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Agnès Sandras, Quand Céard collectionnait Zola, Paris, Classiques Garnier, coll. "Études romantiques et dix-neuviémistes", 2012 424 pages, non illustré, 47 euros.

 

Lire un compte rendu (enrichi de diverses ressources) publié sur cette page web et dont voici le début :

 

Henry Céard, « disciple » du groupe de Médan, a inlassablement récolté les caricatures de Zola. La lecture de ses chroniques et de son roman, Terrains à vendre au bord de la mer, éclaire cette collection qui n’en finit pas de raconter sa relation torturée à Zola et les coulisses de l’écriture zolienne. Céard a su constituer de surcroît une collection remarquable pour qui veut comprendre les thématiques du charivari orchestré autour de Zola.
Agnès Sandras est conservateur à la Bibliothèque nationale de France. Après un doctorat d’histoire contemporaine consacré à l’image des médecins dans la littérature du XIXe siècle, elle s’est intéressée à la circulation des thématiques entre caricatures, chansons, articles de journaux et littérature (naturaliste et populaire) dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Quand Céard collectionnait Zola. Dès son titre, l'ouvrage d'Agnès Sandras annonce un point de vue résolument anthropologique : collectionner un maître, ce n'est pas seulement documenter l'histoire d'un héros littéraire, c'est aussi un acte d'appropriation symbolique... et une tentative de falsification historique ! Mais qui connaît encore Henry Céard, l'homme qui eut l'outrecuidance de collectionner les caricatures de Zola ?

Henri Céard à Carnavalet

Fils du sous-chef de la gare de Bercy, profondément marqué par Schopenhauer durant ses études, touche-à-tout d'une grande érudition, son bref séjour comme interne à l'hôpital Lariboisière lui vaut l'informel statut de conseiller scientifique au service du naturalisme. Fasciné par le premier volume des Rougon-Macquart, il vient en 1876 trouver le maître à Médan, en compagnie de Huysmans, Léon Hennique, Paul Alexis, Maupassant, Guy de Valmont et Mirbeau, qui forment bientôt le noyau fidèle des « soirées de Médan ». Esprit spirituel, érudit et raffiné, Céard est un écrivain original, auteur d'une nouvelle sur la débâcle, intitulée La Saignée, de plusieurs romans, Mal-Eclos, Une Belle journée, et surtout de son manifeste littéraire, Terrain à vendre au bord de la mer. Contrairement à Huysmans et Maupassant qui prennent rapidement leurs distances, Céard est trop resté dans l'ombre de Zola pour passer véritablement à la postérité.

Ce livre autopsie minutieusement cette relation terriblement complexe entre un maître étouffant, exploitant volontiers les compétences de son disciple, avare de reconnaissance, jouant des rivalités entre ses jeunes admirateurs, parfois lâche au point d'arranger les vérités dérangeantes au mépris de ses théories... et un disciple à la fois pleutre et encombrant par son amitié exigeante et ses audaces de timide, sa quête de reconnaissance, sa volonté de repeindre le maître à son idéal.

La presse constitue le troisième personnage de cette histoire. Car la nature des rapports qu'entretient Zola avec sa « queue », – pour reprendre un terme satirique désignant ses jeunes admirateurs – , est étroitement liée à l'image de l'écrivain et à la réception de son œuvre. En introduisant le parler populaire dans la littérature, Zola a transgressé un code social et se trouve très vite confronté à une réaction charivarique. Cependant, lui-même fasciné par la caricature et les rituels charivariques, il en intègre les ressorts au sein même de ses romans, si bien qu'il stimule et oriente la réception de son œuvre dans un sens satirique. Ainsi, parce qu'il décrit les réalités les plus crues, Zola est inlassablement assimilé au cochon... mais, que ce soit dans les descriptions de charcuterie dans Le Ventre de Paris ou pour décrire la sexualité de ses personnages, l'écrivain abuse lui-même de cette épithète qu'il place dans la bouche de ses personnages. Dans Nana également, Honorine, vieille chiffonnière annonçant la déchéance de l'héroïne, incarne véritablement un personnage de reine de carnaval !

 

Zola en chiffonnier

André Gill (1840-1885), L’Eclipse, 16/4/1876.

 

Très vite, Zola devient en quelque sorte prisonnier de son image : le public est en attente de scandale. L'écrivain développe une stratégie d'évitement en s'adjoignant des « parafours » pour l'adaptation théâtrale de ses romans. Devant un public s'étonnant « de n'avoir pas à rougir » et une critique réclamant à corps et à cris « la révolution naturaliste au théâtre », ses collaborateurs endossent la responsabilité d'une tonalité boulevardière quelque peu lénifiante. Zola ne joue pas seulement à cache-cache avec son public, mais il paraît entretenir un vivier de collaborateurs dont il attise la concurrence. Les connaissances musicales de Céard sont ainsi largement mises à contribution pour documenter l'Oeuvre, mais Alfred Bruneau, également sollicité, en récolte publiquement les lauriers... Pressenti pour l'adaptation de La Conquête de Plassans, Céard déploie des idées originales : renonçant aux mises en scènes compliquées, il veut « étonner à coup de simplicité »... mais son manuscrit reste dans un tiroir pendant que Busnach se trouve publiquement défendu par Zola... reflet naturel de ses aspirations déçues, la collection du disciple frustré se trouve particulièrement riche en caricatures autour de ces adaptations !

 

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