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Zvonimir Novak, Tricolores - Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite, L’échappée, 2011, 306 pages, 29 euros.

 

Tout au long du XIXe siècle, les courants politiques n’ont eu de cesse d’utiliser divers objets plus ou moins symboliques pour tenter d’enraciner leur présence dans l’espace public, pour défendre des « valeurs » positives ou stigmatiser leurs adversaires. Monnaies regravées, boutons de manchette en métal, cure-oreilles, cure-dents ou pipes travaillés de manière figurative, jeux et jouets en tous genre à connotations politiques, faux billets, statuettes, vignettes manuscrites ou imprimées - entre autres objets improbables - , ont infiltré la rue, souvent de manière clandestine, au rythme des crises et des campagnes électorales. Depuis la présidentielle de 1848 où les partisans de Louis-Napoléon se sont adressés à l’électorat au travers de nombreux gadgets politiques, l’imprimé de propagande a tenu une place toujours plus grande dans la geste des organisations plus ou moins structurées, puis des partis.


Collectionneur d’autocollants politiques et de papiers éphémères de propagande, Zvonimir Novak, professeur d’arts appliqués, évoque en partie cette histoire, en s’intéressant à l’iconographie de la droite et de l’extrême droite depuis la fin du XIXe siècle. Dans un livre superbement illustré, l’auteur s’intéresse à la diversité des supports imprimés « volants » employés depuis la crise boulangiste : papillons gommés (ancêtres de nos autocollants), cartes postales, tracts, affichettes, billets détournés, cartes d’identité ou passeports parodiques, en ne se limitant donc pas aux seules affiches, iconographie « noble » s’il en est, qui occultent en général d’autres productions moins visibles, mais non moins importantes dans l’histoire du militantisme politique. Avec ce panorama qui balaie tout le XXe siècle, Zvonimir Novak répare un autre tort : depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les signes visuels émis par la droite et l’extrême droite ont surtout fait l’objet d’études fractionnées, portant sur des périodes bien précises : le régime de Vichy, la période gaullienne. Ce travail présente l’iconographie des droites dans son cheminement chronologique, évoquant des mutations, des emprunts et des remplois parfois incongrus, des abandons symboliques ou des résurgences, des passages souterrains et des trouvailles géniales.


Ce livre a pour ambition de ne laisser de côté aucune des composantes de cette vaste famille politique, qui englobe les centristes bons teints, antisocialistes et anticommunistes, les nationaux populistes à la sauce Front-National, racistes et antisémites plus ou moins avoués, les néofascistes nostalgiques de Hitler et Mussolini, et bien sûr les gaullistes. Des sensibilités comme on le voit très diverses, parfois conquérantes ou au pouvoir, souvent ultra-minoritaires.


L’ouvrage se divise en cinq grandes parties : après une introduction explorant le sujet depuis Boulanger et Drumont jusqu’aux années Pétain, quatre chapitres explorent la manière dont chacune des grandes sensibilités étudiées recourt à cette imagerie militante imprimée avec en filigrane, l’analyse de la rhétorique visuelle produite. L’auteur étudie les objets et leur diffusion, autant que les images et leur signification. Les moins droitiers reprendront plus facilement à leur compte des éléments de l’iconographie républicaine, quand leurs homologues « radicaux » puiseront leurs références visuelles dans une symbolique plus marginale, évoquant souvent un passé mythifié.


La propagande politique fonctionne sur deux plans : il s’agit soit de produire une imagerie positive, propre à incarner l’identité du mouvement et ses valeurs, soit d’instruire une imagerie qui permet de stigmatiser ou de déstabiliser son adversaire. On magnifie d’un côté, on caricature de l’autre.


On pourrait reprocher à l’auteur de ne pas ou très peu se préoccuper de la réception de tels documents, de surévaluer systématiquement, sans pouvoir s’appuyer sur des éléments tangibles, l’impact de cette propagande volatile. Le dépouillement des rapports de police ou des articles de presse permettraient de mieux évaluer et comprendre dans quelles conditions ces documents étaient produits, diffusés, appréciés ou ignorés des populations, traqués ou au contraire favorisés par le pouvoir.


Mais les limites de cet ouvrage résident probablement plus dans son parti pris éditorial. En s’en tenant à la production graphique de la seule droite plus ou moins extrême, quand bien même analysée avec distance, l’auteur et l’éditeur courent le risque d’offrir aux militants de ces courants un très beau catalogue de leurs (basses) œuvres graphiques. Ces images, pour la plupart devenues « historiques », pourraient bien de nouveau faire fureur (jeux de mot facile, certes…) chez les amoureux de « l’ordre » et autres nostalgiques de la peste brune. Signalons d’ailleurs que le titre « Tricolores » n’est peut-être pas des plus judicieux, les trois couleurs en question ayant été adoptées par les républicains « de gauche » dès la première moitié du XIXe siècle, puis par les socialistes, sans oublier les communistes à partir des années 1930, c'est-à-dire globalement quasiment toute la gauche du XXe siècle ! Une gauche qui n’a d’ailleurs pas manqué de se signaler parfois par un nationalisme guerrier et donc une iconographie que l’on pourrait –mais à tort- qualifier de « droitière »…Une gauche dont se sont nourris bien des courrants d'extrême droite ou de droite pour alimenter leur populisme...


La faiblesse de l’ouvrage réside sans doute dans le choix d’explorer l’imagerie politique à l’aune de la bipolarisation, mais en ne décrivant qu’une seule face de cette même pièce. Il n’aurait pas été inutile de montrer comment nombre de références visuelles sont depuis fort longtemps devenues communes à la droite et la gauche (sinon à l’extrême droite et à l’extrême gauche : après mai 68, des groupuscules identitaires reprennent quasi à l’identique des signes produits par le mouvement de mai…), quelles furent les ruptures, les transferts éventuels. Une circulation que l’on ne repère hélas pas dans ce travail néanmoins colossal et souvent très instructif.

 

Guillaume Doizy, avril 2012


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