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A l'occasion de l'exposition rétrospective (jusqu'au 30 octobre 2011) organisée par le Château de Saint-Maurice en Suisse, a été édité un superbe catalogue intitulé Suite américaine.

 

Avec notamment les dessins de Delessert sur l'actualité des USA publiés dans Siné Hebdo.

 

Textes de Jean-Pierre Coutaz, Jacques Poget, Guillaume Doizy, Siné, Bertill Galland, Christophe Gallaz et bien sûr d'Etienne lui même.

 

Editions Fondation du Château de Saint-Maurice, 200 pages, mise en page Rita Marshall

 


 

L’Étienne Delessert de Siné Hebdo

Les dessins politiques d’Étienne Delessert constituent l’apport le plus original donné par un dessinateur à l’hebdomadaire Siné Hebdo. La revue satirique, fondée en France suite à la polémique entre Philippe Val et Bob Sinet au mois de septembre 2008 et souvent accusée d’être la réplique de l’illustre Charlie Hebdo, peut se targuer d’avoir mené là une expérience inédite. Cet apport n’a sans doute pas été assez souligné. Il s’est établit selon trois directions complémentaires: originalité géographique, thématique et bien sûr stylistique.

 

Leçon de géographie

À l’heure de la mondialisation, du village monde et de l’internet permettant de franchir virtuellement des frontières-murs qui continuent pourtant de segmenter l’humanité, les journaux satiriques demeurent en général focalisés sur une ère géographique restreinte, celle d’un pays, voire d’une zone linguistique homogène. Cela vaut autant en ce qui concerne le lectorat que pour le recrutement des dessinateurs. En France, Charlie Hebdo tout particulièrement, plus encore que le presque centenaire Canard Enchaîné (Woźniak, Brito et Pancho, bien que nés ailleurs, vivent dans l’hexagone), ne déroge pas à ce monolithisme réducteur. Dès sa fondation, le journal de Siné choisit une voie sensiblement différente. Il se montre plus bigarré, plus ouvert sur le monde (occidental s’entend…). À l’espagnol Kap, au suisse Mix et Remix, aux belges et tous deux Philippe(s) Decressac et Geluck, à l’anglais Ronald Searle, s’est ajouté le très helveto-américain Étienne  Delessert.

Siné a sans doute l’international rivé au corps. Il publiait déjà des dessinateurs d’Amérique latine dans son Enragé de 1968, s’inscrivant dans le sillon tracé par la devancière et très cosmopolite Assiette au Beurre. Le brûlot « anarchisant » comptait déjà à la Belle Epoque des dizaines d’artistes « étrangers » dans ses pages, alors qu’avant 1914 lLe Rire plus conservateur et d’autres journaux encore, republiaient régulièrement des dessins tirés de la presse européenne ou américaine.

 

Leçon de thématique

Pour autant Geluck, Kap, Mix et Remix ou Decressac et Ronald Searle ne se sont pas particulièrement attachés à l’actualité de leur propre région d’origine. À contrario, Étienne  Delessert s’est donné une mission pour le moins originale : narrer par le pinceau et pour un public lointain la situation ô combien chamboulée de son pays d’adoption, la première puissance du monde. La « grande » Amérique, fanée d’années de bushisme, empêtrée dans de très sales guerres, subissait soudain une formidable crise financière et se mettait à espérer en un sauveur démocrate, noir de surcroît ! Dans l’histoire de la presse satirique française, cette chronique régulière dessinée et donc exogène, constitue une expérience totalement inédite.

Nul ne pouvait mieux qu’un américain, fut-il un peu suisse sur les bords, intéresser le public francophone de Siné Hebdo à l’actualité du pays hamburger. Et quelle aventure que ces deux années de vie politique US ! Une épopée rythmée de coups de tonnerre qui rappelaient tour à tour la grande crise de 1929, les lois sur la ségrégation et la lutte pour les droits, la guerre du Vietnam et tant d’autres grands moments encore.

Pour autant, si les acteurs (certains plutôt comiques, d’autres très fascinants) et les événements outre atlantique étaient à la hauteur du désastre, il fallait un style pour évoquer tout ça. Un style puissant et généreux, inattendu et vrai. Il fallait un dessinateur maniant la hache et la plume d’ange pour raviver nos lanternes devenues vacillantes. Un dessinateur poète et polémiste, artiste autant qu’artificier.

