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En matière de dessins de presse, il n’existe pas de tabous. C’est le credo d’Anette Gehring, directrice du Musée de la caricature de Bâle. Reste que dans le paysage médiatique actuel, la place dévolue à cet outil journalistique à part tend de plus en plus à se réduire comme peau de chagrin.

Le Musée de la caricature & du dessin humoristique de Bâle est l’unique musée de Suisse dédié à l’art satirique. Sa directrice Anette Gehring est chaque jour confrontée à ce médium qui fait sourire certains et enrager d’autres. Entretien.

swissinfo.ch: Les dessins de presse et les caricatures peuvent-ils parfois en dire plus que les mots?

A.G.: On a tous en tête la phrase un peu cliché «une image peut en dire plus que mille mots». Une caricature peut cibler une problématique avec une seule image, bien que l’humour, inhérent à la caricature, peut avoir des tonalités très différentes. Un texte ou un reportage BD présente certainement les choses sous des angles plus diversifiés.

swissinfo.ch: Comment le rôle de la caricature a-t-il évolué ces dernières décennies?

A.G.: Depuis les années 1960, le nombre de caricatures publiées a chuté drastiquement. C’est certainement lié à l’arrivé de la couleur dans les médias et à la facilité de produire des photos et des graphiques. La photographie a en effet pris une très grande place ces dernières années, évinçant caricatures et autres illustrations.
 
Très peu de journaux semblent comprendre qu’une caricature peut parfois faire office de véritable commentaire, sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter un texte.
 
Au début du 20e siècle, la caricature et le dessin de presse jouaient un rôle très important en Amérique du Nord. C’était l’âge d’or des caricatures et des grands journaux. A cette époque, il était courant que les journaux engagent un illustrateur, qui avait pour mission de traiter des thématiques de société, entretenant ainsi un véritable dialogue avec le public.
 
Nous en sommes aujourd’hui bien éloignés. En Suisse, il n’y a plus beaucoup de journaux qui emploient un dessinateur de presse. Le rythme s’est accru, la pression économique également. Les journaux fusionnent et achètent les dessins de presse à l’extérieur, de telle sorte que les dessinateurs n’ont généralement plus un poste fixe dans une publication. Je trouve cela très triste.

swissinfo.ch: La caricature est parfois intimement liée à la satire. Selon Kurt Tucholsky, un célèbre écrivain allemand, la satire peut tout se permettre. Mais peut-on vraiment rire de l’Holocauste, de la religion ou encore du handicap?

A.G.: Oui, lorsqu’il s’agit véritablement de satire. Dans notre société, nous connaissons la liberté d’expression. Une caricature est la critique d’une situation sociale. Elle peut revêtir une forme ou aller dans une direction qui déplaît à certains. Nous devons l’accepter.
 
C’est par ailleurs un bon moyen de mettre les points et les questions importantes sur la table - même, ou surtout, si cela fait mal.

Musée de la caricature

Fondé en 1979, le Musée de la caricature et du dessin humoristique de Bâle est l’unique musée en Suisse consacré exclusivement aux dessins d’humour et de satire, aux bandes dessinées et aux caricatures.
 
La collection compte près de 3400 œuvres originales et 2000 œuvres en prêt, qui couvrent des sujets de politique, de culture et de société. Ces œuvres forment une sélection représentative de dessins et caricatures réalisées avec différentes techniques. Environ 700 artistes du 20e et 21e siècle et provenant de 40 pays y sont exposés.    

swissinfo.ch: Tout le monde n’est pourtant pas d’accord avec cette liberté d’expression. Pensons seulement aux caricatures de Mahomet, qui ont engendré de violentes protestations et qui continuent aujourd’hui encore de provoquer des remous.

A.G.: La religion est un sujet hautement émotionnel. En tant qu’institution, nous devons être conscients des différentes sensibilités qui se manifestent. Lorsque nous mettons par exemple sur pied une exposition sur les caricatures arabes, notre rôle est d’expliquer le contexte social aux visiteurs.
 
Charlie Hebdo, qui a récemment publié des caricatures du prophète Mahomet, est un magazine satirique français. On peut donc logiquement s’attendre à y trouver de la satire. C’est à prendre ou à laisser. Lorsque le climat devient brûlant, il faut toutefois se poser la question de savoir si on veut absolument publier une caricature sur telle ou telle thématique.

swissinfo.ch: La caricature n’est donc pas un moyen d’expression universel, qui peut être compris de la même manière par toutes les cultures et religions.

A.G.: La critique par l’image et l’exagération – donc la caricature comme nous la définissons ici – est par exemple inconnue en Chine. La caricature y fonctionne de manière beaucoup plus symbolique et cryptée. Naturellement, on y trouve aussi bien évidemment de la critique. Et c’est exactement là que réside le talon d’Achille des messages universels: il faut savoir les lire, en connaître le contexte et les codes.

swissinfo.ch: Défendre la liberté de presse en respectant parallèlement la liberté des personnes, n’est-ce pas un exercice d’équilibrisme irréaliste?

A.G.: La caricature fonctionne grâce à l’exagération, à la déformation de la réalité. Elle prend position, peut être agressive. Chez l’individu, elle peut provoquer soit des rires soit de la colère. C’est pour cette raison que la caricature est souvent désignée comme une arme.
 
Selon Tucholsky, les caricaturistes sont des idéalistes offensés, qui s’appuient sur un idéal déterminé. Ils mettent leur sensibilité et leurs états d’âme dans les caricatures. Pour y parvenir, ils doivent pratiquer l’exagération. Si cela ne touche pas et ne remue pas le lecteur, alors peut-être que la caricature n’est pas bonne. Une caricature est forcément d’une façon ou d’une autre irrespectueuse.

Gabriele Ochsenbein, swissinfo.ch, Bâle
(Traduction de l'allemand: Samuel Jaberg)

 

 

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