Lors du crash de l'Airbus A330-203 d'Air France effectuant le vol Rio Paris, le dessin de couverture publié par Charlie Hebdo avait suscité quelques vives réactions. Frédéric Lefebvre, alors porte parole du gouvernement, avait même réclamé publiquement le boycott de Charlie. Au delà des calculs d'un politicien en campagne, l'émotion compassionnelle suscitée par de tels drames nationaux semble exiger des humoristes un devoir de réserve et prier la satire de se taire. Dans le texte ci-dessous, l'historien Fabrice Erre (auteur de l'ouvrage Le Règne de la poire - Caricatures de l'esprit bourgeois de Louis-Philippe à nos jours, ed. Champ Vallon, 2011), analyse les réactions très critiques fustigeant la manière dont les Guignols de l'Info ont évoqué la catastrophe récente du Japon.

 

Au mois de mars dernier, le Japon subit une série de catastrophes d’une ampleur inédite, plongeant l’opinion mondiale dans l’émotion et l’angoisse. La manière dont les Guignols de l’info, l’émission de Canal +, traitent cet événement, déclenche une polémique au cours de laquelle la satire se trouve mise en cause.

Conformément au principe de l’émission, qui se présente comme un journal télévisé satirique, les marionnettes proposent une interprétation décalée des faits. Elles commencent par révéler que le calendrier maya annonçant la fin du monde pour décembre 2012 signale une exception pour le Japon, touché par le cataclysme dès mars 2011. Plusieurs sketches sur la question des destructions et du danger nucléaire se succèdent les jours suivants. Monsieur Sylvestre, un individu à tête de l’acteur Stallone, compare deux photographies du Japon en août 1945 et mars 2011, constatant que rien n’a été fait par les Japonais pour aménager leur pays. Les sauveteurs envoyés à la centrale de Fukushima sont identifiés aux héros de jeux vidéo du japonais Nintendo, Mario et Luigi : ceux-ci croient pouvoir se battre contre le danger en jetant des ananas et s’inquiètent au fil des jours de voir leurs vies diminuer sans arriver à passer ce niveau du jeu. Les Guignols s’amusent enfin à imaginer que le propriétaire de la centrale n’est autre que M. Burns, l’affreux directeur de la centrale de Springfield du dessin animé les Simpson, une centrale lamentable qui craque sous le poids de l’avidité du propriétaire et de l’incompétence de celui qui en assure la surveillance, Homer Simpson. Ces représentations comiques du malheur touchant la population japonaise suscitent de vives réactions. L’ambassade du Japon proteste officiellement auprès de Canal +, trouvant « anormal que la chaîne française se moque de la situation actuelle du Japon [...] et des travailleurs dans la centrale nucléaire de Fukushima qui sont là au péril de leur vie »[1]. De nombreux ressortissants japonais écrivent également à la chaîne. Sur Internet, des commentaires très négatifs s’accumulent contre des Guignols « grinçants et grimaçants » au « goût grotesque et ihnumain [sic] »[2].

Ce nouvel épisode de condamnation de la satire au nom du respect et de l’humanité invite à revenir sur la nature de la satire et l’étrangeté des réactions qu’elle suscite, puisque dans le cas présent les Japonais n’ont en réalité fait l’objet d’aucune raillerie, bien au contraire.

Le rire satirique, d’apparence grotesque, a une finalité morale, puisqu’il caresse l’espoir d’inciter le récepteur à regarder la réalité qu’on lui présente d’un œil critique, à y trouver un autre sens que celui qu’« on » voudrait lui faire admettre, pour des intérêts qui ne sont pas les siens. Ce principe structure depuis deux siècles tous les discours développés dans la presse satirique. Les Guignols n’échappent pas à cette logique et poursuivent des objectifs moraux sous des dehors subversifs et comiques. Au XIXe siècle, les journaux satiriques promettaient de s’attaquer « aux vices et aux ridicules » ; la formulation semble un peu désuète, mais au fond le principe n’a pas changé : les marionnettes s’en prennent principalement aux formes modernes de ces maux, l’avidité et la crédulité. Ainsi les malheurs touchant les plus faibles sont-ils attribués à une clique de puissants, au sommet de laquelle trône la World Company et ses clones de Stallone américains. Ceux-ci entretiennent l’ignorance des masses grâce à la complicité volontaire ou stupide des medias, lesquels donnent à l’émission le cadre même de sa mise en scène. Ainsi, quoiqu’il arrive dans l’actualité, le rire des Guignols consiste à établir un lien avec ces principes d’interprétation.

