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Lors d’un meeting à Metz, Jean-Luc Mélenchon a récemment « chargé » la candidate du Front national : « Cette Madame Le Pen, qui n'a aucune espèce d'imagination, passe son temps à faire des emprunts forcés pour dire : je parle comme Mélenchon. "Voyez mes ailes, je suis un oiseau". Et de temps à autres, je suis xénophobe, "voyez mes pattes, je suis un rat". Cela nous fait une chauve-souris ».


Dans la polémique politique, la métaphore animalière est devenue rare. Elle étonne aujourd’hui d’autant plus. Oubliés les Louis XVI, Napoléon III, Zola ou Guillaume II transformés en porcs. Oublié le fameux « Tigre » Clemenceau… Oubliés les noms d'oiseaux qu'on se jetait régulièrement à la figure sur les bancs de l'Assemblée nationale au XIXe siècle...


Le candidat du Front de gauche fait référence à une fable d’Esope, « la chauve-souris et la belette ». Quand une belette pense avoir attrapé un oiseau et s’apprête à s’en faire un repas, la chauve souris menacée se défend en affirmant « examinez mon corps (…) je suis une souris ». Et tandis qu’un peu plus tard une autre belette croit s’être saisie d’une souris, la même chauve-souris se récrie : « vous voyiez bien par mes ailes, que je suis un oiseau ». Le mammifère volant échappe une fois de plus à la mort certaine, en jouant sur son apparence hybride et finalement en cachant sa vraie nature.


Comme le rappelle Louis Réau dans son Iconographie de l’art chrétien, le christianisme range la chauve souris parmi les animaux impurs. Le mammifère passe pour un oiseau diabolique, qui n’hésite pas à accrocher les cheveux ou à sucer le sang des enfants endormis. L’animal fréquente les espaces isolés et les ruines, c'est-à-dire des lieux de désolations desquels sont bannis les humains. Il symbolise duplicité et hypocrisie. Il est amusant de constater que très vite la gravure politique, notamment au XVIIIe siècle, associe les Jésuites à divers animaux nocturnes, dont la fameuse chauve-souris. Il s’agit alors de mettre en exergue leur obscurantisme, voire leur nuisance sociale. Le travail souterrain de ces religieux dévoués à Rome, dénoncés pour leur manipulation du pape (et responsables de certains « papicides »), la couleur de leur vêtement, voilà qui prédestinait sans doute la gent jésuitique à ce genre d’hybridation.
Le mammifère volant fascine le dessinateur d’abord et avant tout pour la nature de ses grandes ailes noires à membranes. Les ailes remplacent parfois les deux bras d’un personnage, ou se greffent au corps humain, au niveau du dos. Parfois, les ailes associées à une tête seule, transforment des angelots reconnaissables en de diaboliques personnages, et même en vampires !


Le XIXe siècle, qui continue de dénoncer le jésuite comme le symbole même du cléricalisme, perpétue la tradition animalière. Mais finalement, toutes les sensibilités de la caricature recourent à cet animal au faciès disgracieux et simiesque, pour humilier leurs rivaux. Animal de l’ombre, souvent opposé à des sources lumineuses symboles de vie et de clairvoyance, la chauve souris permet également d’associer le personnage ainsi transformé au passé, aux époques révolues, aux idées obsolètes. Oiseau de mauvais augure, le chiroptère se retrouve parfois cloué aux portes, comme synonyme du malheur. Très exceptionnellement, l’imagerie satirique prend le contre-pied de cette vision négative de l’animal, dans une visée ironique.


Dans un dessin récent paru en « une » de Libération, Willem renouvelle cette bestialisation, cette fois contre Nicolas Sarkozy. Le dessinateur joue sur l’analogie de forme entre les ailes et les oreilles du personnage, manière d’évoquer le « cabinet noir » qui fait surveiller et écouter des journalistes et des personnalités qui embarrassent l’Elysée.

 

Dans la "guerre" que se mènent Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, gageons que l'un et l'autre choisissent de ne pas vraiment s'affronter sur le fond. Mélenchon choisit des images "fortes" pour marquer l'opinion par des "petites phrases" dont il sait très bien qu'elles régaleront la presse. C'est son style, on ne le lui retirera pas. Il avait déjà réussi un très bon coup en traitant François Hollande de "capitaine de pédalo", image reprise par les adversaires du socialiste et notamment par le mouvement des Jeunes Populaires qui diffuse en ce début de campagne une affiche sur ce thème, dessinée par Xav.

 

Se montrer agressif à l'égard de Marine Le Pen par cette image inédite de la chauve-souris lui permet de se démarquer plus encore d'Eva Joly ou même de François Hollande (mais là, ce n'est pas difficile), voire de damer le pion à une certaine extrême gauche anti-raciste. Quant à la candidate du Front National, en vierge effarouchée, elle fait mine de s'offusquer de toutes les attaques visant à la diaboliser, manière sans doute de faire croire que les idées du Front National se sont policées.

 

Depuis quelques années, la vie politique, à défaut de confronter les idées fait ses choux gras des jeux d'images, par conseillers en communication interposés. On se cherche la petite bête pour séduire son électorat. Rappelons que la droite avait grondé lorsque l'hebdomadaire Marianne avait "osé" traiter en couverture Sarkozy de "voyou de la République". Dans le jeu politique, chacun fait mine de se sentir outrager, en espérant mettre l'opinon de son côté.

 

Espérons que ce retour de la métaphore animalière entre candidats à la présidentielle, à défaut d'éclairer nos lanternes, inspire les dessinateurs de presse !

 

GD, janvier 2012

 

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Retrouvez ce type de caricatures dans :

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Bêtes de pouvoir - Caricatures du XVIe siècle à nos jours, Guillaume Doizy, Jacky Houdré, Nouveau Monde ed.

 

 

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