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Numéro de Sátira/12 du 21 janvier 2012

 

À l'époque où Pagina/12 est apparu en Argentine -le 26 mai 1987, quatre ans après la dernière dictature militaire qui eut lieu entre 1976 et 1983-, les journaux portaient des noms classiques comme La Nación, La Prensa, La Razón ou moins traditionnelles comme Clarín (1). Aucun d’entre eux ne faisait une autoréférence, qui consistait selon le sémiologue Oscar Steimberg, en « un jeu descriptif et conceptuel, en rapport avec le nombre hasardeux de pages que le journal aurait à ses débuts » (2). La première édition du journal n’a même pas eu douze pages, ce qui fait de son nom un paradoxe, mais ce qui comptait pour les fondateurs, les journalistes Jorge Lanata et Ernesto Tiffenberg, c’était le fait de rompre avec le style journalistique rigide caractéristique d'autres médias. Dans leur page institutionnelle en ligne, les fondateurs ont expliqué le ton: « Nous avons envisagé de faire un journal qui parle aux gens dans leur propre langage quotidien. Qu’il récupère l’humeur acide qui est si caractéristique des Argentins lorsqu’ils se racontent les nouvelles. (…) Nous pensions que ce pays avait besoin d’un média pluraliste avec pour unique credo la démocratie et les droits de l’homme. Un média qui servirait à informer de façon indépendante et qui plus que des réponses, poserait les bonnes questions»(3).

 

Le supplément Sátira/12 sort le premier samedi de septembre 1987. Il est né plus de l’envie que de la connaissance du métier, avoue son fondateur, Rudy, psychanalyste et humoriste. L’envie d’un groupe de jeunes désireux de « faire rire, de dessiner autre chose, de faire irruption », comme Página/12 le faisait.

 

Si l’on compare les premières maquettes des deux journaux (Figures 1 et 2), on voit très rapidement la quête de Sátira/12 d’imiter le quotidien, ce qui se faisait à des fins parodiques. Le nom du supplément rime avec Página/12 et renvoie en plus, au monde du risible. Sa devise initiale « el desperdicio » (le déchet), est présenté comme un jeu antithétique qui parodie l’initiative du quotidien de ne présenter que l’information nécessaire, la plupart étant considéré comme remplissage propre du ‘bombardement informatif’ de la presse du matin (4). Cet esprit peut être résumé par la phrase humoristique prononcée par son directeur, Rudy, lors d’un entretien que nous avons mené avec lui: « Éste si querés tiralo » (Ceci [le supplément], si tu veux [lecteur], tu le jettes [à la poubelle]).

 

La typographie de deux journaux est le prototype de la machine à écrire, ce qui par métonymie, renvoie à l’exercice même de l’écriture. Página/12 s’est présenté dès ses débuts comme un journal « bien écrit » qui comptait avec la plume de plusieurs écrivains et journalistes de renom. Mais la typographie du supplément n’est pas une reproduction totale de celle du quotidien. Elle introduit une variante qui nous mène au monde de la caricature et de la bande dessinée : la lettre á de Sátira/12 est présentée à l’intérieur d’une bulle, un peu plus élevée que le reste des lettres (Figures 2 et 3).

 

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Figures 1 et 2. À gauche, Une de Página/12 du 9/12/1989. À droite, Une de Sátira/12 du 12/08/1989.


Sátira/12 est publié tous les samedis et présente quatre pages -en couleurs depuis la fin 1995-, où sont combinés des échos satiriques et des billets d’humeur, des histoires drôles et des dessins d’une ou plusieurs vignettes, les images occupant une place de choix dans le supplément. Dès les premiers numéros, un sujet principal est traité par semaine, à partir de l’approche de plusieurs dessinateurs et écrivains humoristes.

 

À travers ses titres, Sátira/12 tourne en dérision la presse traditionnelle, en récupérant quelques procédés propres du genre journalistique, comme la manière de citer, de démentir, l’emploi du conditionnel et la voix impersonnelle. Grâce à ces instruments, parmi d’autres, le journal construit un simulacre des nouvelles politiques considérées, un simulacre, puisque le canular, l’absurde et l’ironie deviennent des éléments structuraux de son style.  

 

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  Figures 3 et 4. Ci-dessus, Une de Sátira/12 du 29/04/1995. Ci-dessous, Une du 14/01/2011.

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Au fil des années, la maquette évolue, l’image gagnant plus de place au détriment des titres (Figure 4). Notamment après la décennie ménémiste (1989-1999), le supplément abandonne l’intention d’imitation de ses débuts. Son contenu devient de moins en moins politique, bousculant vers l’humour satirique des mœurs et se caractérisant par une manière originale d’aborder la politique, à partir des faits sociaux de la vie quotidienne. À quoi obéit ce bousculement ? Rudy et le dessinateur Pati -qui travaille dans le supplément depuis 1987- expliquent ceci par la fin d’une vision idéaliste de la vie politique, par un épuisement, une saturation -à leurs avis- d’un humour satirique ayant les hommes politiques comme cible. « Aujourd’hui on ne fait plus des blagues sur ce qu’un homme politique a dit et pas fait, parce que personne n’attend qu’il fasse ce qu’il a dit (…) ce n’est plus une surprise. La surprise serait qu’il accomplisse ce qu’il a promis », argumente Rudy.

À l’heure actuelle, Sátira/12 est le journal satirique et humoristique le plus ancien existant en Argentine, car même si plusieurs journaux se sont succédés au cours des décennies, aucun parmi eux n’a survécu les périodes de dictature ou les aléas des marchés.

 

Ana Pedrazzini.

Postdoctorante CONICET. Universidad Nacional del Comahue, Argentine.

 

Autres dessins présents dans le n° du 21 janvier 2012 :

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1/ Clarín fait référence à l'instrument de vent, au son strident, que l'on utilisait surtout dans les régiments d'infanterie et qui, transféré au domaine journalistique, devient l'instrument choisi pour annoncer au peuple l'arrivée des nouvelles. Clarín donne à la fois le nom mais aussi le symbole du journal, puisque son isotype est un homme qui joue le clairon.

2/ O. Steimberg dans « Habla la Academia », article paru dans l'édition spéciale pour les 10 ans du journal, Pagina/12, 26/05/1997.

4/ C. Ulanovsky. Paren las rotativas. Historia de los grandes diarios, revistas y periodistas argentinos. Buenos Aires: Espasa Calpe, 1997.

 

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