Le traitement de la situation japonaise n’échappe pas à cette logique. Quand Monsieur Sylvestre, venu faire du « sauvetage », compare les photos du Japon en 1945 et 2011, il s’exprime avec le cynisme qui le caractérise : « le peuple de feignasse que c’est les Japonos, j’en reviens pas […]. Le Japon, c’est exactement comme mon grand-père me l’avait raconté, des maisons rasées, de la radioactivité partout, l’horreur ». Ces propos entrent dans la continuité de ce que dit le même Sylvestre depuis des années dans l’émission à propos des « niakoués » et des « bougnoules » incapables de se développer harmonieusement, en feignant d’ignorer ses propres responsabilités et ses torts.

Les efforts désespérés du peuple japonais face à la catastrophe de Fukushima donnent lieu à une forme d’interprétation de nature identique. En recourant à Monsieur Burns et à Homer Simpson, on en revient au cynisme des puissants, incompétents et manipulateurs : « Soyez rassuré, c’est Homer Simpson qui s’occupe du sauvetage de Fukushima, tout est sous contrôle » dit Monsieur Burns, qui réagit aussi lorsqu’on lui parle du danger que représente cette centrale : « Mais non, aucun danger, j’habite à douze mille kilomètres ». Rien d’étonnant que les sauveteurs envoyés là au péril de leur vie soient comparés à des personnages de jeux vidéos auxquels on fait croire qu’il ne peut rien arriver, alors qu’on leur donne des moyens dérisoires de se battre : « Là, dit Luigi à Mario, un champignon magique ! Saute dessus ! ».

Dans ces exemples, à l’origine de la polémique, les Guignols appliquent leur méthode d’interprétation habituelle. De ce fait, il n’entre dans leur propos aucune attaque contre le peuple japonais, puisque celui-ci se trouve en réalité, selon leur propre logique, victime de l’inconscience et du cynisme d’un système sur lequel il n’a pas prise. Les Américains auraient sans doute plus de raisons de se plaindre du sketch comparant 2011 à 1945, dans lequel la bonne conscience brutale du sauveteur se confond à celle du bourreau. La mise en scène utilisant les Simpson ou les Mario Bros, quant à elle, reprend intégralement les griefs portés contre TEPCO, la compagnie montrée du doigt par le monde entier pour son incompétence dans cette affaire.

Les Guignols se trouvent donc accusés d’indécence pour une chose qu’ils n’ont pas faite. Que faut-il en conclure ? Qu’ils n’ont pas été compris ?  Pouvaient-ils mieux traiter cette situation dramatique ? La question de la qualité de leur satire peut paraître insoluble, tant elle renvoie à des notions subjectives. Si l’on s’en tient à l’analyse de contenu, il apparaît que cet épisode n’a pas fait l’objet d’un traitement particulier ; c’est d’ailleurs à cet argument que Canal + a limité sa défense : « Les Guignols de l’info est un programme qui critique tout type de personnes et d'événements, à aucune exception »[3]. La recette de l’émission, appliquée ici comme aux autres sujets, ne fait généralement pas l’objet d’un tel rejet. De toute façon, ce n’est manifestement pas le fond du propos qui pose problème, puisque les critiques qui s’expriment se trompent à son sujet, comme nous l’avons vu plus haut. Le problème n’est pas tant sur ce qui a été dit, mais sur le fait d’associer le rire aux larmes. On ne pouvait pas mieux faire de la satire sur ce sujet dans la mesure où il ne faudrait pas en faire du tout. D’autres voix se sont heurtées au même moment à une forme de rejet. Elles n’avaient pourtant pas la volonté de faire rire, mais d’ouvrir un débat : les partisans de l’arrêt du nucléaire eux aussi été accusés d’« indécence » lors de leurs manifestations, eux qui profitaient d’un drame pour alimenter leur cause. Il y aurait donc un délai à respecter pour construire un discours éthique et politique autour d’un événement dramatique. Un délai au cours duquel, pourtant, l’exploitation de cette émotion existe. Peut-être la question n’est-elle donc pas de s’interroger sur la légitimité de la satire dans ce genre de circonstances, mais sur l’étrange manière dont se réduit l’espace de la parole lorsqu’une émotion forte touche l’opinion, et sur les usages de la « décence » quand il s’agit de liberté d’expression.

 

Fabrice Erre

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