 

Leçon de stylistique

Depuis le grand Thomas Nast à la fin du XIXe siècle, les cartoonists américains n’ont pas chômé. Si l’historiographie française considère que rien de meilleur dans le dessin de presse n’a été réalisé depuis Daumier et que l’illustre dessinateur a inondé de son génie les générations suivantes au point de subjuguer l’humanité ( !), on sait ailleurs que la créativité des dessinateurs n’a pas manqué d’élan. Le cartoon de la grande Amérique, très présent dans des médias pléthoriques (même si la presse papier régresse depuis quelques années) a trouvé dans le trait un moyen d’expression constamment renouvelé. Le trait mâtiné d’un système de hachures caractéristiques qui permettent de souligner les volumes, de donner corps aux personnages, de mettre en scène un gag graphique agrémenté de quelques mots… Une rhétorique efficace et tout en retenue, sans trivialité outrancière, propre à commenter les événements plus qu’à exprimer la colère.

Le cartoon américain, toujours emprunt d’une certaine richesse plastique s’oppose à l’autre grande école, celle de la ligne claire et épurée des Sennep et des Cabu qui font mouche en quelques traits épurés.

Étienne Delessert tourne le dos aux uns et aux autres, pour un art infiniment étranger à l’univers du dessin éditorial, mais ô combien puissant et imaginatif. Étienne embrasse un style où le dessinateur ne dessine pas. Un style où la couleur seule donne corps aux êtres, où les êtres donnent vie aux idées, où les idées transcendent l’image.

Un style pétri de paradoxes : féérique et enfantin pour parler du monde cruel et violent des adultes ; emprunt de vie pour interroger la mort ; presque doux mais pourtant traversé de brutalité. La langue d’Étienne  Delessert puise dans la naïveté de quoi rendre évidente la trivialité des hommes. Le dessinateur se fait dialecticien et affectionne le paradoxe : son univers enchanté et enchanteur, illuminé de couleurs acidulées et vives, permet d’évoquer les désenchantements du monde…

Ce style fuit les effets faciles. Il vise une autre quête, celle d’un dessinateur rétif aux petites phrases politiciennes ou aux anecdotes futiles qui forment pourtant le lot commun des médias aujourd’hui. Étienne  Delessert vise l’universel, pose les grands rapports de force, interroge les tensions les plus vives qui malmènent la société américaine et le monde qui nous entoure.

 

Do you speak, les français ?

Tâche ardue que de s’adresser à un public lointain pour lui parler d’ailleurs, un public francophone volontiers anti-américain-primaire et hostile à la langue de Shakespeare. Opportunément, Étienne Delessert a profité de la très forte médiatisation dont a joui la première puissance mondiale, en France comme ailleurs. Catastrophe financière aux résonnances planétaires et exceptionnalité électorale oblige, le monde entier s’est passionné pour les USA des années 2008-2010 !

Le dessin d’actualité, on le sait, est affaire de codes. Mais de codes partagés entre le dessinateur et l’amateur d’image. La mondialisation à l’œuvre depuis des siècles construit certes une culture universelle, mais sans totalement effacer, loin s’en faut, les particularismes nationaux. Notre dessinateur s’est donc imposé une discipline médiane et didactique : se nourrir aux sources de la culture américaine, très lointaine du quotidien franchouillard-béret-sur-la-tête-et-baguette-sous-le-bras, et rendre intelligibles le propos par un jeu de légendes éclairantes. Le lecteur français a pu de la sorte échapper aux interprétations biaisées et découvrir derrière l’âne démocrate et l’éléphant républicain (Thomas Nast encore lui…), d’autres symboles que la bêtise, l’entêtement ou l’immobilisme traditionnels.

Autre particularité de l’artiste : là où le dessin de presse se fait réaliste, recourant certes à la métaphore, Étienne imprègne ses images de codes propres à l’univers du fantastique et de la féérie : personnages totalement sur ou sous-dimensionnés, pour certains filiformes évoquant l’art de Giacometti, refus des lois de la pesanteur traditionnelles, mise en relations d’éléments totalement disparates, exploration du monstrueux là où le dessinateur de presse se limite à diaboliser son adversaire.

Étienne Delessert joue d’effets de loupe. Il invite le lecteur à scruter l’invisible, grossit de menus détails à l’extrême à en devenir presque abstraits, installe ses personnage dans des espaces telluriques ou cosmiques, place les lignes d’horizon toujours très bas pour donner aux êtres qui hantent ses œuvres la majesté qui leur est due. Notre artiste élabore des décors hallucinatoires et luminescents de couleur.

Étienne Delessert figure la lutte entre la gauche et la droite, entre le Noir démocrate et les réactionnaires républicains les plus crasses, entre le bien et le mal, comme un combat de Titans. Il met en scène un choc où s’affrontent les masses colorées, où la composition suggère l’extrême brutalité des enjeux. Point d’hyperréalisme dans ce monde pétri d’expressivité qui entraîne le lecteur dans un torrent d’émotions.

Dans ces images sublimes qui fuient la pauvreté graphique d’un certain dessin de presse, Étienne Delessert explore les marges du tangible et les confins de nos imaginaires. Il y transpose le politique pour nous inviter à de salutaires rêveries transgressives.

 

Guillaume Doizy, novembre 2010.

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