur ces dix dernières années, combien d’expositions de Cartooning for peace et combien d’expositions sur la caricature relevant du « passée » ? Le rapport est au moins de 1 à 20, en faveur du dessin actuel.
Le dessin de presse aurait tendance à reculer ces dernières années : nous ne dirons pas que François Forcadell « ressasse » cette antienne, même s’il s’agit là visiblement d’une idée fixe. Mais il s’agit là d’un objectif avoué, puisque son but (et celui de son blog, au demeurant riche, informatif et agréable à lire) est de défendre la profession, de s’en faire le porte parole, d’en décrire ses difficultés, ses réussites, ses mutations. Une fois de plus, une analyse des raisons de ce recul nous aurait passionné, nous les « historiens » qui semblons si rétifs au présent.
Néanmoins, ce constat récurrent chez François Forcadell vaut presque explication : pourquoi les historiens se penchent plus volontiers sur le passé que sur le présent ? Probablement parce que le présent a moins à dire que le passé.
L’historien doit bien sûr s’intéresser aux moindres faits, même lorsqu’ils sont discrets. Et la fin d’une époque vaut sans doute autant le détour que ses débuts héroïques. Il se peut néanmoins que la société préfère le passé innovant au présent qui s’étiole et qui semble parfois radoter.
François Forcadell semble finalement nous donner raison en indiquant que le sens des caricatures anciennes « est rarement accessible aux publics d’aujourd’hui ». Il faut donc bien les expliquer ! Par contre, peut-on vraiment expliquer le recul du dessin dans la presse au prétexte que ces dessins « dérangent » (contrairement aux charges passées qui ne font plus peur à personne). Mais tout au long du XIXe siècle, les caricatures dérangeaient autrement plus, suscitaient autrement plus de réactions, de polémiques, de joutes graphiques ! Et pourtant, elles avaient toute leur place dans la presse ! Mais justement, les années ont passé, la radio, la télévision et dorénavant Internet ont déclassé la presse écrite, le mouvement étant accompagné par une dépolitisation générales médias (recul de la presse d’opinion au profit d’une presse généraliste dite d’information).
Intéressons nous enfin à cette préférence très personnelle qu’exprime notre « contradicteur » entre la poire de Philipon et Cabu. Certes, nous apprécions sans réserve Cabu, un des dessinateurs les plus inventifs de sa génération. Dans ce qui pourrait passer pour une querelle des anciens et des modernes, chacun serait donc à sa place. Le défenseur des dessinateurs actuels préfère un dessinateur vivant, les historiens s’enferrent dans leur goût pour les poires avariées…
Sauf qu’il ne s’agit pas d’une simple préférence. Il s’agit bien d’une posture quasi idéologique, à peine teintée de mauvaise foi. François Forcadell n’explique-t-il pas à propos du dessin de Cabu qu’il évoque : « Mais on attendra qu’il entre dans l’histoire pour en parler. » Et toc !
Le problème, c’est que ce dessin risque bien de ne jamais rentrer dans l’histoire !
En métamorphosant le visage de Louis Philippe en poire lors d’un procès contre son journal La Caricature, Philipon n’a pas juste réalisé une trouvaille inédite et « iconoclaste ». Il a produit un signe repris dans des centaines de caricatures après lui, un motif diffusé par les opposants républicains au régime, sur les murs des rues de la capitale comme des villes de province, au grand dam d’une police sur les dents. Un signe qui a servi d’étendard à la détestation d’une frange de la population contre un pouvoir de plus en plus réactionnaire et répressif. Bref, un dessin très simple (et cette simplicité a sans doute joué un rôle déterminant dans la popularité de son réemploi) qui a marqué toute une époque, qui a inquiété et irrité un pouvoir au bord de la crise de nerf.
Le dessin de Cabu reproduit par François Forcadell a-t-il fait date ? Le fera-t-il ? Ces dernières décennies, quelle expression satirique en image a obtenue un écho mémoriel dans la société en dehors des Guignols de l’Info dont on a dit à une époque qu’ils avaient eu un impact dans l’élection de Jacques Chirac en 1995 ? Les seuls dessins dont on se souvienne ont été l’objet de réactions communautaristes. Mais ce sont les réactions, plus que les dessins, qui ont frappé l’opinion et qui resteront dans la mémoire.
Les dessins antimilitaristes de Cabu rentreront sans doute plus facilement dans l’histoire que cette métamorphose en quatre étapes (tiens, comme Philipon et sa poire…) de Sarkozy en trou du cul, même si beaucoup espèrent aujourd’hui que le président ne soit pas réélu…

 

Guillaume Doizy et Pascal Dupuy, janvier 2012

 

 

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